Los Angeles, 1980. Jeffrey Lee Pierce, chanteur-guitariste au physique étrangement similaire au Marlon Brando déjà empâté de la fin des années 60, s’acoquine avec Ward Dotson, Rob Ritter et Terry Graham. Jeffrey Lee est fasciné par Debbie Harry de Blondie, mais surtout par le blues et la relecture du rock le plus glauque, tel que le pratiquent alors les Cramps. Un des morceaux de ce premier album, For The Love Of Ivy est d’ailleurs directement dédié à Ivy Rorschach, l’explosive bassiste rousse du groupe new-yorkais. Plutôt que de blues pur, il faut mieux parler ici de “death rock”, mixture enivrante de rock’n’roll tendu, de riffs bluesy et de hargne punk, sur des thèmes aussi vaudou que les fantômes de l’autoroute (Ghost On The Highway). Le groupe propose pourtant deux reprises de blues traditionnel : le Preaching The Blues du mythique Robert Johnson, revu en version speedée et brusques jaillissements de slide tranchante, et un Cool Drink Of Water qui reprend le thème popularisé par Howlin’ Wolf pour I Asked Her For Water (“je lui ai demandé de l’eau, elle m’a servi du gasoil”, dit la chanson). La voix aux étranges accents traînants de Jeffrey, les rythmiques souples mais menaçantes, le superbe jeu des guitares, nerveuses, lyriques, pleines d’une rage contrôlée font de ce premier essai un chef-d’œuvre avec des sommets comme Sex Beat ou She’s Like Heroin To Me. Un rock magnifiquement dangereux fait pour exorciser les démons, qui allait définitivement influencer les débuts d'un groupe comme Noir Désir, dont les premiers opus se rapprochent terriblement de ce son, mais aussi des combos américains actuels comme 16 Horsepower. Authentique “wild man” et un peu trop porté sur la bouteille, Jeffrey Lee Pierce n’allait jamais retrouver cette brillance, même si le deuxième album Miami (1982) reste remarquable. Les autres disques, avec une formation incluant Kid Congo Powers (ex-Cramps, futur Bad Seeds) à la guitare et Patricia Morrison (ex-Bags, future Sisters Of Mercy) à la basse sont plus anecdotiques. Curiosité, le Mother Juno de 1987 a été produit par Robin Guthrie des Cocteau Twins. Deux ans avant, Jeffrey Lee avait démarré une carrière solo erratique qu’il reprendra à la fin des années 80. Il est décédé en 1996 d’une hémorragie cérébrale et reste comme un des grands personnages hantés d'un rock déjanté, à l'image de ce Fire Of Love toujours incandescent, quelque neuf ans après sa sortie initiale.
Philippe Richard