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Depuis les circonvolutions abstraites de God's Money (2005), Gang Gang Dance s'applique à défricher des champs d'expérimentations nouveaux. Pour les allumés de New York, il s'agit d'esquisser les contours d'un paysage à leur mesure, où les lignes suivraient une grammaire unique, inventée par leurs soins, faite de transgressions et de transes héroïques. Cette entreprise de redéfinition systématique des cadres pop ne s'est pas toujours faite dans la douceur : il y a trois ans, Saint Dymphna nous avait laissé pantelants, la tête dans la poussière, le goût du sable et du futur en bouche, les oreilles ravagées par le maelström électronique. Eye Contact renaît de cette tempête du désert de la manière la plus naturelle qui soit. “I can hear everything”, y proclame-t-on en guise de premières secondes, sur l'immense Glass Jar : une façon pour le groupe d'annoncer qu'il maîtrise désormais toutes les forces à sa disposition, libre à lui de les libérer à son gré. Quitte à composer une ouverture de onze minutes s'il le faut. Depuis qu'Animal Collective s'est désintéressé des ballades à rallonge de Spirit They're Gone, Spirit They've Vanished (2000), il n'y a plus que Gang Gang Dance pour pouvoir tenir une telle endurance sans jamais perdre haleine. Méticuleux, il prend soin de planter le décor : les instruments arrivent un à un avec une précision cristalline. Les couches de synthétiseurs new age se fondent dans les cliquetis des machines, se mêlent aux ultrasons ; les batteries montent tout doucement d'intensité, happant l'auditeur jusqu'à l'explosion.

   

C'est là que Lizzi Bougatsos, la voix plus mutine que jamais, fait son entrée : déesse dominant la tourmente, elle apprivoise la furie, se joue des déflagrations tribales. Orchestrant la transe sans relâche, elle ne s'arrêtera qu'à la fin du disque. Lequel est au diapason de cet incipit dantesque : tout ici s'agence à merveille, sans que jamais la luxuriance ne soit prise en défaut. Tout regorge de détails, les moindres recoins s'emplissent de mélodies. Les formes se brouillent : Chinese High électrifie l'Extrême Orient en sautillant et se répand en glissades de guitares, tandis qu'un Mindkilla fiévreux s'impose, au fil de cascades psychotropes, comme un tube endiablé. Romance Layers, quant à lui, surprend par son moelleux : comme si Peter Principle (bassiste de Tuxedomoon) jammait sur un morceau de Nite Jewel. Et cela en ménageant des respirations, là deux boucles aériennes, ici un écho de crooner persan (on suppute) : trois intermèdes si bien nommés par le signe ∞. Car c'est là tout le mystère des paradoxes de Zénon, énoncés par Aristote, montrant comment, contre toute attente, des suites infinies aboutissent à des résultats finis. Ou comment, en dix morceaux tendant vers l'infini, Gang Gang Dance, au sommet de son art, aboutit à une pièce maîtresse.
Victor Thimonier
MAGIC RPM  #152


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