Plus rock que son précédent retour au rock (le déconcertant When I Was Cruel, en 2002), aussi ciselé que le capiteux North (2003), le nouveau Costello est surtout plus réussi. Pourtant, sur le papier, malgré tous ses attraits et ses collaborateurs prestigieux (dont le fidèle Steve Nieve, T-Bone Burnett, Peter Erskine), on pouvait s'attendre aux pièges évidents, en particulier celui du concept-album, pour motiver l'écriture de The Delivery Man. Le livreur en question est le personnage tiré d'une chanson écrite pour le regretté Johnny Cash (Hidden Shame). Il a repris lui-même le rôle et demandé à Emmylou Harris et Lucinda Williams de lui donner la réplique. Les treize titres et autant de scènes qui en forment le récit éclaté parviennent à la juste synthèse des talents de songwriter de Costello. De l'ouverture rock sauvage (Button My Lip) aux chansons pop appliquées à la Bacharach (Nothing Clings), en passant par le blues, le gospel, la folk country et la soul de Memphis, ce disque est une collection de chansons impeccables, le meilleur publié par son auteur depuis vingt années de millésimes souvent décevants. Et, contrairement à North, il n'est jamais démonstratif, sinon à prouver qu'Elvis Costello est un compositeur exceptionnel. C'est en ce sens que la compagnie de danse italienne Aterballetto lui a commandé la musique d'un ballet pour le London Symphony Orchestra, d'après Le Songe D'Une Nuit D'Été. Là aussi, les craintes étaient de mise. Mais Elvis se montre sacrément bluffant. Car si ses collaborations avec Bacharach (un arrangeur remarquable), le Brodsky Quartet, le Mingus Orchestra ou la chanteuse lyrique Anne Sofie Von Otter lui ont probablement ouvert la voie, il était improbable d'envisager le succès d'une telle création. Évidemment, on pense très vite à Gershwin, pour les mélodies comme pour les influences jazz, mais aussi à Debussy ou Ravel pour le travail harmonique. Jamais cependant Il Sogno n'a à rougir de telles comparaisons. Parions donc que 2004 restera comme une très grande année pour Costello. Il est parvenu à renouer brillamment avec les Dieux du rock'n'roll et à étendre encore sa palette d'expression musicale sans jamais y perdre de plumes. Un exploit doublement admirable.