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Antidotes

archive mag mars 2008
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Ne pas s’énerver. Recouvrer ses esprits. Et tout recommencer. Il doit y avoir une explication rationnelle. Plusieurs, peut-être. Il n’empêche. On reprend. Origine ? Oxford. Ville étudiante et a priori immuable, baignée dans une atmosphère voilée de fin de siècle. De XIXe siècle, plus exactement. Une cité dont le nom clignote rarement sur la mappe monde imaginaire de la pop moderne. Une alerte tous les dix, quinze ans. Et encore. La dernière fois, le groupe s’appelait Radiohead. Mais c’était une autre histoire. Tant la formation menée par Thom Yorke avait failli sombrer corps et âme à l’aune d’un premier album d’une terrifiante banalité. La suite, certes, aura étayé la thèse qui veut qu’il ne faut pas aller trop vite en besogne. Sauf, bien évidemment, lorsqu’il est question de coup de foudre. Ce genre de sensations qu’on ressent parfois, pas souvent – surtout en musique, par les temps qui courent –, et que l’on prend comme un uppercut en plein ventre. Retrouver son souffle. Et foncer tête baissée.

Ils sont cinq. La vingtaine à peine entamée. Désespérant. Le benjamin – le chanteur et leader Yannis Philippakis – affiche vingt printemps. L’aîné, le bassiste Walter Gervers, trois de plus. Entre eux, il y a le longiligne guitariste Jimmy Smith, le batteur Jack Bevan et le clavier Edwin Congreave. Bien sûr, on pourrait toujours se dire que ces garçons ont grandi plus vite que leurs congénères parce que Yannis et Jack, encore adolescents, évoluaient déjà ensemble au sein de The Edmund Fitzgerald, trio d’obédience post-hardcore, placé sous tutelle Sonic Youth et Fugazi. On pourrait… Mais cette idée semble tellement dérisoire quand on se plonge dans Antidotes, qu’on préfère en rigoler. Car, des premiers albums de ce calibre, on n’en croise pas tous les jours. À brûle-pourpoint, on pourrait citer Murmur de REM, Psychocandy de Jesus And Mary Chain, Frigid Stars de Codeine ou Hex de Bark Psychosis… Oui, il y en a peu, des disques sachant allier à ce point l’urgence du moment présent – ici, on joue comme si sa vie en dépendait, comme si on prenait soudainement conscience que demain pourrait ne pas exister – et un sens de l’histoire. Parce qu’il ne faut pas se leurrer non plus. Foals n’est pas un groupe vierge. Les référents se bousculent même parfois au portillon. Mais ils ont été à ce point assimilés et digérés qu’il finit par régner une étrange sensation de nouveauté. Doublée d’une désarmante prédisposition à piéger l’auditeur. Lui donner de faux indices pour mieux le perdre dans ce vaste jeu de piste musical. On croit être à New York, nous voilà à Salford. On pense arriver à Chicago, mais on a échoué à Berlin. Bristol, 1980 ? Non : Washington 1992. Décalages horaires et rythmes concassés, accords affolés et cuivres mordorés. The French Open commence comme une sorte de reggae emprunté, avant de rebondir comme l’une de ces balles en plastique multicolore, propulsées par des guitares saccadées aux cordes élastiques. Pourquoi pas : furtivement, on pense aux Talking Heads d’après leur rencontre avec Brian Eno, avant de se dire que ce genre de numéro d’équilibriste n’aurait dû se produire que Once In A Lifetime. Mais Yannis et ses hommes n’ont aucune notion de vertige et sont déjà prêts à en découdre avec Cassius, le temps d’une cavalcade haletante qui finit par transcender l’auditeur jusqu’à ce qu’il ne sache plus où donner de la tête. Ni des jambes. Alors, il est temps de reprendre son souffle, après avoir laissé le champs de Battles derrière soi. Percussions métalliques et claviers immatériels. Red Sock Pugie intrigue, puis inquiète. Avant d’attraper, l’espace de quelques secondes (quelques minutes ?), le témoin pour une course un peu folle. Gouttes de sueur au front, sourire béat accroché aux lèvres. Dès lors, Olympic Airwaves décolle en douceur et convoque l’obscurité de la cold wave et la luminosité d’une mélodie terrifiante d’efficacité, un peu comme s’il avait fallu réduire, une bonne fois pour toutes, les efforts de The Rapture au néant. Le sort en est jeté. Mais il reste encore à lâcher les Balloons, portés par un saxophone à l’impeccable sobriété, avant que Heavy Water ne se dévoile en ressacs rythmiques, s’échouant finalement sur les côtes d’un funk chauffé à blanc. Les boucles répétitives de Two Steps Twice, les notes angéliques échappées de la Durutti Column de Big Big Love (Fig. 2), habillant avec élégance la voix toujours intime d’un Philippakis séducteur, cèdent la place à Tron, point d’orgue final et mantra baigné dans le romantisme noir d’une electro fascinante, annonciateur d’un avenir conquérant. Bien sûr, il est probable que la tête pensante cathodique de Tv On The Radio, Dave Sitek, assis dans son fauteuil de producteur, soit venue mettre un peu d’ordre dans la débauche d’idées de ces effrontés, tout comme ses copains d’Antibalas sont loin d’être étrangers aux effluves afrobeat à faire pâlir de jalousie d’autres jouvenceaux, qui préféreront peut-être prolonger leur (Vampire) Weekend. Mais il reste l’essentiel, cette écriture vénéneuse et impérieuse, cet aplomb et ces certitudes dont seuls sont animés ceux qui croient réellement en leur avenir.

Car on a beau essayer, il est déjà impossible de dompter les Foals. Des jeunes gens qui n’ont sans doute pas choisi le titre de leur premier album par hasard, tant il sonne comme un manifeste. Et tant il s’avère d’une rare pertinence. Car telle est la musique de ces gamins : un Antidote() contre la morosité et la médiocrité ambiantes, un Antidote() contre tous ces gr(o)upettos fluos qui se croient arrivés parce qu’ils ont su faire danser les gens un été. Un Antidote() qui pourrait même accomplir un miracle : soigner cette fièvre de cheval qui terrasse l’industrie du disque depuis plusieurs années.

Christophe Basterra

magazine num 119 article extrait de :
MAGIC RPM #119


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