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Entrevue - 20/03/12 de Ela Orleans

interviews
Exigeante, douce, vénéneuse et infiniment touchante, l’œuvre d'Ela Orleans charrie des références rares dans le monde de l'indie pop auquel elle appartient presque malgré elle. Plus que jamais, la musique contemporaine, le cinéma et la littérature se marient idéalement sur le splendide Mars Is Heaven que la brillante compositrice présentera aux quatre coins de la France dans le cadre du festival Les Femmes S'En Mêlent. [Article Xavier Mazure].

Dans le passionnant vivier musical de ces dernières années, des compositrices adeptes du dépouillement émergent et voient l'exigence de leur travail couronnée d'un succès dépassant enfin celui de l'estime. Certaines ont pour nom Julia Holter, Grouper, Lau Nau, Weyes Blood ou Molly Nilsson, d'autres font partie d'une élite déjà bien installée – on pense aux artistes figurant sur la compilation My Estrogeneration (2009) parue chez Not Not Fun Records (Zola Jesus en tête) –, tandis qu’Ela Orleans, la plus isolée et inclassable de toutes, échappe aux dénominations, contourne les clichés de son époque et livre album après album une œuvre où la flagrante exigence de sincérité rivalise avec l'inventivité, le courage et le rejet absolu des poncifs de l'indie pop. Si le public français ne connaît le travail de cette cosmopolite polonaise qu'au travers des trois disques parus chez La Station Radar – Lost (2009), le disque partagé avec Dirty Beaches intitulé Double Feature (2011) et Mars Is Heaven (2011) –, sa discographie imposante et méconnue rend encore mieux compte de l'insatiabilité de cette musicienne inépuisable. De ses participations à la pop collagiste de Hassle Hound, de ses collaborations avec Jackie-O Motherfucker et Skitter au premier véritable album d'Ela Orleans nommé High Moon Low Sun (2008), une grande partie de son œuvre reste encore très confidentielle. Revenant sur le destin de ce premier effort qui rappelle plus que tout autre la musique de Moondog, la chanteuse confie ses regrets : Je suis très attachée à High Moon Low Sun même s’il est devenu introuvable. Je regrette qu'il n'ait pas eu une diffusion plus large : presque personne ne l'a écouté. Depuis peu, il est enfin disponible en téléchargement. J'attends toujours l'occasion idéale de le rééditer. Le moins que l'on puisse dire est qu'Ela Orleans n'est pas une artiste dilettante. On pourrait lui prêter les mots de Louis-Ferdinand Céline expliquant de façon lapidaire les raisons de son talent littéraire : Moi, je travaille… Et les autres, ils foutent rien ! Mais la modestie de la demoiselle et sa douceur de caractère lui imposent un tout autre vocabulaire. J'ai rencontré de nombreuses personnes qui m'ont apporté leur soutien et leur aide. Mais j'ai aussi passé un nombre incalculable d'heures dans les bibliothèques à apprendre tout ce que je pouvais sur le tempo, le rythme et les harmonies. J'ai commencé à apprécier Bach, je me suis prise de passion pour The Unanswered Question (1906) de Charles Ives, je suis littéralement tombée amoureuse du travail de Bernard Herrmann”.



À l'instar de l’œuvre passionnante de The Caretaker, la musique de cette multi-instrumentiste entretient un dialogue permanent entre la mémoire, l'amnésie, la musique et le cinéma. Lorsqu'elle décrit ses compositions par la jolie formule Movies for ears , il n'y a là évidemment rien de fortuit. Ainsi, c'est avec des velléités d'actrice dramatique que Ela Orleans débarque à Glasgow à la fin du siècle dernier. Ses amis branchés lui demandent de les accompagner avec le violon qu'elle est si fière de s'être offerte. Après une valse-hésitation, elle accepte enfin de tenir l'archet le temps de quelques morceaux. Si elle n'a plus pratiqué son instrument depuis des années, elle découvre un intérêt nouveau dans l'enregistrement et en apprend très vite ses rudiments. Puis elle enregistre régulièrement sur son 4-pistes flambant neuf pour devenir membre permanent du groupe Hassle Hound. Elle découvre ainsi qu'elle n'est ni douée pour donner des ordres, pas plus pour en recevoir et commence alors à enregistrer pour elle-même sans but précis. Je ne savais que faire de ces cassettes. J'avais dans l'idée de les envoyer à Mark Vernon, un producteur sonore maintenant réputé ou d'éditer un CD à partir de ces expérimentations complètement folles. Mais j'étais tellement embarrassée de partager mon travail avec quelqu'un d'autre que j'ai appris à assembler mes pistes seule, à tout faire par moi-même. Puis son ambition d'actrice et de musicienne se réconcilie dans la volonté de composer pour le cinéma. C'est ainsi que, des années plus tard, alors qu'elle s'illustre comme orfèvre dans une fonderie d'art de Brooklyn, Ela intègre le programme Broadcast Music Inc. (Composing For The Screen). Elle précise : J'ai toujours aimé les images. Je peins depuis ma jeunesse et j'ai eu une longue histoire d'amour avec mon Super 8. Les cinémas sont peut-être l'endroit au monde que je préfère, car plus encore que dans les livres et la musique l'immersion que j'y ressens est totale. Aujourd'hui encore, Ela Orleans affirme écouter très peu d'indie pop, elle nourrit exclusivement son travail de bandes originales et de musiques oubliées, étrangères au monde de ce qu'elle nomme avec méfiance la police du cool – lorsqu'elle a vu pour la première fois son nom cité sur le site Pitchfork, elle a constaté avec ironie qu'il était probablement temps d'emprunter un surnom. Ce parcours peu commun dans le monde de la pop lui vaut des comparaisons élogieuses aux maîtres de la composition cinématographique que sont Badalamenti, Morricone, Jean-Claude Vannier, etc. Autant de compliments pas toujours pertinents mais fort difficiles à renier ! Toutefois les influences et l'art d'Ela Orleans relèvent d'autres mystères aussi denses que son intérêt pour les ambiances sonores du septième art. Les souvenirs de l'enfance, le voile de la mémoire qui altère les faits du passé trouvent écho dans le souffle délicat qui hante Lost.



Ces éléments se conjuguent à la perfection pour former une esthétique de l'érosion où la nostalgie (dans une forme exigeante éloignée de ses innombrables clichés contemporains) joue un rôle certain. Dès l'âge de huit ans, je suis entrée dans une école primaire musicale. Puis j'ai participé à des chœurs et des orchestres, cela a eu un impact décisif sur ma compréhension et mon amour de l'harmonie. Mais j'étais aussi une enfant très religieuse, j'adorais les messes nocturnes auxquelles m'emmenait ma grand-mère. J'aimais le son de l'orgue d'église et l'écho produit par la centaine de personnes qui récitaient, priaient et chantaient à l'unisson. J'aime aussi ces sons particuliers produits dans les piscines ou les classes de gym ! À l'heure d'un changement de label – Ela Orleans quitte La Station Radar pour rejoindre Night People, l'enthousiasmante structure menée par Shawn Reed (également membre du duo Wet Hair) –, à la veille d'une rencontre avec un public plus large dans le cadre du festival Les Femmes S'En Mêlent et d'un retour sur les terres promises de Glasgow, Ela Orleans évoque avec tendresse et reconnaissance les amitiés qui ont jalonné son jeune parcours : Mes amis Skitter, Nattymari, Julian Lynch, Dirty Beaches, Wet Hair, Slim Twig sont une source d'inspiration constante pour mon travail. En tant qu'artistes, ils sont pour moi des mentors, ils sont dévoués entièrement à la musique et je ne les imagine pas un seul instant capables d'abandonner. Ils font de la musique non pas car c'est cool d'être un musicien, mais parce qu'ils sont innocemment fous de musique… Je me sens aussi bénie d'avoir collaboré avec les labels La Station Radar, Clan Destine et Night People. Ces gens ont placé tellement de foi, d'énergie et d'argent pour me soutenir que je ne pourrai jamais suffisamment les remercier. Leur confiance est le moteur qui me donne envie de continuer. Et ce moteur fonctionne toujours à plein régime car, outre la joie de retrouver la musicienne sur le futur disque de l'inusable Dan Melchior et sur un album partagé avec Dirty Beaches, Slim Twig et US Girls (à paraître en avril chez Clan Destine), pas moins de deux nouveaux LP solo sont prévus pour cette année : Play Fascination verra le jour chez Night People tandis que Kill Demons sera édité par Clan Destine. Ayant pour unique preuve la constante excellence de ses productions, on peut d'ores et déjà gager que ces merveilles à venir sauront ravir nos oreilles et bercer notre imagination. Mais en attendant les réjouissances promises par cette stakhanoviste de la délicatesse, il est toujours temps de méditer cette phrase d'une charmante honnêteté : La musique underground de notre époque est formidable, c'est une chose peu fréquente dans le passé. Les temps présents se prêtent à la recherche de nouvelles définitions musicales, de nouvelles règles. J’enjoins tout le monde à se tromper, à être enthousiaste, à rejeter le cool et à écouter les véritables nouveautés en faisant fi de tous préjugés !
Xavier Mazure
MAGIC RPM  #160


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