La remue-ménagerie s’agrandit.
Cette fois, Grizzly Bear devrait avoir toute la place nécessaire pour étaler
ses papattes et lustrer sa belle fourrure, car les autres locataires du
landerneau indie pourront bien aller voir ailleurs. Après avoir sillonné la côte
Est en quête de la chanson parfaite, les quatre godelureaux sont revenus les
bras chargés de victuailles. Enfin hissé vers la lumière, le méticuleux
savoir-faire maison a engendré ses premiers classiques modernes sous le sceau
de Veckatimest, où l’animal joue
enfin collectif. Rencontré au détour d’un concert encordé à Brooklyn, puis lors
d’une brève escale parisienne, Grizzly Bear prouve qu’il est bien le meilleur
ami de l’homme.
[Article Estelle Chardac].
Il n’y a pas que l’ours qui soit en voie de disparition. La vie artistique de Manhattan, elle aussi, pisse le sang. Crise du logement et crise tout court ont précipité ses habitants cool vers la voisine de Brooklyn, laissant les yuppies à la merci des taxis fous. En plein atterrissage post-Ground zero, Grizzly Bear et tant d’autres artistes y ont installé leurs quartiers. La flotte des suiveurs leur a emboîté le pas, par l’odeur de la tarte à la crème médiatique alléchée. “Il y en a qui déménage ici dans l’espoir de se faire connaître, comme Chairlift, et voilà : maintenant, ce groupe fait une pub pour l’iPod”, balance Ed Droste, heureux usager de la ligne L depuis 2001. Même si le membre premier de Grizzly Bear tempère l’existence d’une réelle scène locale “telle que l’idéalisent les Européens”, toute une frange de l’indie selon Pitchfork se trouve ici, sur les strapontins de la Brooklyn Academy Of Music, en ce samedi 28 février. Prête à assister au tout premier concert de la bête avec un orchestre philarmonique, en prélude à un nouvel album déjà promis à une surabondance de superlatifs, Veckatimest. Prestigieuse salle rotonde conçue par Herts And Tallant, la Howard Gilman Opera House accueille jours fastes et creux l’aristocratie de la musique classique entre ses murs crème et or. Mais en cette nuit battue par un vent glaciaire, c’est une autre aristocratie qui s’y presse : celle de la toute-puissante (et nantie) jeunesse musicale de Brooklyn.
Comme un air de convention de la chemise à carreaux et de la paire de lunettes Sécu. Les visages, habituellement anonymes derrière leur écran vingt pouces, attendent cet épisode aussi fébrilement que le nouveau Mac OS. En ouverture, l’ami Owen Pallett joue son habituel numéro de premier de la classe. Pas très charitable. Grizzly Bear a beau avoir été guidé par Nico Muhly dans ses arrangements, il n’a eu en tout et pour tout que deux heures et demie de répétition avec l’orchestre syndiqué qui ne déconne pas avec les heures sup’. Cela s’entend un peu. De vieux titres et des inédits se sont incrustés dans le set, parés de leurs nouveaux atours un peu simplistes, comme des mendiants soudain entortillés de fils d’or. Le nœud des vrais drames se joue plutôt au cœur de Veckatimest, dont les figures de proue Two Weeks ou While You Wait For The Others sont jouées nues, magnifiques. Disparus, les quarante pingouins contrits dirigés par Michael Christie. Ce sont les quatre garçons qui captent la lumière avec une finesse et une clarté éblouissantes. Les structures fofolles de Daniel Rossen, la voix perchée et enfin assurée d’Ed Droste, la mécanique suave de Christopher Bear et la rigueur de Chris Taylor trouvent pile poil leur point d’équilibre. Peut-être cette tournée des stades 2008 avec Radiohead – ce Camp David de la pop, voir à S comme Sparklehorse –, leur a-t-elle injecté cette assurance face à un tel exercice de voltige ? Aussi à l’aise au raout populaire de David Letterman que dans une soirée arty organisée par les intellos du New Yorker, le quatuor s’est déniaisé aux forceps pour charrier un public de plus en plus nombreux à ses côtés. Aujourd’hui, son label Warp mise très gros sur Veckatimest, sensationnel voyage dans la psyché d’un groupe quadricéphale, plus uni que jamais. Une fascinante recherche dans la science des alliages contraires ; la pop et l’expérimentation, la structure et l’échappée, le sentiment et l’intelligence. Plus de deux mois avant sa sortie, ce troisième Lp a connu le même destin que Merriweather Post Pavilion (2008) des voisins d’Animal Collective.
“Juste punition”, ricanent Ed et Christopher, qui avaient subi les foudres de l’inénarrable Web Sherrif en postant Brother Sport prématurément sur leur blog. “Juste rançon du succès”, aurait-on tendance à ajouter, puisqu’on mesure actuellement l’excitation générée par un disque aux jours d’avance que les pirates numériques auront sur sa sortie. Une excitation royalement entretenue par le groupe lui-même qui poste, update et twitte sur ses propres faits et gestes en un jeu de rôles très moderne. Même les copains s’y sont mis, Zach Condon de Beirut en tête, laissant échapper dans leurs interviews le caractère exceptionnel du grand cru imprononçable. Finalement, on aurait tendance à se ranger à l’avis d’Ed Droste : plus qu’une scène, à Brooklyn, il y a une cour et son roi. Et devinez lequel des deux est Grizzly Bear ?
[Article Estelle Chardac].
Il n’y a pas que l’ours qui soit en voie de disparition. La vie artistique de Manhattan, elle aussi, pisse le sang. Crise du logement et crise tout court ont précipité ses habitants cool vers la voisine de Brooklyn, laissant les yuppies à la merci des taxis fous. En plein atterrissage post-Ground zero, Grizzly Bear et tant d’autres artistes y ont installé leurs quartiers. La flotte des suiveurs leur a emboîté le pas, par l’odeur de la tarte à la crème médiatique alléchée. “Il y en a qui déménage ici dans l’espoir de se faire connaître, comme Chairlift, et voilà : maintenant, ce groupe fait une pub pour l’iPod”, balance Ed Droste, heureux usager de la ligne L depuis 2001. Même si le membre premier de Grizzly Bear tempère l’existence d’une réelle scène locale “telle que l’idéalisent les Européens”, toute une frange de l’indie selon Pitchfork se trouve ici, sur les strapontins de la Brooklyn Academy Of Music, en ce samedi 28 février. Prête à assister au tout premier concert de la bête avec un orchestre philarmonique, en prélude à un nouvel album déjà promis à une surabondance de superlatifs, Veckatimest. Prestigieuse salle rotonde conçue par Herts And Tallant, la Howard Gilman Opera House accueille jours fastes et creux l’aristocratie de la musique classique entre ses murs crème et or. Mais en cette nuit battue par un vent glaciaire, c’est une autre aristocratie qui s’y presse : celle de la toute-puissante (et nantie) jeunesse musicale de Brooklyn.
Comme un air de convention de la chemise à carreaux et de la paire de lunettes Sécu. Les visages, habituellement anonymes derrière leur écran vingt pouces, attendent cet épisode aussi fébrilement que le nouveau Mac OS. En ouverture, l’ami Owen Pallett joue son habituel numéro de premier de la classe. Pas très charitable. Grizzly Bear a beau avoir été guidé par Nico Muhly dans ses arrangements, il n’a eu en tout et pour tout que deux heures et demie de répétition avec l’orchestre syndiqué qui ne déconne pas avec les heures sup’. Cela s’entend un peu. De vieux titres et des inédits se sont incrustés dans le set, parés de leurs nouveaux atours un peu simplistes, comme des mendiants soudain entortillés de fils d’or. Le nœud des vrais drames se joue plutôt au cœur de Veckatimest, dont les figures de proue Two Weeks ou While You Wait For The Others sont jouées nues, magnifiques. Disparus, les quarante pingouins contrits dirigés par Michael Christie. Ce sont les quatre garçons qui captent la lumière avec une finesse et une clarté éblouissantes. Les structures fofolles de Daniel Rossen, la voix perchée et enfin assurée d’Ed Droste, la mécanique suave de Christopher Bear et la rigueur de Chris Taylor trouvent pile poil leur point d’équilibre. Peut-être cette tournée des stades 2008 avec Radiohead – ce Camp David de la pop, voir à S comme Sparklehorse –, leur a-t-elle injecté cette assurance face à un tel exercice de voltige ? Aussi à l’aise au raout populaire de David Letterman que dans une soirée arty organisée par les intellos du New Yorker, le quatuor s’est déniaisé aux forceps pour charrier un public de plus en plus nombreux à ses côtés. Aujourd’hui, son label Warp mise très gros sur Veckatimest, sensationnel voyage dans la psyché d’un groupe quadricéphale, plus uni que jamais. Une fascinante recherche dans la science des alliages contraires ; la pop et l’expérimentation, la structure et l’échappée, le sentiment et l’intelligence. Plus de deux mois avant sa sortie, ce troisième Lp a connu le même destin que Merriweather Post Pavilion (2008) des voisins d’Animal Collective.
“Juste punition”, ricanent Ed et Christopher, qui avaient subi les foudres de l’inénarrable Web Sherrif en postant Brother Sport prématurément sur leur blog. “Juste rançon du succès”, aurait-on tendance à ajouter, puisqu’on mesure actuellement l’excitation générée par un disque aux jours d’avance que les pirates numériques auront sur sa sortie. Une excitation royalement entretenue par le groupe lui-même qui poste, update et twitte sur ses propres faits et gestes en un jeu de rôles très moderne. Même les copains s’y sont mis, Zach Condon de Beirut en tête, laissant échapper dans leurs interviews le caractère exceptionnel du grand cru imprononçable. Finalement, on aurait tendance à se ranger à l’avis d’Ed Droste : plus qu’une scène, à Brooklyn, il y a une cour et son roi. Et devinez lequel des deux est Grizzly Bear ?