On a d'abord vu en Marshall Mathers la marionnette blondinette du génial Dr Dre. Puis son double plouc Slim Shady semblait porter tous les stigmates d'une Amérique défaillante : raciste, homophobe, obsédée par les armes, misogyne, pétomane, gavée de drogues et de MTV. Enfin, Eminem, grâce à un single attachant, Stan, loin de la provoc' passée, ralliait tous les suffrages pour révéler une autre facette, plus acceptable, de sa troublante nature. Oui, mais voilà. Après avoir incarné tous les maux et merveilles de la fin de siècle, que lui reste-t-il de personnalité ? Cet album ne tombe Encore pas les masques. Plus que jamais protégé par son système de chansons à sketches, le rappeur enchaîne les rôles jusqu'à l'autoparodie, paroxystique sur Just Lose It, sorte de mégamix de ses hits précédents. La machine à tubes n'est pourtant pas tarie, même si elle coince toujours sur la longueur interminable de ces vingt morceaux, interludes compris. En dédiant à sa fille la comptine faiblarde Mockingbird, Eminem rate son Stan de loin, après avoir cherché le rire sur le "jackassien" Puke, où il enchaîne pets, rots et vomi avec un enthousiasme ado malheureusement pas contagieux. Difficile d'ignorer les grosses ficelles quand l'originalité d'une mélodie ou d'une trouvaille sonore manque à l'appel. Mais c'est aussi dans la simplicité que ses morceaux s'accomplissent le mieux. Ici, un sample ravageur sur Spend Some Time, là une batterie de fantassin métronomique sur Like Toy Soldiers, et l'émotion reprend ses droits. L'intrépide Mosh, glaçant jusqu'à l'os, et l'explosif Evil Deeds consacrent, si le doute était encore permis, l'alchimie entre le flow bondissant et délié d'Eminem et la production aiguisée de Dre. Et même si le fait de singer un personnage à mi-chemin entre Sean Paul et Apache Indian sur Ass Like That trahit quelque jalousie de sa part, c'est toujours avec un sourire en coin qu'on s'abandonne à son flow XXL. Avec cette délicieuse sensation de se faire mener en bateau.