En quelques années, la culture geek est passée de l'ombre qui la définissait aux projecteurs dorés du divertissement de masse. Le succès d'un projet comme Gnarls Barkley n'en est pas le moindre des symptômes. Plus de deux millions d'exemplaires du single Crazy écoulés et plus d'un million d’albums St. Elsewhere (2006) vendus, des scores ahurissants pour un tel assemblage de références sous-culturelles. Désormais, la collectionnite vinylesque, la cinéphilie régressive et la folie des comics sont hautement bankable, donc sexy – un comble. Équivalents musiciens d'un Sam Raimi ou d'un Guillermo Del Toro, les deux compères de Gnarls Barkley sont arrivés au bon moment avec les bons arguments. D'abord, une science pointue de la cuisine sonore, incarnée par Brian Burton, alias Danger Mouse, petit rat des bacs nourri au hip hop et à l'indie pop des 90's, devenu producteur superstar par la magie du Net (The Grey Album, son épisode fondateur). Ensuite, une voix inclassable, celle de Cee-Lo Green, héros du Dirty South et instigateur malgré lui de la vague néo-soul avec Goodie Mob, qui s'est retranché depuis le début du siècle sur une carrière solo aussi inspirée que confidentielle. Un vrai duo de comédie (le grand blanc à lunettes et le gros noir tatoué), un couple dépareillé aux talents complémentaires, qui a pris l'air du temps en mélangeant tout ce qui le faisait décoller. La formule fonctionne encore à bon régime sur The Odd Couple, deuxième album de rap-soul-pop-funk à rebondissements. Du R&B futuriste de Charity Chase à la pop psychédélique sudiste de Surprise, de l'abstract soul liquide de Who's Gonna Save My Soul à l'electro chatouilleuse de Whatever, on y trouve matière à oublier que le single Run est loin du Crazy bis qu'on espérait vainement. Finalement, il est possible que Gnarls Barkley résiste au contrecoup de sa hype. Un exploit à signaler.