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Entrevue - 15/10/09 de Frànçois And The Atlas Mountains

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Frànçois est un bon vieux Français bien de chez nous, originaire de Saintes en Charente-Maritime. Mais contrairement à bon nombre de compatriotes gravement sédentaires, l'homme a choisi de délaisser sa patrie à l'aube de sa carrière musicale. Direction l'Angleterre et Bristol, ville portuaire. Là où tout s'enchaîne. D'amitiés en collaborations, au gré de sorties en catimini, le musicien tisse une œuvre terriblement personnelle et rudement poétique, entre pop de chambre, folk déraciné et instinct de survie lo-fi. Peu de moyens, mais de grandes idées qui aboutissent cette année au renversant Plaine Inondable, nouvel album insaisissable car fouetté par les grands vents. Nous avons parlé à Frànçois peu de temps avant sa prestation à la Maroquinerie de Paris dimanche dernier. Voici ce qu'il nous a raconté. [Interview par Jean-Frànçois Le Puil]

Magicrpm.com : Tu es où Frànçois ? À Bristol ? À Paris ? À Kerchopine ?
Frànçois Marry : Je suis à Paris actuellement. Je répète avec les amis pour le concert de la Maroquinerie à venir.

Justement, comment ça se présente ? Ce sont les premiers concerts que tu vas donner pour le nouvel album Plaine Inondable.

Ça se passe bien. On travaille dur pour développer une formule à trois. D’habitude, je préfère jouer avec un groupe plus étoffé, mais on ne peut être que trois pour cette tournée, alors on s’adapte en déconnant avec des samples, des claviers, des effets divers… Je serai accompagné d’Amaury Ranger, membre d’Uncle Jelly Fish, et de Rozi Plain, ma petite amie anglaise. Pour la date de Paris, on recevra aussi un peu d’aide de la part de This Is The Kit, une artiste britannique basée à Paris.

Comment comptes-tu rendre justice aux versions de l’album ?

Le live sera un peu plus expérimental, avec moins d’arrangements mais plus d’énergie. Plus de présence dans les morceaux, dirons-nous. C’est ce que j’aime lorsque je suis sur scène, pouvoir expérimenter et incarner les chansons de manière différente. J’espère faire de plus en plus de concerts d’ailleurs, mais on y verra plus clair après les quelques dates qui arrivent.

Vu ta délocalisation, tu as sûrement plus l’habitude de te produire devant des publics anglais.

C’est vrai. C’est aussi pour ça que c’est agréable pour moi de jouer devant un public français, simplement parce que je peux interpréter des morceaux en français que je n’ai pas l’habitude de jouer en Angleterre.

As-tu déjà prévu des dates en compagnie de Bostgehio, le groupe polyphonique qui t’accompagne sur le nouveau disque ?

Oui, peut-être. Je repars en Angleterre d’octobre à novembre, et je compte revenir en décembre pour de nouveaux concerts en France, et notamment une date possible à Anglet, dans le pays Basque, avec Bostgehio.

Raconte-nous ta rencontre avec ces filles épatantes.

À la base, je souhaitais chanter avec une formation polyphonique basée en Bulgarie, mais je n’ai pas pu me rendre sur place. Je me suis donc retranché sur ce groupe basque que j’ai rencontré après avoir fait écouter des chants bulgares à des amis de Charente-Maritime, qui avaient eux-mêmes joué avec Bostgehio pendant un festival de musique traditionnelle. C’est donc par le circuit des musiques traditionnelles que j’en suis arrivé à les retrouver.

Quelle était l’idée de départ lorsque tu t’es mis en tête de travailler avec un groupe polyphonique. Tu avais déjà composé des morceaux en vue d’un tel projet ?

J’avais quelques idées que je comptais développer en fonction de la configuration devant laquelle j’allais me trouver. Du coup, j’ai écrit plusieurs de titres après avoir observé Bostgehio, la façon dont elles fonctionnaient, la manière dont elles chantaient. Ça a été le cas pour Be Water (Je Suis De L’Eau) et Do You Do par exemple, deux morceaux composés spécifiquement pour elles. Il y a aussi des compositions plus anciennes, comme l’a capella Nights = Days, que j’avais écrite au piano dans l’idée de la faire coller avec des voix.

En dehors des jeux de gorge, dans quelle mesure le pont avec les musiques traditionnelles te branchait-il ?

C’est vrai qu’il y a une grande inspiration de ce côté-là. Si on prend Be Water (Je Suis De L’Eau) par exemple, je chante dans une gamme pentatonique majeure que l’on retrouve dans la chanson traditionnelle éthiopienne, la tezeta. J’ai récupéré ce mode et ça m’a permis de chanter un peu différemment. Pour Do You Do, à la base c’était un sept temps qui sonnait de façon assez bulgare. On l'a converti en quatre temps pour que ça soit plus simple à travailler, parce qu’on était aussi pris par le temps, justement. Mais à la base, c’était vraiment une harmonie bulgare en sept temps.

Est-ce que cette recherche était aussi une façon de te réinventer ? Étais-tu lassé par ta voix, ou même frustré par ta façon de chanter ?

Oui, c’est vrai que lorsque tu chantes en français, tu as tendance à tomber dans des pièges, parce que la manière dont sont formés les mots t’incite à t’exprimer d’une certaine façon. Ça s’entend dans la chanson française en général, avec ce côté très monocorde. Je ne voulais pas tomber là-dedans.

Et le piège inverse, celui de la pop chorale qui lorgne vers la fête à neuneu…

Tu penses à des gens en particulier ?

Euh, les Polyphonic Spree par exemple (ndlr. avec le recul, Bibi aurait dû citer I’m From Barcelona pour mieux préciser sa pensée).

Disons que c’est quelque chose que j’ai déjà beaucoup pratiqué avec mon groupe de Bristol dans le passé. On chantait tous en chœur. J’avais l’impression d’avoir fait le tour de ça, et je voulais passer à autre chose. Mais j’y replonge avec plaisir lorsque je suis avec les bonnes personnes.

Sans transition, est-ce que tu peux me dire deux mots sur Uncle Jelly Fish, tes collègues de Saintes que tu sembles apprécier bigrement.

C’est simplement l’un des meilleurs groupes français actuels. Malheureusement, ils sont encore très jeunes, à peine 20 ans quand moi j’en ai 26, et à cause de leurs études respectives dans différentes villes, ils sont un peu dur à réunir. Ils viennent de là où j’ai grandi. Saintes, c’est une toute petite cité où l'on s’ennuie très vite. Ce sont des jeunes très excentriques, et ça a été un vrai bonheur de rencontrer des artistes là où ce n’est vraiment pas évident de le devenir. Ils ont trouvé ça frais et charmant qu’un Français issu de leur ville se soit établi à Bristol et ait fait des rencontres musicales là-bas, et de mon côté, j’ai trouvé ça frais et charmant qu’un groupe de Saintes puisse produire une musique aussi belle et excentrique.

Envisagez-vous une collaboration plus poussée ?

Oui. Actuellement, ils enregistrent beaucoup de nouveaux morceaux, et vu que des membres de leur formation ont quitté le navire, je vais peut-être les rejoindre en concert pour jouer de la basse. À l’avenir, on devrait enregistrer ensemble. On a notre ami Ladybird qui a une maison au Maroc, et on a évoqué l’idée d’aller enregistrer là-bas.

Quelles influences vous ont rapprochés ?

Beaucoup de musique africaine, des trucs polyrythmiques. Ils ont fait la première partie de Manu Dibango récemment. Et comme je le disais tout à l’heure, ils sont ancrés dans la musique traditionnelle et m’ont fait découvrir ce milieu que je ne connaissais pas tant au début. On va même à des soirées de danse trad’ en Charente-Maritime.

Et tous les groupes américains qui ont lapé les mêmes sources, Animal Collective…

Oui, Animal Collective, Grizzly Bear… On aime bien. Mais je ne crois pas que ce soit juste une question d’influence d’un groupe vis-à-vis d’un autre, d'un continent à un autre. Je pense surtout que nous sommes tous issus de la même génération, et nous avons peut-être eu des parents qui venaient d'un milieu similaire, attirés par les musiques du monde, etc. C’est plus une histoire de génération que d’influence.

Au-delà de ça, j’ai aussi un grand rapport avec la musique électronique. En province, j’ai grandi en allant dans des rave, et même si ma musique paraît bien loin de ce milieu-là aujourd’hui, j’ai aussi été influencé par cette scène. À l’époque, par exemple, j’écoutais beaucoup Crystal Distortion. Il y avait aussi Spicy Box, qui faisait un mélange bizarre entre hard rock et tribal… C’était quand j’étais ado tout ça, mais ça reste vraiment de bons souvenirs, les free-parties et compagnie.

C’est donc l’ennui qui t’a fait quitter Saintes pour Bristol à ce moment-là ?

Disons que j’avais envie d’aventure comme tous les jeunes de vingt ans, et j’aimais beaucoup la musique qui venait d’Angleterre. J’ai une opportunité de travail, et comme je ne trouvais pas de musiciens avec qui je m’entendais sur La Rochelle, je suis parti. Rien ne me retenait.

Quand tu arrives à Bristol, la légende raconte que tu as entrepris les musiciens du coin via un dessin scotché sur une fenêtre. Qu’avais-tu crayonné précisément ?

Je m’étais dessiné en train de jouer sur un sampler, avec en face de moi, une espèce de personnage vide qui ressemblait à un fantôme avec un point d’interrogation. C’était du genre « Recherche collaborations musicales ». J’étais ouvert à tout et n’importe quoi, j’avais juste très envie de jouer, et je ne connaissais vraiment personne. Je débarquais avec ma trompette et mon sampler en voulant vivre plein de choses.

Sur l’annonce, j’avais aussi inscrit une liste d'artistes que j’aimais, parmi lesquels Crescent, Movietone, Minotaur Shock... Et le jour-même où je plaçais l’affaire dans un petit magasin d’art local, il y avait un concert au sous-sol avec des musiciens de Crescent présents. On s’est mis à discuter naturellement. On s’est revu la semaine d’après lors d’un autre concert dans une cave, et justement, c’était un spectacle d’Animal Collective. Là, les autres types de Crescent étaient présents, vu qu’ils étaient sur FatCat, le même label qu’AC. On a discuté et ils m’ont invité à jouer de la trompette avec eux. À peine deux semaines après être arrivé, je jouais sur scène avec Crescent. C’était déjà un rêve qui devenait réalité.

Avec Crescent, vous partagez ce goût pour la chose aquatique, et ce côté très naturaliste, que ce soit dans le titre de vos chansons ou dans vos ambiances musicales. Es-tu un grand voyageur ?

J’ai beaucoup bourlingué par moi-même. Ado, je suis allé pas mal en Europe de l’Est, en Grèce, à Prague, en Espagne forcément, et puis au Maroc. Après, par le biais des tournées, je suis beaucoup allé aux États-Unis. Et quand j’ai joué en compagnie de Camera Obscura pendant un petit moment, j’ai vu le Mexique, le Canada, la Nouvelle-Zélande et l’Australie.

Quels souvenirs gardes-tu de toutes ces escapades ?

Quand j’étais plus jeune, j’avais un peu plus de temps, alors je partais souvent en stop, je dormais à l’arrache dans des parcs. Ces expériences m’ont beaucoup enrichi. C’était vraiment l’école de la démerde. Ça m’a beaucoup servi pour la suite. À part ça, au niveau des rencontres, finalement, ce qu’il y a de meilleur, c’est souvent ce que tu développes avec les gens qui t’accompagnent. C’est bien de partir pour rencontrer, mais c’est aussi très chouette de partir avec des personnes et de devenir encore meilleur ami avec elles.

Au niveau musical, j’ai eu un grand choc au Mexique. Même si c’est un cliché de dire ça, ça bouillonne de vie, c’est incroyable. Un soir, on a traîné sur une place où cinquante Mariachis jouaient en même temps, à cinq mètres les uns des autres, avec des locaux qui dansaient devant eux. C’est vraiment une culture complètement exacerbée. Sinon, les grands paysages à scruter me marquent toujours. La côte de l’Oregon par exemple.

En dehors de la musique, tu éprouves aussi une grande passion pour le dessin. Est-ce que ces voyages sont l’occasion idéale pour l'assouvir ?

Oui, quand j’ai le temps, j’en profite toujours pour dessiner. J’ai des carnets de route, mais un jour, à Amsterdam, je m’en suis fait voler un. Depuis, je prends soin de ne pas emmagasiner que des notes écrites. Je retiens beaucoup de choses grâce aux chansons par exemple. D’un autre côté, le dessin figure un moment où je plonge dans la tranquillité, où je prends le temps de m’immerger dans une espèce de seconde zone. Je me concentre totalement sur ce que je fais. Et parfois, entre amis, durant les voyages, c’est difficile de s’isoler pendant trois heures pour se focaliser là-dessus.

Quel a été ton premier amour entre le dessin et la musique ?

Plutôt le dessin. À la base, j’ai un tempérament assez solitaire, et je passe beaucoup de temps à crayonner tout seul. Après, j’aime aussi beaucoup être sur scène, cette idée de pouvoir improviser, de partager. Au niveau de l’expérience pure, c’est quand même mieux de faire en concert.


Luke Temple de Here We Go Magic, qui est aussi peintre et musicien mondialiste, racontait que, pour lui, la jointure entre les deux disciplines se faisait à deux niveaux : le côté psychédélique, la volonté de vicier la réalité, et l’aspect artisanal de la création. Tu te sens proche de ça ?

Pour le côté artisanal, complètement. J’essaie vraiment de créer quelque chose de très vrai, très brut. Par contre, pour le côté psychédélique, j’adore surtout la réalité et le moment présent. Mes aquarelles le montrent : même si elles sont très colorées, j’essaie toujours de m’accrocher à ce que je vois. Je ne vois pas du tout la musique comme une échappatoire, plutôt comme un moyen de célébrer le temps présent, en le ressentant entièrement. J’aime beaucoup la lucidité en fait.

Arrives-tu à vivre de ta musique et de tes dessins ?

Je fais des expos et je vends quelques œuvres, mais la plupart du temps, je les donne. Après, je me débrouille. Je n’ai pas vraiment d’appartement à moi, je suis assez nomade, et comme je n’ai pas de loyer à payer, je m’en sors. J’ai plusieurs points de chute, que ce soit chez ma petite amie à Bristol, chez mes parents en Charente-Maritime, ou chez un ami au Maroc. Dans les prochains mois, j’ai très envie de partir en tournée pour le plaisir de l’aventure. Je n’ai pas l’intention de me poser pour le moment.


PS. Matériel pour enregistrer sur les routes : Boss Micro BR, magnéto 4 pistes cassette.
PPS. Définition que Frànçois souhaiterait lire sur sa pomme dans les encyclopédies du futur : « Une musique construite selon les aléas de la vie de son auteur ».
Jean-Frànçois Le Puil


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