Les premières notes de Do You Want To avaient fait circuler une terrible rumeur, vite confirmée par un clip truculent. Était-il raisonnable d’y croire ? Franz Ferdinand avait-il vraiment le sens de l’humour ? La réponse tient tout entière dans ce nouvel album, You Could Have It So Much Better, où les quatre Écossais envoient valser leur carapace arty étriquée et causent couramment cocaïne, violence et sodomie, Pulp, Stones et Blondie. Ces authentiques faiseurs prouvent qu’ils sont, malgré la notoriété, des faiseurs authentiques avec un disque plus ambitieux et exigeant que jamais. Et pourtant si évident.
Depuis la sortie de votre premier album, vous avez ouvert la voie à de nombreux groupes, de Bloc Party à The Rakes. Maintenant que vous n’êtes plus seuls sous les feux des projecteurs, la pression monte ?
Nick MacCarthy : Oh non ! (Rires.)
Alex Kapranos : Pas du tout. Il est toujours plus sain d’avoir de la concurrence, surtout quand elle est d’aussi bonne qualité. Entre 1998 et 2001, c’était vraiment la disette. J’en parlais justement l’autre jour avec Laurence Bell de Domino Records. Il me racontait qu’il avait croisé James Endicott de Rough Trade au concert d’un groupe assez coté à l’époque. Celui-ci reconnaissait qu’il trouvait ça mauvais, mais comme il n’y avait “rien d’autre à se mettre sous la dent”, il se battait pour les signer. Je vous rassure, cela ne s’est pas fait finalement…
NMC : Heureusement qu’il y a eu les Strokes…
AK : Ils ont tout bonnement changé la donne ! Surtout auprès des programmateurs radio qui avaient un peu oublié les groupes indés.
On est surpris de vous voir revenir aussi vite à la charge, après presque deux ans passés au four et au moulin. Vous avez dû vous forcer pour vous y remettre ?
AK : Sûrement pas ! Les maisons de disques encouragent à espacer les sorties d’albums pour mettre en place leurs plans marketing. Bon, je respecte ces gens, c’est leur job après tout. Ils oublient juste que les artistes, eux, ont avant tout l’envie de s’exprimer aussitôt que possible. Dans les 60’s et 70’s, les groupes sortaient deux albums par an. Et ce rythme me semble beaucoup plus sain.
NMC : Je n’ai jamais compris pourquoi il fallait des années à certains pour enregistrer un disque. Qu’est-ce qui peut bien prendre aussi longtemps ?
Vu votre emploi du temps, vous avez dû composer la majorité des titres sur la route, non ? D’ailleurs, Walk Away fait partie de votre répertoire live depuis un bail déjà…
AK : Chaque morceau a son histoire, en fait. Certains ont été écrits en studio, d’autres en tournée. You Could Have It So Much Better, par exemple, était plié en vingt-quatre heures. Nick a imaginé une fantastique progression de cordes, je suis monté l’écrire dans ma chambre et trouver la mélodie, et voilà. I’m Your Villain, au contraire, a demandé des mois et des mois de travail.
NMC : Walk Away n’a pas été la plus simple à réaliser non plus, car elle demandait une attitude nouvelle vis-à-vis des arrangements.
AK : Nous avons essayé de l’envisager comme une simple chanson acoustique. Mais du coup, elle ne collait plus à la personnalité du groupe. Puis nous l’avons jouée un peu à la manière de Auf Acshe ou Come On Home, qui avaient des paroles similaires. Et là, elle perdait de son impact émotionnel. Sacré casse-tête ! (Sourire.)
Comment décidez-vous du sort d’une chanson ?
AK : On ne peut le dire que quand elle est terminée ! Même au moment du mixage, on continue à tout décortiquer. Cela ne signifie pas que la performance doit être la plus technique possible, bien au contraire. Comme disait James Brown, “la première prise, c’est du pain bénit” (ndlr. “the first take’s Jesus”). Enfin, il s’agit plus souvent d’une combinaison entre les première et quarante-troisième prises. (Sourire.)
NMC : Mais notre meilleur indicateur de la valeur d’un morceau, c’est sa faculté à nous donner l’envie de danser.
AK : La pièce où nous avons enregistré, dans ma maison en Écosse, était équipée d’une caméra. De son studio, Rich Costey, notre producteur, nous surveillait constamment. Selon lui, la prise était bonne quand on commençait à tortiller des fesses. (Rires.)
NOUVEAUX JOUETS
Avez-vous réécouté votre premier album récemment ?
AK : Hum… Pas depuis des lustres.
Robert Hardy : Moi, il y a huit mois, alors que j’étais complètement bourré. Je tuais le temps avec mon iPod dans un taxi qui me ramenait de la ville quand je me suis dit : “Tiens, à quoi il ressemble déjà ?”
NMC : Je l’ai réécouté de temps à autre et j’ai été plutôt agréablement surpris, il est pas mal en fait.
RH : Il est très différent de ce que j’imaginais. C’est incroyable parce qu’en concert, les morceaux n’ont plus rien à voir !
À l’époque vous n’aimiez pas la production : en êtes-vous plus satisfaits avec le recul ?
AK : Oui, je pense. Je trouve l’album très bien enregistré. Je lui reproche seulement de ne pas avoir capturé l’énergie que nous avons sur scène.
Paul Thomson : C’est un disque honnête. On n’avait peut-être pas la même énergie, tout simplement. Au moment de sa conception, nous n’avions pas plus de vingt concerts dans les jambes.
AK : Ah, parce que tu les as comptés ? Ce qui est sûr, c’est que nous n’avons pas essayé de retrouver le même son sur You Could Have It So Much Better.
A-t-il été difficile de vous renouveler et de ne pas vous en tenir à la “formule gagnante” de Franz Ferdinand ?
AK : S’essayer à différentes choses est une progression naturelle pour un groupe. Même si on l’avait voulu, on n’aurait jamais pu refaire le même disque.
NMC : Et puis, dans ce cas, notre carrière se serait sûrement arrêtée là !
AK : Il est impossible qu’une de nos chansons ne nous ressemble pas, de toute façon ! Sur le nouvel album, Walk Away et Outsiders se distinguent nettement de nos précédents morceaux, et pourtant, ils sont estampillés Franz Ferdinand. Je ne sais pas si je suis très clair, là… (Rires.) Prends Ruby Tuesday et Jumping Jack Flash, par exemple, ces deux titres n’ont rien à voir, ok ? Et pourtant, ils portent l’empreinte profonde des Rolling Stones. C’est comme si c’était plus fort qu’eux.
La présence de nouveaux instruments était-elle nécessaire pour rompre avec le précédent album ?
AK : Nous avons passé beaucoup plus de temps à chercher comment tirer des sons intéressants de nos instruments. Et puis, l’an dernier, dès qu’on arrivait dans une ville, on dévalisait les magasins d’occasions pour trouver de nouveaux jouets. (Sourire.)
PT : Oui mais est-ce que cela a vraiment affecté notre son ?
AK : C’est vrai, en fait, c’était surtout ton passe-temps favori. Peut-être que tu bosses secrètement sur un projet solo… (Rires.) Pendant l’enregistrement, nous avons écouté des disques de Joe Meek, Silver Apples et Roxy Music avec Brian Eno. Cela a marqué notre approche des claviers pour qu’ils sonnent de manière plus crue et primitive, presque extraterrestre. Qu’ils ne servent pas de vernis bon marché comme c’est le cas sur bon nombre de productions actuelles.
NMC : L’idée était de ne pas utiliser un seul son pré-programmé mais de créer les nôtres.
AK : Le fait d’enregistrer dans un espace familier a décuplé notre inventivité. Notre rapport à la musique est devenu plus ludique, et cela rend le disque plus humain. Rich disait souvent qu’il est nécessaire, avant toute autre chose, de capturer ce truc étrange qui se passe quand quatre personnes se mettent à jouer en même temps dans une pièce. Ce je-ne-sais-quoi indéfinissable qui ne s’obtient pas avec des instruments hors de prix, des effets subtils ou une table de mixage dernier cri.
Ces nouvelles chansons témoignent aussi d’influences rock et disco encore plus marquées.
AK : J’aime l’idée qu’on passe subtilement d’une ambiance à l’autre à au sein d’une même chanson. Par exemple, The Fallen commence avec un riff et un refrain plutôt lâches pour laisser place à des couplets très rigides, un peu à la Led Zeppelin. La dance a toujours été très présente dans notre musique mais cette fois, nous nous y sommes aventurés encore plus loin, avec des chansons comme Outsiders par exemple.
CARTOUCHES
Étiez-vous angoissés par ce mythe du deuxième album supposé difficile ?
AK : Je crois qu’effectivement ce n’est qu’un mythe car je regardais dans ma collection de disques et je me suis aperçu que beaucoup de mes artistes préférés ont signé un deuxième album meilleur que le premier. Prends Nirvana par exemple, Nevermind est un peu au-dessus de Bleach…
PT : Bien au-dessus, tu veux dire…
AK : Ok, si tu veux. Merci de ton intervention, Paul. (Rires.) Le deuxième Roxy Music est aussi supérieur au premier…
Et le vôtre ?
AK : Bien meilleur encore, voyons. (Rires.)
PT : Seuls les groupes qui n’ont plus rien à dire sont angoissés par leur deuxième album.
AK : Tu sens que certains ont grillé toutes leurs cartouches d’entrée. Ce qui maintient un groupe, c’est de sentir qu’il y a encore du chemin à parcourir. La dernière chanson de Franz Ferdinand, 40 Ft, était déjà une ouverture sur ce disque. Et là, c’est pareil : tu peux entendre la direction que nous allons sûrement emprunter dans les mois à venir. Mais quand on n’est plus capable de naviguer à vue, mieux vaut arrêter.
Cela dit, un premier disque résulte d’idées et d’expériences musicales longuement mûries… Or là, il faut tout précipiter !
AK : Avec mon groupe précédent, The Karelia, nous avions sorti notre album cinq ans après notre formation, si bien que toute notre fraîcheur s’était envolée… C’en était terrifiant. Alors qu’avec Franz Ferdinand, on s’est habitué à travailler dans l’urgence. Notre premier disque a été bouclé seulement neuf mois après nos débuts sur scène !
NMC : Et à bien y réfléchir, c’était vraiment la plus saine des démarches.
Vous ne craignez donc pas l’échec ?
AK : On n’a pas eu peur la dernière fois, alors pourquoi ce devrait être le cas aujourd’hui ?
Parce qu’entre-temps, vous êtes devenus des superstars…
AK : Mais pourquoi cela devrait-il changer quoi que ce soit ? La seule pression qui existe doit venir de nous parce que nous avons envie de sortir les meilleurs disques possibles… Et croyez-moi, nous sommes très critiques envers nous-mêmes. Il faut juste rester alerte et pertinent.
Vous n’avez donc pas changé ?
NMC : Non, je n’en ai pas l’impression.
BH : Pas du tout. Ce sont les circonstances qui ont changé.
AK : Quand je suis retourné à Glasgow, Buchanan Street était toujours là, immuable. Et moi, j’ai ressenti que j’étais resté le même. À la seule différence qu’une horde de gens est venue me demander des autographes ! C’est le monde qui est devenu fou à notre contact, et non l’inverse.
Et l’image de Franz Ferdinand dans les médias : elle est conforme à la réalité ?
AK : Pas toujours. Pendant l’enregistrement, alors que nous n’étions pas trop exposés, certains journaux cherchaient désespérément la moindre histoire à raconter. Comme il n’y en avait pas, ils prenaient des citations sorties de nulle part et brodaient autour, du genre : “Alex Kapranos est tombé malade en mangeant une cacahuète”. (Rires.) Pour ce qui est de l’image que les gens ont de toi en général, tu ne peux pas vraiment t’en plaindre. Agis de la manière la plus honnête et naturelle possible, et ensuite, libre aux autres d’interpréter à leur guise.
Comment vivez-vous toute l’attention que l’on vous porte ?
NMC : Cela ne m’a jamais vraiment posé de problème.
AK : Nous ne faisons rien qui puisse nous transformer en chair à tabloïds. La vie de notre groupe et nos vies personnelles n’ont pas forcément besoin d’être associées. Cela dit, presque toutes nos nouvelles chansons parlent de personnes que je connais, excepté This Boy. Parfois, je déforme un peu le personnage, mais je vole généralement la vie des gens pour la mettre en musique. (Sourire.) Certains sont déjà au courant, d’autres ne vont pas tarder à s’en rendre compte…
Était-ce une façon de vous régénérer que d’aller enregistrer dans les environs de Glasgow ?
AK : C’est bizarre parce que notre départ pour Malmö à l’occasion du premier album nous avait apporté un peu d’air frais. Cette fois, le fait de rentrer à la maison nous a fait du bien ! Les gens sont restés les mêmes, comme si nous n’étions jamais partis. Personne ne s’attendait à ce qu’on lui paye un coup, tu vois… Vous n’avez pas ressenti ça ?
NMC : Si, quand je suis retourné en Allemagne voir des vieux amis qui n’avaient pas bougé d’un iota. C’était même un peu déprimant, en fait. (Rires.) Mais à Glasgow, nos potes se contrefichent de ce que nous avons réussi. Pour eux, nous sommes restés les mêmes.
POTENTIEL MACHO
Avez-vous essayé de chanter Take Me Out sur Singstar ?
AK : Sur Sing quoi ?
NMC : Kézako ?
C’est une sorte de jeu de karaoké sur Playstation 2, où il y a justement une épreuve avec Take Me Out !
AK : Ça a l’air génial ! On n’y a jamais joué mais on a déjà fait un vrai karaoké ensemble sur cette chanson !
PT : À la demande de notre maison de disques japonaise, bien sûr.
NMC : Une drôle d’expérience…
AK : À un moment, on pensait sortir une version karaoké de tout l’album. Mais sans les vidéos cheap, les paroles incrustées en dessous ni les instrumentaux pourris en MIDI derrière… Ah bon, c’est exactement le principe de Singstar ? Il faut absolument qu’on y joue. Ce serait intéressant de voir combien de points nous marquerions. Rich m’a raconté que le chanteur de Jimmy Eat World, un groupe qu’il a produit, avait interprété une de ses propres chansons dans une compétition de karaoké… (Il s’interrompt, mort de rire.) Et il est arrivé troisième ! (Rires.)
La collaboration d’Alex avec Handsome Boy Modeling School vous a-t-elle influencé ?
AK : On vit tous des petites expériences chacun de notre côté. Si tu fais la même chose tout le temps, tu deviens complètement maboul. Paul, par exemple, est en train de remixer Ladytron, n’est-ce pas ?
PT : Oui, et je compte aussi créer mon label pour signer des groupes de Glasgow…
AK : Et Bob voudrait jouer de la basse avec les Scissor Sisters, mais il n’ose pas demander. (Rires.) Au début, nous avions deux projets : d’un côté le groupe, et de l’autre, un duo acoustique influencé par la musique orientale, composé de Nick et moi. Mais Franz Ferdinand a pris le dessus. C’est peut-être mieux comme ça, d’ailleurs. (Rires.)
NMC : J’étais revenu d’un voyage au Maroc avec des sons plein la tête. Certains de nos riffs ont d’ailleurs gardé ce petit côté oriental, je trouve.
Le choix de Do You Want To comme premier single était-il évident ?
AK : Cette chanson a été écrite avec un certain sens de l’immédiateté en tête. De retour d’une fête, j’ai retranscrit ce qu’on m’avait crié dans les oreilles toute la soirée. Et le morceau garde bien l’énergie et l’atmosphère de la situation.
NMC : La première fois que nous l’avons joué, j’ai su que ce serait le single.
AK : Quand tu surprends les gens en train de fredonner l’air, tu sais que tu tiens un hit potentiel… Sinon, Walk Away est le prochain sur la liste. Il s’adresse plutôt aux gens sensibles, alors que les rockeurs sont fans à plein tubes de The Fallen. Il faut dire que notre potentiel macho y est à son maximum. (Rires.) Ça évoque la destruction et le défi. Un copain musicien m’avait supplié de lui faire un œil au beurre au noir pour une apparition scénique. Je me suis évanoui comme une mauviette à la vue du sang… (Rires.)
Alex, tes paroles ont-elles évolué ?
AK : Récemment, je me suis plongé dans Bob Dylan et son utilisation des rimes m’a bluffé. Il donne l’impression de n’avoir aucun respect pour les structures : il prend des mots, les déforme, les mélange et les déplace pour finalement les faire rimer. Il n’y a rien de pire que de voir arriver une phrase avec ses gros sabots à cause de la rime précédente. Il est bien plus surprenant, par exemple, de jouer avec le rythme des sonorités de manière plus irrégulière. Écrire, c’est autant une façon d’amuser les autres que de s’amuser.
Comment s’est passée votre première date française à Aix-Les-Bains cet été ?
NMC : Après tout ce temps en studio, on n’en revenait pas de se retrouver sur scène. Lorsque nous avons recommencé à écrire, nous en avions vraiment besoin. Maintenant, les concerts nous manquent.
AK : Pour rendre les chansons vivantes, il faut les jouer en live, obtenir une réaction du public. Cet échange est la raison d’être de la musique. En ce sens, je comprends la frustration des acteurs de cinéma qui ne ressentent jamais les fruits de leurs efforts.
NMC : La musique est l’un des rares arts qui permet d’obtenir une réponse émotionnelle aussi immédiate.
Bon, maintenant, vous pouvez nous le dire : vous n’en avez pas marre de Take Me Out ?
AK : Nooon ! (Rires.) Elle est trop cool à jouer live. J’adore quand on lance l’artillerie guitare-batterie juste avant le refrain. (Il mime.) Ce qui pourrait être frustrant, ce serait de réaliser que nous ne sommes plus capables d’écrire des chansons aussi fortes. Je sais que Radiohead avait ce genre de rapport avec Creep, mais je ne comprends pas : quand tu as écrit un aussi bon morceau, il faut savoir en profiter.
NMC : Tiens, je viens tout juste de me mettre à écouter leurs disques, d’ailleurs.
AK : Ouais, et je suis sûr que tu prends ton pied à jouer le riff de Creep. (Rires.)
Depuis la sortie de votre premier album, vous avez ouvert la voie à de nombreux groupes, de Bloc Party à The Rakes. Maintenant que vous n’êtes plus seuls sous les feux des projecteurs, la pression monte ?
Nick MacCarthy : Oh non ! (Rires.)
Alex Kapranos : Pas du tout. Il est toujours plus sain d’avoir de la concurrence, surtout quand elle est d’aussi bonne qualité. Entre 1998 et 2001, c’était vraiment la disette. J’en parlais justement l’autre jour avec Laurence Bell de Domino Records. Il me racontait qu’il avait croisé James Endicott de Rough Trade au concert d’un groupe assez coté à l’époque. Celui-ci reconnaissait qu’il trouvait ça mauvais, mais comme il n’y avait “rien d’autre à se mettre sous la dent”, il se battait pour les signer. Je vous rassure, cela ne s’est pas fait finalement…
NMC : Heureusement qu’il y a eu les Strokes…
AK : Ils ont tout bonnement changé la donne ! Surtout auprès des programmateurs radio qui avaient un peu oublié les groupes indés.
On est surpris de vous voir revenir aussi vite à la charge, après presque deux ans passés au four et au moulin. Vous avez dû vous forcer pour vous y remettre ?
AK : Sûrement pas ! Les maisons de disques encouragent à espacer les sorties d’albums pour mettre en place leurs plans marketing. Bon, je respecte ces gens, c’est leur job après tout. Ils oublient juste que les artistes, eux, ont avant tout l’envie de s’exprimer aussitôt que possible. Dans les 60’s et 70’s, les groupes sortaient deux albums par an. Et ce rythme me semble beaucoup plus sain.
NMC : Je n’ai jamais compris pourquoi il fallait des années à certains pour enregistrer un disque. Qu’est-ce qui peut bien prendre aussi longtemps ?
Vu votre emploi du temps, vous avez dû composer la majorité des titres sur la route, non ? D’ailleurs, Walk Away fait partie de votre répertoire live depuis un bail déjà…
AK : Chaque morceau a son histoire, en fait. Certains ont été écrits en studio, d’autres en tournée. You Could Have It So Much Better, par exemple, était plié en vingt-quatre heures. Nick a imaginé une fantastique progression de cordes, je suis monté l’écrire dans ma chambre et trouver la mélodie, et voilà. I’m Your Villain, au contraire, a demandé des mois et des mois de travail.
NMC : Walk Away n’a pas été la plus simple à réaliser non plus, car elle demandait une attitude nouvelle vis-à-vis des arrangements.
AK : Nous avons essayé de l’envisager comme une simple chanson acoustique. Mais du coup, elle ne collait plus à la personnalité du groupe. Puis nous l’avons jouée un peu à la manière de Auf Acshe ou Come On Home, qui avaient des paroles similaires. Et là, elle perdait de son impact émotionnel. Sacré casse-tête ! (Sourire.)
Comment décidez-vous du sort d’une chanson ?
AK : On ne peut le dire que quand elle est terminée ! Même au moment du mixage, on continue à tout décortiquer. Cela ne signifie pas que la performance doit être la plus technique possible, bien au contraire. Comme disait James Brown, “la première prise, c’est du pain bénit” (ndlr. “the first take’s Jesus”). Enfin, il s’agit plus souvent d’une combinaison entre les première et quarante-troisième prises. (Sourire.)
NMC : Mais notre meilleur indicateur de la valeur d’un morceau, c’est sa faculté à nous donner l’envie de danser.
AK : La pièce où nous avons enregistré, dans ma maison en Écosse, était équipée d’une caméra. De son studio, Rich Costey, notre producteur, nous surveillait constamment. Selon lui, la prise était bonne quand on commençait à tortiller des fesses. (Rires.)
NOUVEAUX JOUETS
Avez-vous réécouté votre premier album récemment ?
AK : Hum… Pas depuis des lustres.
Robert Hardy : Moi, il y a huit mois, alors que j’étais complètement bourré. Je tuais le temps avec mon iPod dans un taxi qui me ramenait de la ville quand je me suis dit : “Tiens, à quoi il ressemble déjà ?”
NMC : Je l’ai réécouté de temps à autre et j’ai été plutôt agréablement surpris, il est pas mal en fait.
RH : Il est très différent de ce que j’imaginais. C’est incroyable parce qu’en concert, les morceaux n’ont plus rien à voir !
À l’époque vous n’aimiez pas la production : en êtes-vous plus satisfaits avec le recul ?
AK : Oui, je pense. Je trouve l’album très bien enregistré. Je lui reproche seulement de ne pas avoir capturé l’énergie que nous avons sur scène.
Paul Thomson : C’est un disque honnête. On n’avait peut-être pas la même énergie, tout simplement. Au moment de sa conception, nous n’avions pas plus de vingt concerts dans les jambes.
AK : Ah, parce que tu les as comptés ? Ce qui est sûr, c’est que nous n’avons pas essayé de retrouver le même son sur You Could Have It So Much Better.
A-t-il été difficile de vous renouveler et de ne pas vous en tenir à la “formule gagnante” de Franz Ferdinand ?
AK : S’essayer à différentes choses est une progression naturelle pour un groupe. Même si on l’avait voulu, on n’aurait jamais pu refaire le même disque.
NMC : Et puis, dans ce cas, notre carrière se serait sûrement arrêtée là !
AK : Il est impossible qu’une de nos chansons ne nous ressemble pas, de toute façon ! Sur le nouvel album, Walk Away et Outsiders se distinguent nettement de nos précédents morceaux, et pourtant, ils sont estampillés Franz Ferdinand. Je ne sais pas si je suis très clair, là… (Rires.) Prends Ruby Tuesday et Jumping Jack Flash, par exemple, ces deux titres n’ont rien à voir, ok ? Et pourtant, ils portent l’empreinte profonde des Rolling Stones. C’est comme si c’était plus fort qu’eux.
La présence de nouveaux instruments était-elle nécessaire pour rompre avec le précédent album ?
AK : Nous avons passé beaucoup plus de temps à chercher comment tirer des sons intéressants de nos instruments. Et puis, l’an dernier, dès qu’on arrivait dans une ville, on dévalisait les magasins d’occasions pour trouver de nouveaux jouets. (Sourire.)
PT : Oui mais est-ce que cela a vraiment affecté notre son ?
AK : C’est vrai, en fait, c’était surtout ton passe-temps favori. Peut-être que tu bosses secrètement sur un projet solo… (Rires.) Pendant l’enregistrement, nous avons écouté des disques de Joe Meek, Silver Apples et Roxy Music avec Brian Eno. Cela a marqué notre approche des claviers pour qu’ils sonnent de manière plus crue et primitive, presque extraterrestre. Qu’ils ne servent pas de vernis bon marché comme c’est le cas sur bon nombre de productions actuelles.
NMC : L’idée était de ne pas utiliser un seul son pré-programmé mais de créer les nôtres.
AK : Le fait d’enregistrer dans un espace familier a décuplé notre inventivité. Notre rapport à la musique est devenu plus ludique, et cela rend le disque plus humain. Rich disait souvent qu’il est nécessaire, avant toute autre chose, de capturer ce truc étrange qui se passe quand quatre personnes se mettent à jouer en même temps dans une pièce. Ce je-ne-sais-quoi indéfinissable qui ne s’obtient pas avec des instruments hors de prix, des effets subtils ou une table de mixage dernier cri.
Ces nouvelles chansons témoignent aussi d’influences rock et disco encore plus marquées.
AK : J’aime l’idée qu’on passe subtilement d’une ambiance à l’autre à au sein d’une même chanson. Par exemple, The Fallen commence avec un riff et un refrain plutôt lâches pour laisser place à des couplets très rigides, un peu à la Led Zeppelin. La dance a toujours été très présente dans notre musique mais cette fois, nous nous y sommes aventurés encore plus loin, avec des chansons comme Outsiders par exemple.
CARTOUCHES
Étiez-vous angoissés par ce mythe du deuxième album supposé difficile ?
AK : Je crois qu’effectivement ce n’est qu’un mythe car je regardais dans ma collection de disques et je me suis aperçu que beaucoup de mes artistes préférés ont signé un deuxième album meilleur que le premier. Prends Nirvana par exemple, Nevermind est un peu au-dessus de Bleach…
PT : Bien au-dessus, tu veux dire…
AK : Ok, si tu veux. Merci de ton intervention, Paul. (Rires.) Le deuxième Roxy Music est aussi supérieur au premier…
Et le vôtre ?
AK : Bien meilleur encore, voyons. (Rires.)
PT : Seuls les groupes qui n’ont plus rien à dire sont angoissés par leur deuxième album.
AK : Tu sens que certains ont grillé toutes leurs cartouches d’entrée. Ce qui maintient un groupe, c’est de sentir qu’il y a encore du chemin à parcourir. La dernière chanson de Franz Ferdinand, 40 Ft, était déjà une ouverture sur ce disque. Et là, c’est pareil : tu peux entendre la direction que nous allons sûrement emprunter dans les mois à venir. Mais quand on n’est plus capable de naviguer à vue, mieux vaut arrêter.
Cela dit, un premier disque résulte d’idées et d’expériences musicales longuement mûries… Or là, il faut tout précipiter !
AK : Avec mon groupe précédent, The Karelia, nous avions sorti notre album cinq ans après notre formation, si bien que toute notre fraîcheur s’était envolée… C’en était terrifiant. Alors qu’avec Franz Ferdinand, on s’est habitué à travailler dans l’urgence. Notre premier disque a été bouclé seulement neuf mois après nos débuts sur scène !
NMC : Et à bien y réfléchir, c’était vraiment la plus saine des démarches.
Vous ne craignez donc pas l’échec ?
AK : On n’a pas eu peur la dernière fois, alors pourquoi ce devrait être le cas aujourd’hui ?
Parce qu’entre-temps, vous êtes devenus des superstars…
AK : Mais pourquoi cela devrait-il changer quoi que ce soit ? La seule pression qui existe doit venir de nous parce que nous avons envie de sortir les meilleurs disques possibles… Et croyez-moi, nous sommes très critiques envers nous-mêmes. Il faut juste rester alerte et pertinent.
Vous n’avez donc pas changé ?
NMC : Non, je n’en ai pas l’impression.
BH : Pas du tout. Ce sont les circonstances qui ont changé.
AK : Quand je suis retourné à Glasgow, Buchanan Street était toujours là, immuable. Et moi, j’ai ressenti que j’étais resté le même. À la seule différence qu’une horde de gens est venue me demander des autographes ! C’est le monde qui est devenu fou à notre contact, et non l’inverse.
Et l’image de Franz Ferdinand dans les médias : elle est conforme à la réalité ?
AK : Pas toujours. Pendant l’enregistrement, alors que nous n’étions pas trop exposés, certains journaux cherchaient désespérément la moindre histoire à raconter. Comme il n’y en avait pas, ils prenaient des citations sorties de nulle part et brodaient autour, du genre : “Alex Kapranos est tombé malade en mangeant une cacahuète”. (Rires.) Pour ce qui est de l’image que les gens ont de toi en général, tu ne peux pas vraiment t’en plaindre. Agis de la manière la plus honnête et naturelle possible, et ensuite, libre aux autres d’interpréter à leur guise.
Comment vivez-vous toute l’attention que l’on vous porte ?
NMC : Cela ne m’a jamais vraiment posé de problème.
AK : Nous ne faisons rien qui puisse nous transformer en chair à tabloïds. La vie de notre groupe et nos vies personnelles n’ont pas forcément besoin d’être associées. Cela dit, presque toutes nos nouvelles chansons parlent de personnes que je connais, excepté This Boy. Parfois, je déforme un peu le personnage, mais je vole généralement la vie des gens pour la mettre en musique. (Sourire.) Certains sont déjà au courant, d’autres ne vont pas tarder à s’en rendre compte…
Était-ce une façon de vous régénérer que d’aller enregistrer dans les environs de Glasgow ?
AK : C’est bizarre parce que notre départ pour Malmö à l’occasion du premier album nous avait apporté un peu d’air frais. Cette fois, le fait de rentrer à la maison nous a fait du bien ! Les gens sont restés les mêmes, comme si nous n’étions jamais partis. Personne ne s’attendait à ce qu’on lui paye un coup, tu vois… Vous n’avez pas ressenti ça ?
NMC : Si, quand je suis retourné en Allemagne voir des vieux amis qui n’avaient pas bougé d’un iota. C’était même un peu déprimant, en fait. (Rires.) Mais à Glasgow, nos potes se contrefichent de ce que nous avons réussi. Pour eux, nous sommes restés les mêmes.
POTENTIEL MACHO
Avez-vous essayé de chanter Take Me Out sur Singstar ?
AK : Sur Sing quoi ?
NMC : Kézako ?
C’est une sorte de jeu de karaoké sur Playstation 2, où il y a justement une épreuve avec Take Me Out !
AK : Ça a l’air génial ! On n’y a jamais joué mais on a déjà fait un vrai karaoké ensemble sur cette chanson !
PT : À la demande de notre maison de disques japonaise, bien sûr.
NMC : Une drôle d’expérience…
AK : À un moment, on pensait sortir une version karaoké de tout l’album. Mais sans les vidéos cheap, les paroles incrustées en dessous ni les instrumentaux pourris en MIDI derrière… Ah bon, c’est exactement le principe de Singstar ? Il faut absolument qu’on y joue. Ce serait intéressant de voir combien de points nous marquerions. Rich m’a raconté que le chanteur de Jimmy Eat World, un groupe qu’il a produit, avait interprété une de ses propres chansons dans une compétition de karaoké… (Il s’interrompt, mort de rire.) Et il est arrivé troisième ! (Rires.)
La collaboration d’Alex avec Handsome Boy Modeling School vous a-t-elle influencé ?
AK : On vit tous des petites expériences chacun de notre côté. Si tu fais la même chose tout le temps, tu deviens complètement maboul. Paul, par exemple, est en train de remixer Ladytron, n’est-ce pas ?
PT : Oui, et je compte aussi créer mon label pour signer des groupes de Glasgow…
AK : Et Bob voudrait jouer de la basse avec les Scissor Sisters, mais il n’ose pas demander. (Rires.) Au début, nous avions deux projets : d’un côté le groupe, et de l’autre, un duo acoustique influencé par la musique orientale, composé de Nick et moi. Mais Franz Ferdinand a pris le dessus. C’est peut-être mieux comme ça, d’ailleurs. (Rires.)
NMC : J’étais revenu d’un voyage au Maroc avec des sons plein la tête. Certains de nos riffs ont d’ailleurs gardé ce petit côté oriental, je trouve.
Le choix de Do You Want To comme premier single était-il évident ?
AK : Cette chanson a été écrite avec un certain sens de l’immédiateté en tête. De retour d’une fête, j’ai retranscrit ce qu’on m’avait crié dans les oreilles toute la soirée. Et le morceau garde bien l’énergie et l’atmosphère de la situation.
NMC : La première fois que nous l’avons joué, j’ai su que ce serait le single.
AK : Quand tu surprends les gens en train de fredonner l’air, tu sais que tu tiens un hit potentiel… Sinon, Walk Away est le prochain sur la liste. Il s’adresse plutôt aux gens sensibles, alors que les rockeurs sont fans à plein tubes de The Fallen. Il faut dire que notre potentiel macho y est à son maximum. (Rires.) Ça évoque la destruction et le défi. Un copain musicien m’avait supplié de lui faire un œil au beurre au noir pour une apparition scénique. Je me suis évanoui comme une mauviette à la vue du sang… (Rires.)
Alex, tes paroles ont-elles évolué ?
AK : Récemment, je me suis plongé dans Bob Dylan et son utilisation des rimes m’a bluffé. Il donne l’impression de n’avoir aucun respect pour les structures : il prend des mots, les déforme, les mélange et les déplace pour finalement les faire rimer. Il n’y a rien de pire que de voir arriver une phrase avec ses gros sabots à cause de la rime précédente. Il est bien plus surprenant, par exemple, de jouer avec le rythme des sonorités de manière plus irrégulière. Écrire, c’est autant une façon d’amuser les autres que de s’amuser.
Comment s’est passée votre première date française à Aix-Les-Bains cet été ?
NMC : Après tout ce temps en studio, on n’en revenait pas de se retrouver sur scène. Lorsque nous avons recommencé à écrire, nous en avions vraiment besoin. Maintenant, les concerts nous manquent.
AK : Pour rendre les chansons vivantes, il faut les jouer en live, obtenir une réaction du public. Cet échange est la raison d’être de la musique. En ce sens, je comprends la frustration des acteurs de cinéma qui ne ressentent jamais les fruits de leurs efforts.
NMC : La musique est l’un des rares arts qui permet d’obtenir une réponse émotionnelle aussi immédiate.
Bon, maintenant, vous pouvez nous le dire : vous n’en avez pas marre de Take Me Out ?
AK : Nooon ! (Rires.) Elle est trop cool à jouer live. J’adore quand on lance l’artillerie guitare-batterie juste avant le refrain. (Il mime.) Ce qui pourrait être frustrant, ce serait de réaliser que nous ne sommes plus capables d’écrire des chansons aussi fortes. Je sais que Radiohead avait ce genre de rapport avec Creep, mais je ne comprends pas : quand tu as écrit un aussi bon morceau, il faut savoir en profiter.
NMC : Tiens, je viens tout juste de me mettre à écouter leurs disques, d’ailleurs.
AK : Ouais, et je suis sûr que tu prends ton pied à jouer le riff de Creep. (Rires.)