Ci surgit, de nulle part, avec la flamboyance mortelle de l’éclair,
Konstantin Gropper, jeune allemand de vingt-six ans aux poses maladives et aux
compositions emphatiques, armé d’un premier album aussi foisonnant que
vertigineux, aussi accompli que maîtrisé. Dès son Prelude ascensionnel, d’abord discret comme une ombre puis
tintamarré comme une marche militaire avec ses chœurs déployés et son
matraquage orchestral, Rest Now, Weary
Head! You Will Get Soon fait figure d’exception. Comme si Beirut avait eu
comme lubie Lully plutôt que le Kocani Orkestar (You/Aurora/You/Seaside), comme si les miaulements de Thom Yorke
effleuraient les premières convulsions folk de Bright Eyes (People Magazine Front Cover), comme si
Sufjan Stevens embarquait The National ou Calla dans sa quête d’une impossible
cartographie musicale américaine (I Sold
My Hands For Food So Please Feed Me), Gropper bousille les carcans et fait
tournoyer leurs débris au sein d’un cyclone symphonique étourdissant. Une œuvre
où le son paraît s’ériger comme un monument au mille lambris dont chacune des
quatorze pièces s’emplie d’une atmosphère propre, toujours dense, lyrique et
tragique, incarnée par la voix neurasthénique d’un Allemand voué aux ténèbres
qui élève la mesure et impose sa démesure, quitte à frôler en permanence le
pompiérisme. Si l’on devait sombrer avec lui dans l’une de ses architectures
aux charpentes alambiquées, on choisirait, sourire impudent au coin des lèvres,
If This Hat Is Missing, I Have Gone
Hunting. Avec son électricité hargneuse, qui montre d’abord les crocs avant
de minauder devant des chœurs féminins à l’irrésistible swing, avec son
accordéon introductif et son final en forme de déluge sonique où pop et
post-rock, rock’n’roll et musique orchestrale virevoltent dans un même élan,
voici le pinacle d’un disque surgi de nulle part, mais destiné à tonner urbi et
orbi.