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Trente-deux ans après New Skin Of The Old Ceremony, les frères Herman Düne reprennent les préceptes de productions élaborés par Leonard Cohen et John Lissauer et publient leur album le plus travaillé à ce jour, le bien nommé Giant. Bien loin de l'ascétisme indie de leurs premiers pas avec deux Silvertone et une batterie pour tout bagage, ou de l'impact monolythique de son prédécesseur, ce géant acoustique essentiellement basé sur les voix, les percussions et les cuivres marque un virage notable dans la discographie du trio à géométrie variable... Qui accueille cette fois en son sein les harmonies vocales de The Baby Skins et l'incontournable Doctor Lori Schonberg (soit Jérôme Lorichon, la moitié de Berg Sans Nipple), dont la science des rythmes d'ici et d'ailleurs s'accorde à merveille à celle de Neman : The Creator Has A Master Plan !


L'omniprésence de ses bongos apporte ainsi une unité inédite aux seize titres (sur les vingt-deux enregistrés) de ce septième et copieux album, qui évoque à la fois certaines excursions exotiques du dernier Yo La Tengo et les tambours d'Elvin Jones. Imprégnés des constructions afrobeat d'un autre docteur célèbre (Fela, pour ne pas le nommer) et des effluves jamaïcaines de Toots And The Maytals, des productions Trojan Records et de l'essentielle Susan Cadogan, le groupe ouvre le champ de ses investigations aux cuivres, dont André, au sommet de son art et avec la décontraction qui le caractérise, signe ici tous les arrangements... Sans parler de ses soli de clarinette que ne renierait pas le grand John Zorn en personne ! Manifestement en verve (sans doute l'air du Berlin où il réside et qui inspira à Lou Reed son plus bel album solo), l'aîné de la fratrie est également le responsable des meilleures chansons du disque, comme en témoignent Nickel Chrome, By The Light Of The Moon, Giant et Bristol. Ou ce No Master d'anthologie, hymne libertaire qui fédère là où le trop référencé When The Water Gets Cold de David-Ivar peine à convaincre. Mais si l'envolée artistique d'André en fait désormais l'auteur et l'interprète le plus passionnant du groupe, force est de reconnaître que ses chansons décollent souvent grâce aux interventions instrumentales de son cadet, comme sur le splendide Glory Of Old, où ce dernier dévoile des trésors de virtuosité, sa Gibson SG branchée en direct dans un Mesa Boogie. Déployant une artillerie d'instruments peu usités dans la sphère indie (scie musicale, guimbarde, flûte, marimba, ukulélé, clarinette, saxophone ténor) et de genres (folk, calypso, reggae, klezmer), Giant fait comme son prédécesseur, Not On Top (2004), la part belle aux lignes de basse calibrées soul vintage et aux choeurs façon Phil Spector (I'd Rather Walk Than Run, Take Him Back To NYC). En réveillant les fantômes des Supremes et autres Dixie Cups, The Baby Skins et Lisa Li-Lund remplacent avantageusement les chorales dissonantes assemblées pour Mas Cambios (2003). Exit la spontanéité et l'improvisation, les Düne visent désormais un classicisme certain.


Et si l'on excepte deux instrumentaux superflus, les arrangements guimauve de This Summer (on songe à La Croisière S'Amuse) et quelques airs déjà entendus (la thématique "elle est loin, il est triste" et les accords mineurs qui l'accompagnent de Pure Heart ou Your Name My Game), on tient assurément là un très grand cru : on ne peut déjà plus se passer des accrocheurs Take Him Back To NYC, 123 Apple Tree (et son faux air du I Want You de Bob Dylan) et Bristol. Marchant sur les traces du prolifique Will Oldham, on ne remerciera jamais assez Herman Düne de parer son écriture de formes nouvelles à chaque disque et d'ainsi élargir la palette de son spectre musical, au risque de surprendre ses plus fervents adeptes. Qui ne manqueront pas, à mesure des écoutes, de caler leurs pas sur ceux de ce Giant.

Renaud Paulik
MAGIC RPM  #104


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