Prenez quinze ans d’archives de magic. Rassemblez toutes les marottes qui y ressurgissent incessamment (Felt, Suede, The Jesus And Mary Chain, The Beach Boys, Ariel Pink), mélangez et servez. Et voilà. Le meilleur précipité de pop jamais créé par l’homme, ou plus exactement par deux hommes qui se font appeler… Girls. Rencontre américaine avec les providentiels Christopher Owens et Chet Jr White, purs produits de la sous-culture san-franciscaine. 22, v’là les freaks.
Cheveux longs ramassés sous une casquette à l’envers, chaussettes blanches enfoncées droites dans une paire de babies rouges à talonnettes, polo-marinière rentré dans le pantalon jodhpur : Christopher Owens est fin prêt pour assurer le spectacle. En ce 4 août 2009 au Webster Hall new-yorkais, l’homme de Girls a enfilé sa tenue de scène la plus rutilante de l’hyperespace, peut-être inconscient que ça le fait passer pour un psychopathe en villégiature ou, pire, un faux weirdo qui essaierait d’impressionner la majorité d’étudiants en tee-shirts éparpillée dans la salle. La réalité est bien plus effrayante. Owens est authentiquement bizarre, son groupe aussi, et c’est justement sa tentative foireuse d’allonger ses chansons dans un moule pop qui les rend aussi belles et touchantes. Dès les premiers accords de Ghost Mouth, l’écart semble se creuser un peu plus encore entre ces guitares réverbérées, cette voix noueuse qui déverse des choses terribles, de l’ordre de la brisure et de l’irréversible, et les gamins déjà ventripotents pressés de voir la colo indie de Los Campesinos! en action (zzzz…). Nullement déstabilisés par quelques faux pas et faux départs, les quatre de San Francisco (Owens et Chet Jr White ne quittent désormais plus Garett Godard, batteur, et John MAnderson, guitariste de génie) semblent pourtant flotter sur une vague de bonheur, gratifiant les applaudissements épars d’un “c’est chouette de se savoir aimés”. Heureusement, il y a les filles, moins menacées par l’identité trouble du quatuor que la masse testostéronée de l’assistance. Un trio de longues jambes ne cessera pas de sourire pendant l’effeuillage de ces chansons d’une tristesse pourtant insondable, traversées de quelques éclairs guillerets et doux-amers. Une blonde aux faux airs de Marianne Faithfull attendra le chanteur à la sortie, appuyée contre un lampadaire comme une collégienne timide qu’elle n’est sûrement plus. C’est aussi à ça qu’on sait qu’un groupe improbable comme Girls va devenir grand. À sa capacité à faire vibrer (plus que danser) les filles – et par la même occasion leurs fiancés, qui se consoleront de leur absence en serrant ces chansons contre leur petit cœur. Car Girls est avant tout une affaire de filles. Elles se sont vraisemblablement liguées pour leur faire passer un sale quart d’heure, si l’on en croit le thème monomaniaque d’Album, qui aurait tout aussi bien pu s’appeler Amour. C’est même grâce à l’une d’entre elles, Liza Thorn, it girl de San Francisco, que tout a commencé. “Je voulais monter un projet parallèle à Holy Shit”, raconte Christopher, ancien guitariste de la formation loufoque imaginée par Ariel Pink et Matt Fishbeck. “Ma copine de l’époque était chanteuse et compositrice (ndlr. Bridez, un trio de San Francisco). Je lui ai proposé d’écrire la musique pour qu’on forme un groupe ensemble. Ça s’appelait Curls. On a dû faire une séance d’enregistrement à tout casser, rien de plus. Très vite, elle m’a largué en me faisant comprendre que ce groupe était nul, et mes chansons aussi”. Sauvée du naufrage amoureux, l’ondulante et pulpeuse Headache réapparaît quand même ici dans une nouvelle version. Lust For Life raconte même de façon assez sarcastique une entrevue avec cette ex, concluant qu’il vaut finalement mieux être fou que de voir sombrer ses anciennes amours dans la banalité. Ouille ! Quant à Curls, adorable avant-dernière de l’album, la référence s’explique d’elle-même. Outre ces traces à chaud, l’échec de son groupe éclair instille pour la première fois à “Chrissy Baby” l’envie d’en découdre avec la composition. “Je m’étais dit que je ferais écouter mes chansons aux gens en tournée et qu’ils me trouveraient peut-être aussi cool qu’eux. (Sourire.) Mais tout cela a pris un tour beaucoup plus sérieux le jour où Jr et moi avons commencé à travailler ensemble. Sa production était tellement bien que les chansons se mettaient à surpasser celles de Holy Shit. Non, n’imprime pas ça…”, maugrée-t-il. Au départ, il n’était donc pas question de Girls. Le grisonnant sosie de Robbie Williams devait simplement produire l’album de Christopher, résultat d’une amitié nourrie par trois ans de bitures collégiales. Mais Lust For Life les a dépassés. Après avoir mis cet hymne déglingué en ligne sur MySpace, tout a changé. “Les habitants de ce monde exigeaient qu’on devienne un groupe”, ajoute-t-il en dessinant un globe imaginaire de ses bras tatoués. Les blogs, les bookeurs s’emballent, et même dans le sud de la France, on est au taquet. Frédéric Landini, directeur artistique de l’incomparable MIDI-Festival, les contacte dès janvier 2008 pour les faire jouer à la Villa Noailles six mois plus tard. “C’est plus ou moins le premier concert qu’on ait fait. Et presque la raison pour laquelle on a formé un groupe. Enfin, en tout cas, cela a été un sacré accélérateur”, se souvient Jr, suivi de près par Christopher. “Tu devrais dire à Frédéric que j’ai écrit un album entier sur notre voyage jusqu’en France. Tout un disque. Un jour, vous pourrez l’entendre, mais il n’est pas encore enregistré”.
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SIGNATURE SONORE
Tout se tricote ainsi dans le parcours de Girls, avec des bouts de ficelle et une bulle solide d’amis, glanés au fil des rencontres. John Anderson lui-même s’est fait connaître via MySpace en leur proposant cash de jouer avec eux. “Au début, on se moquait. En voyant sa photo, Jr m’a même dit : ‘Super, on dirait toi !’ Ce n’est pas tout à fait exact. Il est plus beau et possède l’accent anglais”, ricane Owens en parfaisant son regard Vogue. Clips, pochettes, photos de presse : chez eux, tout va à l’économie. Aaron Brown, leur réalisateur attitré, rencontré le soir où ils l’ont éjecté d’une fête à domicile, joue précisément sur ce contexte communautaire dans ses images de gays et nymphettes tatouées s’embrassant au ralenti. Même topo pour la musique. “Un huit-pistes, un magnéto à bandes, quelques bons micros, on n’a eu besoin de rien d’autre. Le tout c’est de savoir s’en servir”, explique Jr dans un large rictus. Ce fonctionnement DIY participe à la création d’une véritable signature sonore, cohérente et intime, qui vient enrayer le fantasme romantique d’adolescence californienne dessiné par les paroles et la musique (la fameuse batterie de Be My Baby, utilisée vingt-six fois…). Comme un goût de whisky dans l’eau de rose. “Toute forme de personnalisation de la musique est bonne à prendre, surtout à l’heure actuelle où la pop est si contrite et froide”, analyse le guitariste-producteur. “Mes disques favoris ont toujours été ceux où je pouvais entendre le studio, dans les sons, les erreurs, comme lorsque j’entends le chanteur respirer. J’aime tout ce qui me renvoie à la situation du groupe pendant qu’il enregistre. C’est ce qui rend un album spécial à mes yeux, d’avoir l’impression d’y être et qu’on ne joue que pour moi”. Dans ce cocon familier, on perçoit également la trace d’influences transatlantiques, My Bloody Valentine, Pulp, The Jesus And Mary Chain et surtout Felt, pour lequel Christopher avoue une admiration obsessionnelle, pas vraiment très discrète. Résidus ostensibles : 1) la guitare à la Maurice Deebank 2) la double référence dans le clip de Lust For Life via un jeu de pancartes très dylanien 3) l’empreinte des quatre lettres gravées sur son téléphone portable 4) l’imitation cocasse de Lawrence en pleine balance (sur l’air de Romeo Jones Is In Love Again de Denim) ou dans le feu de leur concert au Webster Hall, avec la voix qui se caoutchoute pendant le crescendo dramatique de Hellhole Ratrace. Pas peu fier de son méfait, Owens assume aussi son admiration pour Suede et les Pet Shop Boys, dont la pochette de Behaviour a “inconsciemment” modelé la leur (“Merci de l’avoir remarqué”, note-t-il). En fait, l’Europe est bien plus proche de ce duo qu’il n’y paraît. Elle fait même figure de Graal pour Jr qui se rappelle encore ses vacances dans un château du XVIe siècle avec ses parents, tous deux professeurs. “Si on te demandait où tu voudrais aller dans l’absolu, la réponse évidente serait : ‘En France’, non ?”, s’enthousiasme-t-il sur le chemin de la salle, coiffé d’un chapeau qui lui donne un air de Michel Piccoli dans Le Mépris. Quant à Christopher, la vie nomade, ça le connaît depuis un moment. “J’ai grandi à travers l’Europe en jouant des classiques folk des années 60 (Cat Stevens, Simon & Garfunkel, Don MacLean) à la terrasse de cafés et restaurants, sur les trottoirs… Je devais avoir treize ans quand j’ai commencé à jouer de la guitare. Je composais aussi du classique moderne au piano, à la Philip Glass, en moins monotone et en plus intéressant. (Rires.) Mais pendant quinze ans, jamais je n’ai pensé à écrire de chanson. Pas une seule fois. Je ne sais pas trop pourquoi”.
BALLON DE PLAGE
Un article dans la presse anglaise fait également état de son enfance voyageuse auprès de sa mère, qui avait pour mission de rameuter le plus de monde possible dans sa secte, The Children Of God. Nous restons discrets sur le sujet, même s’il pourrait expliquer certaines images d’innocence violée qui parsèment l’imaginaire de Girls comme des dragées au poivre. Plus chanceux que Ricky Rodriguez, enfant de la secte suicidé en 2005, Owens fils fait heureusement scission à seize ans en rejoignant l’Amérique. Après plusieurs épisode de déchéance (la drogue) et de rédemption (un milliardaire se porte à la rescousse), il se cherche une nouvelle meute à rapatrier, en vain. “Arrivé en Californie, j’ai cru que je trouverais une scène musicale qui me plairait mais j’ai été déçu. Jusqu’au jour où une ex copine m’a fait écouter une cassette de Holy Shit. J’ai tout de suite été interpelé. Ensuite elle m’a passé Ariel Pink. Et voilà, j’avais trouvé ma scène. Quand Holy Shit est venu jouer à San Francisco, j’ai rencontré Matt Fishbeck. Ce soir-là, on a traîné ensemble, et à la fin, il m’a dit que j’étais dans le groupe. J’ignorais un peu ce que cela signifiait, jusqu’à ce que je me retrouve à jouer avec eux au… MIDI-Festival ! C’est en observant Ariel et Matt à l’œuvre que j’ai eu une révélation. J’ai compris pourquoi Paul Simon et tant d’autres écrivaient des chansons”. De son côté, Jr vit une jeunesse un peu plus classique, faite de petits jobs destinés à lui fournir son quota d’humiliation quotidienne. “Je travaillais dans un parc à thèmes en bord de mer. J’étais un adolescent en colère saturé d’hormones et voir des filles en bikini déambuler toute la journée tandis que ma tenue de travail multicolore me faisait ressembler à un ballon de plage, c’était frustrant. Je n’avais qu’une seule envie, traîner avec elles, alors, faute de mieux, je passais mon temps à massacrer les verres qui étaient utilisés pour l’attraction. ‘C’est bizarre, il y a beaucoup de casse pendant ton service’, me disait mon boss. Finalement, rien n’a trop changé en ce qui me concerne”. Mais c’est dans la cuisine où il officie en tant que chef qu’il reçoit le coup de fil décisif qui fera basculer le destin de Girls. Là, entre les cuillères et les casseroles, Christopher lui annonce la date du concert au MIDI-Festival. La boucle est bouclée. Après tant d’années d’errance, la paire trouve enfin un sens à sa vie et n’entend pas laisser filer son étoile de sitôt. “L’idée de départ avec Girls, c’est de faire des chansons que les gens peuvent aimer. Des pop songs. On est un peu les nouveaux Beatles…”, sourit-il avec cette fragilité qui sied mal à tant de fausse arrogance. “On va être plus gros qu’Oasis”.