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Here Be Monsters de Ed Harcourt

chronique d'album
À l'heure où certains n'en finissent pas de regretter la disparition tragique de Jeff Buckley ce qui donne souvent des remugles pas très ragoûtants, pour rester poli , la consécration de Ed Harcourt constitue une extraordinaire opportunité. À seulement vingt-quatre ans (le fils de Tim en avait trois de plus à la publication de Grace en 1994), ce natif des environs de Brighton vient plus que confirmer tous les espoirs placés en lui il y a quelques mois, à la sortie du mini-album Mapplewood. Et si, à l'époque, on y a entendu "un futur grand", que dire aujourd'hui de ces onze créatures de rêve, qui feraient passer les précédentes pour des monstres défigurés ? Certes, on connaissait déjà Hanging With The Wrong Crowd et Apple Of My Eye, mais dans versions beaucoup trop étroites pour des chansons aussi vastes. Une fois de plus, le définitivement impeccable label londonien Heavenly Recordings (East Village, Saint Etienne, Doves, Dot Allison...) ne s'est pas trompé en signant ce songwriter prolifiquement génial (en plus d'un album et demi en deux mois, il posséderait pas moins de trois cents titres dans ses tiroirs). Comme quoi l'on peut avoir été découvert au Kashmir Club de Londres en reprenant l'outrancier Screamin' Jay Hawkins (l'éculé I Put A Spell On You, repris par tout le monde ou presque) et devenir non seulement fréquentable mais absolument essentiel (la beauté inouïe de Something In My Eye vaut à elle seule l'acquisition de ce disque). Avec ses outils (en bois, forcément) et sa voix légèrement traînante, ce faux frère de Grant Lee Philips (physiquement s'entend) s'est trouvé un producteur de tout premier choix en la personne de Tim Holmes. Aidé ici ou là par Gil Norton il y aurait donc une vie après les Pixies et David Fridmann qu'on ne vous fera pas l'injure de présenter , le Death In Vegas méconnu n'a pas enfermé le répertoire, classique mais cousu d'or, d'Ed Harcourt dans l'académisme pompier auquel il aurait pu dangereusement céder par paresse ou par profit. Il y a, par exemple, plus de chemins de traverse et de détours sinueux dans un morceau comme l'imposant Beneath The Heart Of Darkness ou le labyrinthique Wind Through The Trees que dans l'intégrale de Joseph Arthur. Et l'orchestration luxueuse n'est jamais là pour masquer des chansons cache-misère ou peine-à-jouir, comme c'est devenu trop souvent le lot commun de la production actuelle, mais pour servir l'ingéniosité et la subitilité des arrangements. En piochant aussi bien dans le folk et le blues que dans la pop à papa, Ed Harcourt ne circonscrit jamais son inspiration à un seul genre réducteur. Pour résumer, on dira qu'il représente le meilleur de Ron Sexsmith (le sautillant Apple Of My Eye) conjugué à la quintessence de Rufus Wainwright (le chatoyant She Fell Into My Arms), le tout mâtiné de l'élixir de Spain (le solennel Those Crimson Tears) mélangé à la crème de Jeff Buckley (l'éloquent God Protect Your Soul) et servi avec le gratin d'Elliott Smith (le planant Birds Fly Backwards). Évidemment, tous ceux-là autant d'auteurs-compositeurs aux fortunes diverses et à la discographie disparate pâliront de jalousie en découvrant de telles pépites, jamais aussi étincelantes qu'au fil des écoutes. Quand on sait que le principal concerné est aussi satisfait du résultat final que les lecteurs de L'Équipe de sa nouvelle formule, on se réjouit par avance de l'avenir qu'il nous réserve. S'il fallait donc encore convaincre de l'importance de ce Here Be Monsters, on conseillera surtout de ne pas se laisser effrayer par ce titre en trompe-l'oeil. On n'a pas fréquenté de maison aussi accueillante depuis des lustres. D'ailleurs, puisque ce Edlà a un homonyme épicier bien connu, on dira qu'en matière d'épicerie fine, ce jeune homme d'une sidérante maturité en connaît décidément un rayon.
Franck Vergeade
MAGIC RPM  #53
article extrait de :
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