En prélude à son nouvel album, Ed Harcourt sortait à l'automne dernier une reprise de Still I Dream Of It, joyau de Brian Wilson enregistré en 1976 pour un album des Beach Boys resté à ce jour inédit, Adult Child, collection de chansons jouées avec un grand orchestre. La version d'origine exhale une mélancolie insondable, habillée finement par un ensemble à cordes imposant mais constamment retenu, comme on retient son souffle. Mais il existe une autre version de Still I Dream Of It, une démo où un vieux magnétophone en bout de course capte les vacillements d'un homme au fond du gouffre. Seul au piano, Brian Wilson, la voix ravagée par les drogues, la dépression et la solitude y est bouleversant. C'est quelque part entre ces deux versions, et à une altitude semblable, qu'évolue le deuxième Lp de Ed Harcourt, tout entier habité par l'ombre fantomatique de Wilson. Le chant du jeune Anglais est tout simplement renversant, délesté du souci d'être joli ou poli, se pliant avec ferveur à des mélodies inouïes (vertige insensé de Fireflies Take Flight), émanations d'un esprit torturé et génial. Sa voix fatiguée accompagne quelques accords de piano et un harmonica sur Sister Renee, avant de s'éclaircir, prendre par la main un ensemble à cordes et larguer les amarres vers quelque septième ciel pop. Soit un peu plus de quatre minutes pour transformer le rocailleux Tom Waits en garçon de la plage mélancolique. De Maplewood, premier essai rugueux enregistré à la maison, aux trésors d'imagination déployés aujourd'hui, soit en à peine trois ans, Ed Harcourt a parcouru un chemin dont la majorité de ses contemporains ignorent l'existence, conjuguant ses talents à une intelligence extraordinaire de mise en son. Si Tim Holmes, Gil Norton et Dave Fridmann s'étaient penchés sur Here Be Monsters, un seul homme a su capter l'essence de l'écriture d'Ed Harcourt. Tchad Blake, depuis longtemps repéré aux côtés de Richard Thompson, Lisa Germano, Ron Sexsmith ou Joseph Arthur, a rôdé un son bien particulier, à la fois sophistiqué et chaleureux, privilégiant toujours l'émotion à la perfection. Pile ce dont avait besoin Harcourt. Plutôt que d'accentuer le classicisme de ses compositions, ce travail minutieux et passionnant met le doigt là où ça fait mal, dégage les fêlures d'un grand songwriter, jette une poignée de magnifiques grains de sable dans des rouages qui, parfaitement huilés, seraient moins touchants. Derrière un piano et une trompette omniprésents, des guitares en infériorité numérique laissent parler harmonium, violons, glockenspiel, harmonica et choeurs. Loin de toute surcharge baroque, la paire Blake/Harcourt opte pour une production impressionniste : par ajout de touches successives se dessine un édifice aéré et aérien d'une richesse surprenante. Ainsi portées par des choix pertinents, rien n'est interdit à ces chansons, fragiles numéros d'équilibrisme touchés par la grâce. Ed livre alors le chef-d'oeuvre que laissait entrevoir Here Be Monsters, évite les écueils (maniérisme, pompes de nouveau riche) avec une élégance infinie et développe une écriture ample et fine. Tout ici est à la hauteur de son ambition démesurée, tout est à portée de main : la chanson pop parfaite (Bittersweet Heart et ses harmonies vocales), la symphonie tourbillonnante et romantique (Metaphorically Yours), la bombe qui fera exploser les charts (le single All Of Your Days Will Be Blessed, Watching The Sun Come Up). Le morceau éponyme qui clôt From Every Sphere achève de couper le souffle, litanie sourde et crépusculaire, rythmée par des grondements et des grésillements hypnotiques. À l'issue d'une heure passée en apesanteur, on se dit que Ed Harcourt doit se sentir bien seul, tout là-haut.