Il y a d’abord ce titre un peu intriguant et une dédicace surréaliste à l’intérieur du livret : “En souvenir de Momofuku Ando (1910-2007). Il nourrissait ceux qui étudient”. Le nouvel album d’Elvis Costello honore ainsi la mémoire d’un Japonais célèbre pour avoir inventé les premières nouilles instantanées au monde vendues en petits gobelets, un homme que le bon peuple avait surnommé Mr. Noodle. C’est donc avec un disque dédié à Monsieur Nouille que notre Elvis entend prouver qu’il en a encore dans les pattes. Car Momofuku est de ces albums que le King new-wave livre tous les cinq ou six ans, que les journalistes paresseux appellent, d’un air entendu, “albums du retour au rock” et que les costellogues goûtent particulièrement. Ce sont en général des bons crus : Blood And Chocolate (1986) ou Brutal Youth (1994) en sont des exemples percutants. Les uns et les autres devraient tomber de leur chaise à l’écoute de cette nouvelle et excitante livraison. Car si Elvis revient effectivement au rock nerveux qui fit sa gloire, il ne revient pas les mains vides. Les nombreuses étapes de son parcours, les détours par le folk, la soul, le jazz, la pop moelleuse, tout cela a sédimenté autour d’une écriture plus enlevée que jamais. Guitares mordantes et petit clavier aigrelet sont bien là, mais enrichis de mille inflexions géniales (guitare slide, chœurs sur l’énorme No Hidding Place, poussière américaine dans la voix d’Elvis sur American Gangster Time, réminiscence nerveuse de la fin des années 70 quand il était jeune et méchant). Entouré des Imposters, qui tiennent une forme incroyable, et de quelques invités bienvenus (Jenny Lewis aux chœurs sur la plupart des morceaux), Costello signe des chansons majeures et chante comme un Dieu. Harry Worth est une bossa chaloupée qui vogue sur un Wurlitzer et des chœurs décontractés. Flutter And Wow et la sublime My Three Sons (belle à en verser une larme) dressent un portrait du chanteur en crooner classieux, épaulé par le piano du fidèle Steve Nieve. Maelström sonore étourdissant, avec ses rythmiques roulantes, ses chœurs et guitares en kaléidoscopes, Turpentine est l’une des chansons les plus ambitieuses et soufflantes jamais composées par Costello. Elle prend place sur ce qui restera à coup sûr comme l’un des cinq meilleurs albums de sa stupéfiante discographie et probablement l’un des sommets de cette année. Et cela malgré l’indifférence polie qui semble accompagner en Europe la sortie de chaque nouvel effort d’Elvis. Qu’on se le dise pourtant : le King est vivant !