Underneath The Weeping Willow
La musique a beau être un art fugace et impalpable qui ne fait sens que lorsque nous l'autorisons à attirer notre attention, elle parvient parfois à nous submerger totalement. De l'ongle à la tripe, de la première respiration d'un jour au soupir d'avant le sommeil, de l'espoir d'un instant aux vicissitudes d'une vie. Le genre d'expérience rare qui transforme un mélomane lambda en passionné éternellement redevable. S'il faut forcément quelque bouleversement personnel pour que le patient musical soit apte à vivre telle aventure viscérale, peu de disques peuvent se targuer d'émarger au niveau de puissance émotionnelle nécessaire pour achever l'identification. The Sophtware Slump (2000) est de ceux-là. De ces œuvres-montagnes qui vous hissent à leur pic de douleur avec une grâce irréelle et une expressivité si criante qu'elles épongent vos propres tourments.
Alors que nous lui en parlions, il y a cinq ans, à l'occasion de la sortie de l'ultime album de Grandaddy, Just Like The Fambly Cat (2006), Jason Lytle coupait court à nos élucubrations de lopette en nous confiant qu'il n'avait jamais saisi pourquoi tant de gens avait plébiscité The Sophtware Slump, y décelant surtout des erreurs de production corrigées plus tard sur le successeur hyperpop Sumday (2003). Dans un élan de compréhension, le skateur badin ajoute tout de même que l'essentiel est à chercher du côté de l'honnêteté qui a infusé sa création : “Quand tu te livres ainsi, il y a de grandes chances pour que ta musique perdure et que les gens s'y attachent” (in magic n°100). Il avait raison, car les sensations sont toujours aussi vivaces à l’heure de réécouter, onze ans après, les premiers accords de He's Simple, He's Dumb, He's The Pilot.
He's Simple, He's Dumb, He's The Pilot
Des accords acoustiques étrangement rafistolés et réverbérés qui ouvrent The Sophtware Slump en faisant affleurer une lassitude de vie qui révélera toute sa funeste grandeur au fil de l'album. “How's it goin' 2000 man?/Welcome back to solid ground my friend”, entonne Jason Lytle avant que son chef-d’œuvre n'atteigne progressivement sa hauteur de croisière durant les huit minutes de l’ode inaugurale. Des claviers omniscients, hérités d'un culte voué par Jason Lytle à Electric Light Orchestra, fusent de partout et propulsent le requiem pour homme moderne pendant que le chant expose à la solarité son propos désabusé, teinté d'un mince espoir et d’une immense compassion. Puis c'est l'effondrement en pleine altitude. Les claviers se liquéfient, ils redoublent de chagrin pour former un wall of sound des lamentations au pied duquel Neil Young dépose les armes. Comme s'il fallait rompre les ponts avec le premier album Under The Western Freeway (1997) – où germait pourtant le pinacle en devenir –, on entend fuir au loin, vers 3'40, le gimmick de synthé qui fit le succès passé du hit A.M. 180, reproduit notre pour note dans une perspective fantomatique.
Alors que l'élévation vers les profondeurs s'accélère au son d'un synthé qui hurle comme un castrat, la densité émotive qui va s'imposer à l'auditeur durant le reste du disque se dessine entièrement sur ce premier morceau… Tu parles d'un morceau ! He's Simple, He's Dumb, He's The Pilot est à la fois un événement et un avènement qui ouvre des perspectives inconcevables aux personnes qui n'avaient justement perçu Grandaddy qu'à travers son irrésistible tube enfantin A.M. 180. Et même si Hewlett's Daughter ramène immédiatement sa fraise (un tantinet) plus avenante, avec ses grosses guitares pépères qui vrombissent en chœur, Jed The Humanoid remet la tête de l'auditeur dans le céleste sac. Délicieuse déliquescence martelée dans l'abstraction par un piano triste, l'élégie nous présente Jed, un androïde détruit par l'indifférence grandissante de sa famille d'accueil, le petit robot finissant martyr en se cramant les circuits à grandes lampées de gnôle.
Se dressent alors les fondements d'un album-concept qui dévale la pente technologique à la même vitesse que son héros, pétri d'intelligence artificielle, mais touché par des émotions bien humaines. On s'en fiche un peu de cette histoire, car on sait bien que l'alcoolisme et la dépression sont d'abord les apanages de Jason Lytle avant d'être ceux de son personnage parabolique. Enfermé dans une cabane perdue dans le trou du cul géographique qu'est Modesto en Californie – d'où viennent aussi le célèbre nageur Mark Spitz et l’autre amoureux des robots George Lucas –, le péquenaud miraculeux va mal au moment de concevoir The Sophtware Slump. Sensible de grand chemin et solitaire invétéré qui se doit de créer pour assurer la survie de son groupe, producteur perfectionniste et architecte musical sans le sou, les neurones de Jason Lytle sont écartelés de partout. Il ne parvient même plus à trouver l'apaisement dans cette harmonie avec la nature qui l'a tant fait mûrir, et s'abandonne à l'alcool et à la cocaïne pour abstraire les frustrations et engranger de la confiance. Un processus de merde qui plombera irrémédiablement l'existence de Grandaddy après la sortie de Sumday, mais qui permet alors à Jason Lytle d'achever sa tâche.
So You'll Aim Toward The Sky
Si d’un tel chaos peut résulter l'attaque post-grunge Chartsengrafs ou l'accélération poudrée Broken Household Appliance National Forest, difficile d'imaginer que c'est dans un contexte si rustre qu'ont été enfantées la pureté mélodique et les notes de claviers enguirlandées de The Crystal Lake, ou les indescriptibles et indépassables sommets de pop stellaire que sont Miner At The Dial-A-View – son refrain “cimiesque” construit en trois mouvements de splendeur qui disent l'éloignement – et So You'll Aim Toward The Sky – dérive musicale aux veines tranchées qui vous fait palper la sensation d'une vie s'échappant avec apaisement vers l'infini néant. Deux morceaux d’une beauté obsessionnelle, qui magnifient l'état de décrépitude mentale de son auteur, tout en élevant son groupe au même rang que celui occupé par The Flaming Lips, Sparklehorse, Wilco et Mercury Rev, parmi les formations américaines les plus importantes de leur génération.
L'excellence de ses harmonies de voix et de claviers, comme la liberté autarcique avec laquelle il se joue des formats acoustique ou électrique, et sa propension à avantager autant les trouvailles bricolées que la folie propre dans ses compositions, font de Jason Lytle un génie musical dont les saillies les plus flagrantes surgirent au début des années 2000. Autant dire que le disque bonus inclus avec cette réédition vaut le détour, puisque ses dix-neuf titres rassemblent essentiellement les faces B de l'époque – à l’exception peut-être de Jeddy 3's Poem, miniature parue sur le EP avant-coureur Signal To Snow Ratio (1999), qui marque la première apparition de l’humanoïde dans l’imaginaire de Grandaddy. La collection de raretés met en valeur les différentes facettes lo-fi de Jason Lytle : le pianiste caresseur de beauté lunaire (Aisle Seat 37-D, Rode My Bike To My Stepsister's Wedding, She-Deleter, L.F.O.), le dealer inspiré de claviers cheap (Our Dying Brains, Wives Of Farmers, XD-Data-II), et le déglingo de service (la curiosité country-lol Moe Bandy Mountaineers, l'arrachage proto-punk Street Bunny).
Aisle Seat 37-D
Ce deuxième CD pointe aussi la minutieuse besogne qu'a dû abattre le fou des studios Jason Lytle pour ciseler l'absolue cohérence de son second LP, car en dehors d'Aisle Seat 37-D, on ne verrait aucune de ces faces B s'immiscer dans le tracklisting de The Sophtware Slump. Un essai qui brille donc de la patine du classique inamovible… et bien plus encore. Sur la déchirante complainte Underneath The Weeping Willow, Jason Lytle chante : “I want to sleep/Underneath the weeping willow/As it cries all night quietly/It's tears all around me/I'll sleep there so soundly/Until I'm allowed finally/To wake and be happy again”. Il ne faut pas chercher plus loin la qualité de cet album-abri, tel un grand saule sous lequel il fait bon écluser ses maux. Écoutez The Sophtware Slump, et être heureux à nouveau.
La musique a beau être un art fugace et impalpable qui ne fait sens que lorsque nous l'autorisons à attirer notre attention, elle parvient parfois à nous submerger totalement. De l'ongle à la tripe, de la première respiration d'un jour au soupir d'avant le sommeil, de l'espoir d'un instant aux vicissitudes d'une vie. Le genre d'expérience rare qui transforme un mélomane lambda en passionné éternellement redevable. S'il faut forcément quelque bouleversement personnel pour que le patient musical soit apte à vivre telle aventure viscérale, peu de disques peuvent se targuer d'émarger au niveau de puissance émotionnelle nécessaire pour achever l'identification. The Sophtware Slump (2000) est de ceux-là. De ces œuvres-montagnes qui vous hissent à leur pic de douleur avec une grâce irréelle et une expressivité si criante qu'elles épongent vos propres tourments.
Alors que nous lui en parlions, il y a cinq ans, à l'occasion de la sortie de l'ultime album de Grandaddy, Just Like The Fambly Cat (2006), Jason Lytle coupait court à nos élucubrations de lopette en nous confiant qu'il n'avait jamais saisi pourquoi tant de gens avait plébiscité The Sophtware Slump, y décelant surtout des erreurs de production corrigées plus tard sur le successeur hyperpop Sumday (2003). Dans un élan de compréhension, le skateur badin ajoute tout de même que l'essentiel est à chercher du côté de l'honnêteté qui a infusé sa création : “Quand tu te livres ainsi, il y a de grandes chances pour que ta musique perdure et que les gens s'y attachent” (in magic n°100). Il avait raison, car les sensations sont toujours aussi vivaces à l’heure de réécouter, onze ans après, les premiers accords de He's Simple, He's Dumb, He's The Pilot.
He's Simple, He's Dumb, He's The Pilot
Des accords acoustiques étrangement rafistolés et réverbérés qui ouvrent The Sophtware Slump en faisant affleurer une lassitude de vie qui révélera toute sa funeste grandeur au fil de l'album. “How's it goin' 2000 man?/Welcome back to solid ground my friend”, entonne Jason Lytle avant que son chef-d’œuvre n'atteigne progressivement sa hauteur de croisière durant les huit minutes de l’ode inaugurale. Des claviers omniscients, hérités d'un culte voué par Jason Lytle à Electric Light Orchestra, fusent de partout et propulsent le requiem pour homme moderne pendant que le chant expose à la solarité son propos désabusé, teinté d'un mince espoir et d’une immense compassion. Puis c'est l'effondrement en pleine altitude. Les claviers se liquéfient, ils redoublent de chagrin pour former un wall of sound des lamentations au pied duquel Neil Young dépose les armes. Comme s'il fallait rompre les ponts avec le premier album Under The Western Freeway (1997) – où germait pourtant le pinacle en devenir –, on entend fuir au loin, vers 3'40, le gimmick de synthé qui fit le succès passé du hit A.M. 180, reproduit notre pour note dans une perspective fantomatique.
Alors que l'élévation vers les profondeurs s'accélère au son d'un synthé qui hurle comme un castrat, la densité émotive qui va s'imposer à l'auditeur durant le reste du disque se dessine entièrement sur ce premier morceau… Tu parles d'un morceau ! He's Simple, He's Dumb, He's The Pilot est à la fois un événement et un avènement qui ouvre des perspectives inconcevables aux personnes qui n'avaient justement perçu Grandaddy qu'à travers son irrésistible tube enfantin A.M. 180. Et même si Hewlett's Daughter ramène immédiatement sa fraise (un tantinet) plus avenante, avec ses grosses guitares pépères qui vrombissent en chœur, Jed The Humanoid remet la tête de l'auditeur dans le céleste sac. Délicieuse déliquescence martelée dans l'abstraction par un piano triste, l'élégie nous présente Jed, un androïde détruit par l'indifférence grandissante de sa famille d'accueil, le petit robot finissant martyr en se cramant les circuits à grandes lampées de gnôle.
Se dressent alors les fondements d'un album-concept qui dévale la pente technologique à la même vitesse que son héros, pétri d'intelligence artificielle, mais touché par des émotions bien humaines. On s'en fiche un peu de cette histoire, car on sait bien que l'alcoolisme et la dépression sont d'abord les apanages de Jason Lytle avant d'être ceux de son personnage parabolique. Enfermé dans une cabane perdue dans le trou du cul géographique qu'est Modesto en Californie – d'où viennent aussi le célèbre nageur Mark Spitz et l’autre amoureux des robots George Lucas –, le péquenaud miraculeux va mal au moment de concevoir The Sophtware Slump. Sensible de grand chemin et solitaire invétéré qui se doit de créer pour assurer la survie de son groupe, producteur perfectionniste et architecte musical sans le sou, les neurones de Jason Lytle sont écartelés de partout. Il ne parvient même plus à trouver l'apaisement dans cette harmonie avec la nature qui l'a tant fait mûrir, et s'abandonne à l'alcool et à la cocaïne pour abstraire les frustrations et engranger de la confiance. Un processus de merde qui plombera irrémédiablement l'existence de Grandaddy après la sortie de Sumday, mais qui permet alors à Jason Lytle d'achever sa tâche.
So You'll Aim Toward The Sky
Si d’un tel chaos peut résulter l'attaque post-grunge Chartsengrafs ou l'accélération poudrée Broken Household Appliance National Forest, difficile d'imaginer que c'est dans un contexte si rustre qu'ont été enfantées la pureté mélodique et les notes de claviers enguirlandées de The Crystal Lake, ou les indescriptibles et indépassables sommets de pop stellaire que sont Miner At The Dial-A-View – son refrain “cimiesque” construit en trois mouvements de splendeur qui disent l'éloignement – et So You'll Aim Toward The Sky – dérive musicale aux veines tranchées qui vous fait palper la sensation d'une vie s'échappant avec apaisement vers l'infini néant. Deux morceaux d’une beauté obsessionnelle, qui magnifient l'état de décrépitude mentale de son auteur, tout en élevant son groupe au même rang que celui occupé par The Flaming Lips, Sparklehorse, Wilco et Mercury Rev, parmi les formations américaines les plus importantes de leur génération.
L'excellence de ses harmonies de voix et de claviers, comme la liberté autarcique avec laquelle il se joue des formats acoustique ou électrique, et sa propension à avantager autant les trouvailles bricolées que la folie propre dans ses compositions, font de Jason Lytle un génie musical dont les saillies les plus flagrantes surgirent au début des années 2000. Autant dire que le disque bonus inclus avec cette réédition vaut le détour, puisque ses dix-neuf titres rassemblent essentiellement les faces B de l'époque – à l’exception peut-être de Jeddy 3's Poem, miniature parue sur le EP avant-coureur Signal To Snow Ratio (1999), qui marque la première apparition de l’humanoïde dans l’imaginaire de Grandaddy. La collection de raretés met en valeur les différentes facettes lo-fi de Jason Lytle : le pianiste caresseur de beauté lunaire (Aisle Seat 37-D, Rode My Bike To My Stepsister's Wedding, She-Deleter, L.F.O.), le dealer inspiré de claviers cheap (Our Dying Brains, Wives Of Farmers, XD-Data-II), et le déglingo de service (la curiosité country-lol Moe Bandy Mountaineers, l'arrachage proto-punk Street Bunny).
Aisle Seat 37-D
Ce deuxième CD pointe aussi la minutieuse besogne qu'a dû abattre le fou des studios Jason Lytle pour ciseler l'absolue cohérence de son second LP, car en dehors d'Aisle Seat 37-D, on ne verrait aucune de ces faces B s'immiscer dans le tracklisting de The Sophtware Slump. Un essai qui brille donc de la patine du classique inamovible… et bien plus encore. Sur la déchirante complainte Underneath The Weeping Willow, Jason Lytle chante : “I want to sleep/Underneath the weeping willow/As it cries all night quietly/It's tears all around me/I'll sleep there so soundly/Until I'm allowed finally/To wake and be happy again”. Il ne faut pas chercher plus loin la qualité de cet album-abri, tel un grand saule sous lequel il fait bon écluser ses maux. Écoutez The Sophtware Slump, et être heureux à nouveau.