Sur son troisième album, Luke Temple se débaptise, devient Here We Go Magic et profite de sa nouvelle identité pour tout tenter des antiennes world aux algarades krautrock, d’une pop mondialiste aux tambourinades polyrythmiques. Récit d’une métamorphose permanente en compagnie du saltimbanque new-yorkais devenu sorcier apatride.
Article Jean-François Le Puil.
Enfermez-le dans une salle vide, laissez-le phosphorer quelques heures, quelques jours, ou quelques semaines s’il le faut, récupérez-le à la sortie, et on parie ma culotte Petit Bateau qu’il ressortira tout sourire, un nouvel album étincelant sous le bras. Car Luke Temple est une sorte de MacGyver de la pop moderne, un inventeur musical fait maison qui trouve dans chaque restriction un nouveau défi à la hauteur de son talent. “J’ai la conviction que se soumettre à certaines contraintes dès le départ est l’une des bases de la création. Je ne vois pas d’intérêt au confort, à la redite. Je n’envisage mon parcours que dans le changement”, confirme le fringant songwriter. Une chasse à l’évidence qui s’illustre très tôt dans le parcours de l’Américain élevé en plein Manchester (non, pas celui-là, celui des États-Unis, dans le Massachusetts). Une mère danseuse, un père publicitaire, et des études de peinture figurative suivies aux Beaux-Arts de Boston.
Une formation que Luke mettra surtout à profit pour gagner sa balbutiante vie en tant que créateur de fresques murales pour lofts fortunés. Car son dada grandissant, c’est la musique, qu’il courtise d’abord à l’adolescence en tant que bassiste amateur dans un groupe de copains. “J’ai vite compris que, grâce à mon bagage théorique, l’univers des galeries d’art serait trop oppressant pour moi. C’est un milieu tellement replié sur lui-même. Le monde de la musique m’apparaissait plus ouvert, et le fait que j’y sois moins adapté techniquement était très excitant, ça me permettait de prendre des risques”. Première entrave à la linéarité, qui décidera de tout. Sur son modeste 4-pistes, Temple s’échine à enregistrer par-ci par-là, guitare en bandoulière. Il déménage à New York et commence à donner ses premiers concerts. Le résultat de ces trempettes acoustiques apparaîtra d’abord sur un Ep autoproduit, puis sur l’album Hold A Match For A Gasoline World (2005). Une chic collection de folk, bien branlé par la voix féminine de Temple, magnifique d’expression. Les critiques positives pleuvent, mais tout paraît trop facile pour le compositeur. “J’aime beaucoup ce premier essai, mais il n’était pas assez personnel”, tempère-t-il. “Il était trop inoffensif. Les gens l’appréciaient, mais ils n’en étaient pas non plus complètement gaga. Un disque entre deux eaux”. Soit la pire chose qui puisse arriver à cet animal iconoclaste.
Chiffonné par un accueil trop bienveillant, il délaisse la six-cordes, s’arme d’un 8-pistes, de synthétiseurs analogiques, et s’ingénie à redéfinir ses nouvelles chansons, à les emporter au loin pour mieux les perdre et les accueillir à nouveau, transfigurées. “Tout le monde s’attendait à ce que je fasse un album solo acoustique, alors j’ai fait l’inverse”, explique l’artiste à propos de Snowbeast (2007). Un deuxième essai où il emprunte de renversants chemins de traverse soniques en alliant une voix insensée à des écheveaux détachés du monde, préfigurant en cela In Ear Park (2008) de Department Of Eagles. Et d’étayer sa prise de recul face au genre qu’il a dévoyé. “La guitare acoustique vous catégorise immédiatement en tant que baladin folk alors que, à l’origine, ce genre définissait un type précis de songwriter qui ancrait ses histoires dans un contexte social donné. Maintenant, le moindre jojo qui braille n’importe quoi avec une mandoline ou une guitare est désigné comme chanteur folk”. L’album interlope déçoit les uns, aveugle les autres, et assouvit donc amplement les envies défricheuses de Luke Temple. C’est ce que l’on pense, en tout cas. Car finalement, que nenni, une nouvelle révolution s’annonce. Elle se nomme Here We Go Magic.
ÉTHIOPIQUES
“La transition s’est faite naturellement, je ne l’ai pas envisagée comme une redéfinition de moi-même, juste une question d’humeur. Une progression naturelle initiée par ce 45T que j’ai sorti, Brain. C’était une édition tellement limitée (nldr. un Ep cinq titres édité à 500 exemplaires numérotés) que pratiquement personne ne l’a entendu, et c’est vrai que sans ce chaînon manquant, Here We Go Magic paraît sortir de nulle part”, feint d’abord l’intéressé à propos de la volte-face. Certes, mais 45 tours ou pas, difficile de croire que l’homme à la tête de ce nouveau groupe, fictif sur bandes et réel sur scène (un trio devenu quintette lors d’une tournée américaine avec Grizzly Bear) est le même qui déclamait la comptine Someone, Somewhere il y a quatre ans. La voix, qui illuminait alors, s’est muée en une brume décuplée, et les compositions, alors soumises au paradigme pop, s’affranchissent des codes et des frontières pour embarquer l’auditeur, tantôt dans de longs mantras “africanisants” qui hypnotisent l’esprit, tantôt dans des dérives krautrock qui glacent l’esgourde. “J’ai beaucoup écouté les compilations Ethiopiques, le volume 5 notamment (ndlr. il y en a vingt-deux autres, édités par le label français Buda Musique). De la musique brute et décharnée, du blues ancestral, avec des polyrythmies incroyables, des mesures déglinguées. Cette simplicité m’a touché. Si on l’utilise à bon escient, l’épure est un excellent vecteur d’émotion”. Voilà l’une des inspirations premières.
Pour ce qui est de la réalisation, elle se fait en chambre avec un ascétisme analogique de mise : un enregistreur quatre pistes (“il te rend spontané et inventif, car chaque son devient essentiel”), un Juno (pas le DVD du film, le synthé Roland, en prenant soin de tout jouer sans créer de boucle) et un micro SM57, "toujours placé au même endroit". Une telle moisson sensorielle récoltée avec aussi peu de moyens ? Cette densité d’action insuffle à l’ensemble sa cohérence. Quelques idées directrices vont d’ailleurs donner le la des vendanges. “Je voulais travailler sur la répétition et son côté hypnotique. Lorsqu’une musique a priori monotone s’entrouvre peu à peu, jusqu’à dévoiler ses plus infimes détails, les plus passionnants. Je marchais à l’instinct pour déterminer le moment précis où le cycle tendait vers l’ennui. C’était empirique. J’envisageais la chanson dans sa globalité en m’attardant moins sur les détails. J’ai aussi utilisé ma voix comme n’importe quel autre instrument. Here We Go Magic est une vue d’ensemble”. Tout sur le même tableau, si l’on jette un pont facile entre son activité de peintre et ses travaux musicaux. Luke se prête de bonne grâce à l’évident parallèle. “Si Here We Go Magic était une couleur, je dirais du noir et des couleurs primaires : du rouge, du jaune et du bleu. Lorsque je peins, il y a un côté psychédélique, j’essaie de désorienter, de rendre mystique les choses du quotidien. C’est aussi ce que je veux faire avec ma musique, sans utiliser la moindre aide technologique, tout à la main, comme en peinture”.
Un artisanat au service de vertus mondialistes qui renvoie forcément aux pontes du genre. De la même manière que l’on comparait le Luke Temple des débuts aux hérauts du style lambrissé, on l’assimile aujourd’hui au Paul Simon de Graceland (1986), ou aux Talking Heads de Remain In Light (1980). Le miroir critique ordinaire : d’un côté, le musicien obligé de se sentir singulier pour créer, de l’autre, le scribouillard obligé de cerner pour transmettre. Mais l’homme ne craint-il pas de laisser ses adorateurs sur les fesses à force de cadrages débordements ? “Changer de nom me turlupinait un peu. Je craignais que ça perde mes fans, mais c’est l’inverse qui se produit. Je crois qu’il est plus facile de s’identifier à un groupe plutôt qu’à une personne. En fait, ça ne m’inquiète absolument pas”. Vous avez déjà vu MacGyver avoir les chocottes ?
Article Jean-François Le Puil.
Enfermez-le dans une salle vide, laissez-le phosphorer quelques heures, quelques jours, ou quelques semaines s’il le faut, récupérez-le à la sortie, et on parie ma culotte Petit Bateau qu’il ressortira tout sourire, un nouvel album étincelant sous le bras. Car Luke Temple est une sorte de MacGyver de la pop moderne, un inventeur musical fait maison qui trouve dans chaque restriction un nouveau défi à la hauteur de son talent. “J’ai la conviction que se soumettre à certaines contraintes dès le départ est l’une des bases de la création. Je ne vois pas d’intérêt au confort, à la redite. Je n’envisage mon parcours que dans le changement”, confirme le fringant songwriter. Une chasse à l’évidence qui s’illustre très tôt dans le parcours de l’Américain élevé en plein Manchester (non, pas celui-là, celui des États-Unis, dans le Massachusetts). Une mère danseuse, un père publicitaire, et des études de peinture figurative suivies aux Beaux-Arts de Boston.
Une formation que Luke mettra surtout à profit pour gagner sa balbutiante vie en tant que créateur de fresques murales pour lofts fortunés. Car son dada grandissant, c’est la musique, qu’il courtise d’abord à l’adolescence en tant que bassiste amateur dans un groupe de copains. “J’ai vite compris que, grâce à mon bagage théorique, l’univers des galeries d’art serait trop oppressant pour moi. C’est un milieu tellement replié sur lui-même. Le monde de la musique m’apparaissait plus ouvert, et le fait que j’y sois moins adapté techniquement était très excitant, ça me permettait de prendre des risques”. Première entrave à la linéarité, qui décidera de tout. Sur son modeste 4-pistes, Temple s’échine à enregistrer par-ci par-là, guitare en bandoulière. Il déménage à New York et commence à donner ses premiers concerts. Le résultat de ces trempettes acoustiques apparaîtra d’abord sur un Ep autoproduit, puis sur l’album Hold A Match For A Gasoline World (2005). Une chic collection de folk, bien branlé par la voix féminine de Temple, magnifique d’expression. Les critiques positives pleuvent, mais tout paraît trop facile pour le compositeur. “J’aime beaucoup ce premier essai, mais il n’était pas assez personnel”, tempère-t-il. “Il était trop inoffensif. Les gens l’appréciaient, mais ils n’en étaient pas non plus complètement gaga. Un disque entre deux eaux”. Soit la pire chose qui puisse arriver à cet animal iconoclaste.
Chiffonné par un accueil trop bienveillant, il délaisse la six-cordes, s’arme d’un 8-pistes, de synthétiseurs analogiques, et s’ingénie à redéfinir ses nouvelles chansons, à les emporter au loin pour mieux les perdre et les accueillir à nouveau, transfigurées. “Tout le monde s’attendait à ce que je fasse un album solo acoustique, alors j’ai fait l’inverse”, explique l’artiste à propos de Snowbeast (2007). Un deuxième essai où il emprunte de renversants chemins de traverse soniques en alliant une voix insensée à des écheveaux détachés du monde, préfigurant en cela In Ear Park (2008) de Department Of Eagles. Et d’étayer sa prise de recul face au genre qu’il a dévoyé. “La guitare acoustique vous catégorise immédiatement en tant que baladin folk alors que, à l’origine, ce genre définissait un type précis de songwriter qui ancrait ses histoires dans un contexte social donné. Maintenant, le moindre jojo qui braille n’importe quoi avec une mandoline ou une guitare est désigné comme chanteur folk”. L’album interlope déçoit les uns, aveugle les autres, et assouvit donc amplement les envies défricheuses de Luke Temple. C’est ce que l’on pense, en tout cas. Car finalement, que nenni, une nouvelle révolution s’annonce. Elle se nomme Here We Go Magic.
ÉTHIOPIQUES
“La transition s’est faite naturellement, je ne l’ai pas envisagée comme une redéfinition de moi-même, juste une question d’humeur. Une progression naturelle initiée par ce 45T que j’ai sorti, Brain. C’était une édition tellement limitée (nldr. un Ep cinq titres édité à 500 exemplaires numérotés) que pratiquement personne ne l’a entendu, et c’est vrai que sans ce chaînon manquant, Here We Go Magic paraît sortir de nulle part”, feint d’abord l’intéressé à propos de la volte-face. Certes, mais 45 tours ou pas, difficile de croire que l’homme à la tête de ce nouveau groupe, fictif sur bandes et réel sur scène (un trio devenu quintette lors d’une tournée américaine avec Grizzly Bear) est le même qui déclamait la comptine Someone, Somewhere il y a quatre ans. La voix, qui illuminait alors, s’est muée en une brume décuplée, et les compositions, alors soumises au paradigme pop, s’affranchissent des codes et des frontières pour embarquer l’auditeur, tantôt dans de longs mantras “africanisants” qui hypnotisent l’esprit, tantôt dans des dérives krautrock qui glacent l’esgourde. “J’ai beaucoup écouté les compilations Ethiopiques, le volume 5 notamment (ndlr. il y en a vingt-deux autres, édités par le label français Buda Musique). De la musique brute et décharnée, du blues ancestral, avec des polyrythmies incroyables, des mesures déglinguées. Cette simplicité m’a touché. Si on l’utilise à bon escient, l’épure est un excellent vecteur d’émotion”. Voilà l’une des inspirations premières.
Pour ce qui est de la réalisation, elle se fait en chambre avec un ascétisme analogique de mise : un enregistreur quatre pistes (“il te rend spontané et inventif, car chaque son devient essentiel”), un Juno (pas le DVD du film, le synthé Roland, en prenant soin de tout jouer sans créer de boucle) et un micro SM57, "toujours placé au même endroit". Une telle moisson sensorielle récoltée avec aussi peu de moyens ? Cette densité d’action insuffle à l’ensemble sa cohérence. Quelques idées directrices vont d’ailleurs donner le la des vendanges. “Je voulais travailler sur la répétition et son côté hypnotique. Lorsqu’une musique a priori monotone s’entrouvre peu à peu, jusqu’à dévoiler ses plus infimes détails, les plus passionnants. Je marchais à l’instinct pour déterminer le moment précis où le cycle tendait vers l’ennui. C’était empirique. J’envisageais la chanson dans sa globalité en m’attardant moins sur les détails. J’ai aussi utilisé ma voix comme n’importe quel autre instrument. Here We Go Magic est une vue d’ensemble”. Tout sur le même tableau, si l’on jette un pont facile entre son activité de peintre et ses travaux musicaux. Luke se prête de bonne grâce à l’évident parallèle. “Si Here We Go Magic était une couleur, je dirais du noir et des couleurs primaires : du rouge, du jaune et du bleu. Lorsque je peins, il y a un côté psychédélique, j’essaie de désorienter, de rendre mystique les choses du quotidien. C’est aussi ce que je veux faire avec ma musique, sans utiliser la moindre aide technologique, tout à la main, comme en peinture”.
Un artisanat au service de vertus mondialistes qui renvoie forcément aux pontes du genre. De la même manière que l’on comparait le Luke Temple des débuts aux hérauts du style lambrissé, on l’assimile aujourd’hui au Paul Simon de Graceland (1986), ou aux Talking Heads de Remain In Light (1980). Le miroir critique ordinaire : d’un côté, le musicien obligé de se sentir singulier pour créer, de l’autre, le scribouillard obligé de cerner pour transmettre. Mais l’homme ne craint-il pas de laisser ses adorateurs sur les fesses à force de cadrages débordements ? “Changer de nom me turlupinait un peu. Je craignais que ça perde mes fans, mais c’est l’inverse qui se produit. Je crois qu’il est plus facile de s’identifier à un groupe plutôt qu’à une personne. En fait, ça ne m’inquiète absolument pas”. Vous avez déjà vu MacGyver avoir les chocottes ?