De La
Fossette (1992) à La Musique,
titre définitif de son huitième album, Dominique A est devenu “le” chanteur de
sa génération. Depuis ses fracassants débuts en solitaire à Nantes jusqu’à ce
nouveau disque enregistré dans son antre bruxellois, le Provinois s’est entouré
de partenaires historiques ou de collaborateurs ponctuels, qu’ils soient
chanteurs, musiciens, graphistes ou photographes. En quinze questions amicales,
piégeuses ou privées, le chauve majuscule répond sans détour.
VALERIE LEULLIOT (chanteuse) : Quelle chanson aurais-tu aimé écrire ces quinze dernières années ?
(Immédiatement.) La Nuit Je Mens ! C’est bête, évident, mais il y a une telle accessibilité, un tel mystère et une telle majesté. Cette chanson de Bashung est l’équivalent des Marquises de Brel, voire, toutes proportions gardées, de River Man de Nick Drake. Tu ne sais pas pourquoi tu y reviens sans cesse, pourquoi ça marche autant. Voilà une chanson populaire exigeante, qui ne racole jamais. Il y a là tout ce qu’un auteur-compositeur-interprète qui se respecte cherche. D’ailleurs, si tu interroges les chanteurs boxant dans la même catégorie de poids légers que moi, tu obtiendras souvent la même réponse. Je n’ai jamais essayé de reprendre La Nuit Je Mens parce que j’ai horreur du saut à l’élastique. (Rires.)
SAULE (chanteur) : Depuis tes débuts, y a-t-il un rêve, un souhait ou une promesse que tu t'aies fait qui ne se soit pas encore réalisé ?
Non, parce que j’ai toujours été d’une modestie assez confondante par rapport à mes rêves. Par trouille, je vise toujours plus bas. (Sourire.) Inconsciemment, je caresse peut-être des rêves plus fous, comme devenir roi du pétrole ou Barack Obama. D’ailleurs, Obama est véritablement le roi du pétrole. (Rires.) Aujourd’hui, mon rêve serait d’écrire La Nuit Je Mens. Fais chier de parler autant de Bashung… (Sourire.) J’aspire à composer une chanson ultime, ce Graal idiot. C’est un rêve artistique que je poursuis. Car on veut toujours plus dans ce métier-là. Sur le plan privé, je dirai humblement que mes rêves se sont réalisés. Et en terme d’accomplissent personnel, cette histoire a été bien au-delà de ce que je pouvais imaginer. Cette longévité m’épate tous les jours, surtout lorsque je vois le minimum d’intérêt suscité par la sortie de chaque nouvel album. J’engrange les témoignages d’affection et les compliments comme des sources de bienfaisance et de sève pour continuer. D’autant que, depuis 1992, j’ai vu des têtes tomber parmi les chanteurs de ma génération. (Sourire.) Nous ne sommes finalement pas si nombreux à être resté et à en vivre.
MIOSSEC (chanteur) : As-tu trouvé quelqu'un pour faire des interviews croisées ? (Private joke.)
(Rires.) Les interviews croisées virent souvent au concours de blagues un peu pourries. D’ailleurs, les plus intéressantes sont celles entre des personnes qui ne se connaissent pas. Cela dit, je suis toujours preneur pour refaire une interview croisée avec Miossec. Je ne doute pas que quelqu’un aura la bonne idée de nous en proposer une quarante-troisième… (Rires.) Récemment, j’ai donné un entretien avec Saule. Même si nous nous connaissons un peu, à la faveur de notre duo commun paru sur son dernier album, nous n’appartenons pas à la même génération et n’avons ainsi pas la même conception de la musique. Je peux donc facilement jouer au vieux con. Dans ce rôle-là, j’avais été particulièrement convaincant face au chanteur de Luke, dans ces colonnes (ndlr. magic n°55, daté octobre 2001).
ARNAUD CATHRINE (écrivain) : Tu m'écrivais l'autre jour que Hasta (Que El Cuerpo Aguante) n'est pas une allusion au groupe de heavy metal celtique (!) Mägo de Oz. Mais alors d'où vient cette phrase ? Comme dirait mon frère Marchet, “je voudrais avoir la traduction”…
(Rires.) Alors cette phrase est tirée d’une discussion avec Rafael López, mon distributeur ibérique qui travaille chez Green Ufos, à Séville. Il me parlait de musiciens français, que je ne nommerai pas, qui se démolissaient la tête à chaque fois qu’ils venaient en Espagne. “Ils boivent jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus, hasta que el cuerpo aguante”, me disait-il. Cette expression a immédiatement fait tilt. J’adore le mot “aguante”, qui renvoie à l’idée que le corps se dessèche. C’est du pain bénit pour un auteur. Cette chanson est ma déclaration d’amour pour tous les bars du monde. Ça fait partie de mes lieux préférés dans une ville, et pas seulement pour y boire. Je ne suis pas le personnage de la chanson. (Sourire.) Autrement, j’ai découvert avant-hier la vidéo de Mägo de Oz, qui est absolument géniale. J’ignore la stratégie promotionnelle de Green Ufos pour la sortie de La Musique, mais c’est pas gagné. (Rires.) On va peut-être ressortir Pour La Peau en single…
HERVÉ BOURHIS (dessinateur) : Tu as qualifié l'album de Katerine Mes Mauvaises Fréquentations de “giscardien”. Faut-il être moderne à tout prix ?
J’avais plutôt dû dire “balladurien” car nous étions en pleine cohabitation, avec Édouard Balladur comme Premier ministre. La pochette du disque montrait Philippe en étudiant de fac de droit, alors que je voyais quelqu’un d’autre au quotidien. Ça me hérissait d’autant plus que j’étais déjà friand de son répertoire et que ses détracteurs revenaient toujours sur cet aspect-là. Pour le reste, je ne comprends pas la question de la modernité. Aujourd’hui, c’est hyper moderne d’être balladurien. La modernité est une notion qui m’est totalement étrangère. De la même manière, j’ai mis longtemps à comprendre ce que bobo voulait dire. Je n’aime pas les concepts créés par les gens qui ont le rejet d’eux-mêmes et ces mots fourre-tout.
JESUS LLORENTE (fondateur d'Acuarela Discos) : À quel moment, as-tu pris conscience qu'on arrêtait de t'interroger sur les musiciens qui t'avaient inspiré pour te demander quelle est ton influence sur les autres musiciens ?
L’autre jour, une fille m’a demandé pourquoi je m’appelais Dominique A, alors on a parlé de Joy Division. (Sourire.) Comme il y a quinze ans. (Rires.) Quand je vois les groupes qui arrivent aujourd’hui en France, je n’entends absolument pas mon influence, mais plutôt celles des Libertines, de TV On The Radio… Ce n’est même pas Bénabar. (Rires.) À un moment, certes, il y a eu un engouement pour le chant en français et j’ai joué mon rôle, mais nous sommes passés à autre chose. La roue tourne, et tant mieux. Pour ma part, j’essaie juste de maintenir ma barque à flot. Je crains juste que cette question-là ne soit qu’une formule de politesse. C’est un discours autopersuasif qui alimente un discours. C’est exactement, et tant pis si je dis une grosse connerie, comme le discours sur la crise. Autrement dit, la crise existe avant même qu’elle n’arrive.
DOMINIQUE BRUSSON (ingénieur du son) : Après beaucoup d'années passées à n'écrire que pour toi, tu as eu récemment plusieurs demandes de textes pour d'autres, quels sont les artistes français pour qui tu aimerais offrir tes services ?
Pour personne en particulier. Souvent, ceux que j’aime le plus écrivent eux-mêmes. Comme j’adore ça, toutes les propositions sont les bienvenues. Hier, j’ai reçu une sollicitation de Pauline Croze, dont j’apprécie sa voix et son courage. J’ai été étonné qu’elle fasse appel à moi, mais ça m’a mis en joie. J’ai ainsi l’impression d’être reconnu pour ce que je sais faire et d’appartenir alors à cette corporation-là. Un sentiment que je ne ressens pas toujours par rapport à moi-même. Je me sens, non pas de passage, mais amateur, dilettante. Ce matin encore, en entrant dans un magasin d’instruments à Pigalle pour m’acheter une nouvelle guitare, j’étais mal à l’aise. En tout cas, j’adore écrire pour les chanteurs de variété, comme Michel Delpech ou Calogero, un type adorable, respectueux et passionné de musique. Il y a quelques noms pour lesquels je ne m’engagerai pas, mais ils sont finalement rares. J’essaie toujours de remettre la meilleure chanson, sans avoir l’attitude du propriétaire. L’expérience infructueuse avec Bashung reste la frustration ultime, mais je suis finalement très content que le titre Immortels figure aujourd’hui sur La Musique. Je commence tout juste à l’intégrer comme l’un de mes morceaux. C’est quand même un comble de se libérer de l’interprétation de sa propre chanson ! (Rires.)
OLIVIER MELLANO (musicien) : Même si c'est l'ensemble de ta discographie qui a du sens, envisages tu l'Album avec un A majuscule (ton Melody Nelson, ton Imprudence…). Si oui, où est-il dans le temps et à quoi ressemble-t-il ?
Un grand œuvre échappe bien souvent à son créateur. Le maximum Melody Nelson dont je suis capable s’intitule La Fossette. Parce qu’il ne ressemble à rien. Dans le genre “plus petit disque du monde”, je suis en lice. Ça fait partie des disques qui sont presque plus importants pour leur contexte que pour la qualité même des compositions. Leur culte dépasse même les chansons. Sur La Fossette, il y a quatre titres qui tiennent vraiment la route, les autres naviguent à vue. Souvent, on me parle de Remué comme de mon meilleur album, mais je m’emmerde furieusement en l’écoutant. Je n’aime pas son côté donneur de leçons et moraliste à deux balles. Je me préfère dans La Fossette, dans L’Horizon ou dans La Musique. Avec ce nouvel Lp, j’ai adopté la position du fœtus avec mes synthétiseurs et mes boîtes à rythmes. Je savais que ne rivaliserai pas avec Ok Computer ou Abbey Road, mais ce n’est pas le problème. Le seul critère, c’est l’excitation. C’est pourquoi j’aspirais autant à un disque excitant. J’avais envie de poser les choses de manière moins classique, au contraire des deux derniers albums où j’essayais de toucher du doigt la grande chanson française. De façon semi-consciente, le parcours de Katerine, qui a trouvé une fraîcheur avec Robots Après Tout, m’a forcément libéré.
FRANK LORIOU (graphiste) : Peux-tu nous en dire davantage sur ton côté fleur bleue ?
Volontiers. Un de tes collaborateurs m’a récemment conseillé d’acheter l’album de The Pains Of Being Pure At Heart, je me demande encore comment, à quarante ans, je peux écouter des trucs pareils. (Rires.) Dès le premier morceau, j’ai eu l’impression d’écouter The Field Mice. On avait oublié à quel point ce son des distorsions passées dans la réverbération était réjouissant. C’est tout un monde qui se rappelle à nous. Pour parler de mon côté fleur bleue ou de mon similiromantisme, je passe pour quelqu’un de beaucoup plus dur que je ne le suis globalement. C’est mon penchant ultrapop qui fait que je peux apprécier des choses qui sont radicalement loin de moi.
RICHARD DUMAS (photographe) : À quelle date, choisirais-tu de te rendre en premier si tu venais de recevoir, en cadeau d'anniversaire de ton copain Miossec, une machine à explorer le temps ?
(Silence.) Le problème, c’est dans quel état arriverai-je… (Rires.) Si je suis à peu près sûr d’arriver dans le même état, je dirais 1979 pour assister au concert de Joy Division aux Bains Douches. Ou 1966, 1967 pour revivre les grandes heures de la Factory à New York. Si on m’offrait cette machine à explorer le temps, je la briserai pour ne pas avoir la tentation de savoir. Car c’est une tueuse de fantasmes.
PHILIPPE KATERINE (chanteur) : Si, pour ce disque, tu ne t'étais pas rasé la tête, est-ce que ce serait les mêmes chansons ?
C’est clair que si je dois mettre en relation mon système capillaire et mon processus de création, je n’ai pas le choix. Les options s’impriment peut-être plus facilement parce qu’elles n’ont pas à pénétrer mes cheveux. Même avec un catogan, j’aurai utilisé les mêmes boîtes à rythmes et les mêmes synthétiseurs sur La Musique. Le pont sur Nanortalik aurait été exactement le même.
JEANNE BALIBAR (comédienne et chanteuse) : Tu préfères Adam ou Ève ?
Ah, ils se sont bien trouvé, ces deux-là. (Rires.) Ève, évidemment. Parce qu’elle est plus courageuse, aventureuse, drôle. Elle est finalement plus artiste et inconséquente.
GAËTAN CHATAIGNIER (musicien et réalisateur) : Si la vie ne t'avait pas amené à pousser la chansonnette de manière professionnelle, quel genre de vie aurais-tu aujourd'hui ?
Une vie de merde bien carabinée. (Rires.) Est-ce que j’avais le choix ? Franchement, je ne le crois pas. Je l’ai tellement cherché sans jamais oser l’avouer. Et le secret était à la mesure de mon mutisme. Je ne pouvais qu’au moins arriver quelque part. J’ai eu une bonne étoile en la personne de Vincent Chauvier (ndlr. fondateur du label Lithium), qui a entendu mes maquettes grâce à Éric Deleporte de Perio. Sinon, j’aurais été très malheureux. Je ne peux même pas dire que j’aurais travaillé dan un bureau. Je suis trop indépendant pour cela. Ma mère racontait à ma copine qu’à l’âge de sept, huit ans, je partais droit devant lorsque j’accompagnais mes parents au supermarché. Dans ma catégorie, j’ai un côté Bernard Tapie. Mais pourquoi ai-je prononcé ce nom-là ? (Rires.) La musique, c’est ma poche sanguine.
PHILIPPE DUMEZ (journaliste) : Toi qui est un acheteur compulsif de disques, es-tu passé au téléchargement ou restes-tu fidèle au CD ? Et comment stockes-tu tous les CD que tu achètes ? Tu gardes vraiment tout ?
Je refourgue de temps à autre. En déménageant récemment, j’ai fait un nettoyage d’automne. J’achète toujours des CD, le clic est un geste qui m’est toujours étranger. L’autre jour, je regardais mon fils, en lui disant qu’il faisait partie de la génération qui n’achèterait jamais un disque de sa vie. Aujourd’hui, mon plaisir passe par la volonté de produire de beaux objets. C’est même l’obstacle principal à la pérennité de ma carrière : le destin de l’objet. Dans quelle mesure vais-je avoir envie de continuer à faire de la musique s’il n’y a plus que des formats dématérialisés ? En même temps, ce format correspond littéralement à ce qu’est la musique. Je reste donc un dinosaure par rapport à cette mutation.
YANN TIERSEN (chanteur) : Selon moi, il y a de plus en plus de groupes excitants de nos jours et ils vendent de moins en moins de disques. Est-ce lié d'après toi ?
Forcément, à cause de l’effet d’entonnoir : il y a toujours aussi peu d’élus pour un plus grand nombre d’appelés. C’est d’une logique imparable. Nous sommes dans un phénomène de digestion permanente et malheureusement plus dans une force de proposition. L’originalité est diluée dans la masse. J’ai toujours été pour la culture des seconds couteaux ou des petits maîtres, défendus avec la plus mauvaise foi du monde. J’ai un vrai problème avec le culte, la “panthéonisation”. On nous bassine toujours avec les mêmes groupes ou artistes. Le culte messianique de l’élu devient de plus en plus désespérant. Politiquement et éthiquement, ça me révulse. Pour clore la boucle de notre discussion, comment se fait-il que 12 Ans de Pascale Borel me touche tout autant que Les Marquises de Brel et qu’il ne soit jamais question de la chanson de Pascale Borel dans les médias ?
NB. L'entretien avec Dominique A s'est déroulé mardi 10 mars 2009, à Paris, quatre jours avant la disparition d'Alain Bashung.
VALERIE LEULLIOT (chanteuse) : Quelle chanson aurais-tu aimé écrire ces quinze dernières années ?
(Immédiatement.) La Nuit Je Mens ! C’est bête, évident, mais il y a une telle accessibilité, un tel mystère et une telle majesté. Cette chanson de Bashung est l’équivalent des Marquises de Brel, voire, toutes proportions gardées, de River Man de Nick Drake. Tu ne sais pas pourquoi tu y reviens sans cesse, pourquoi ça marche autant. Voilà une chanson populaire exigeante, qui ne racole jamais. Il y a là tout ce qu’un auteur-compositeur-interprète qui se respecte cherche. D’ailleurs, si tu interroges les chanteurs boxant dans la même catégorie de poids légers que moi, tu obtiendras souvent la même réponse. Je n’ai jamais essayé de reprendre La Nuit Je Mens parce que j’ai horreur du saut à l’élastique. (Rires.)
SAULE (chanteur) : Depuis tes débuts, y a-t-il un rêve, un souhait ou une promesse que tu t'aies fait qui ne se soit pas encore réalisé ?
Non, parce que j’ai toujours été d’une modestie assez confondante par rapport à mes rêves. Par trouille, je vise toujours plus bas. (Sourire.) Inconsciemment, je caresse peut-être des rêves plus fous, comme devenir roi du pétrole ou Barack Obama. D’ailleurs, Obama est véritablement le roi du pétrole. (Rires.) Aujourd’hui, mon rêve serait d’écrire La Nuit Je Mens. Fais chier de parler autant de Bashung… (Sourire.) J’aspire à composer une chanson ultime, ce Graal idiot. C’est un rêve artistique que je poursuis. Car on veut toujours plus dans ce métier-là. Sur le plan privé, je dirai humblement que mes rêves se sont réalisés. Et en terme d’accomplissent personnel, cette histoire a été bien au-delà de ce que je pouvais imaginer. Cette longévité m’épate tous les jours, surtout lorsque je vois le minimum d’intérêt suscité par la sortie de chaque nouvel album. J’engrange les témoignages d’affection et les compliments comme des sources de bienfaisance et de sève pour continuer. D’autant que, depuis 1992, j’ai vu des têtes tomber parmi les chanteurs de ma génération. (Sourire.) Nous ne sommes finalement pas si nombreux à être resté et à en vivre.
MIOSSEC (chanteur) : As-tu trouvé quelqu'un pour faire des interviews croisées ? (Private joke.)
(Rires.) Les interviews croisées virent souvent au concours de blagues un peu pourries. D’ailleurs, les plus intéressantes sont celles entre des personnes qui ne se connaissent pas. Cela dit, je suis toujours preneur pour refaire une interview croisée avec Miossec. Je ne doute pas que quelqu’un aura la bonne idée de nous en proposer une quarante-troisième… (Rires.) Récemment, j’ai donné un entretien avec Saule. Même si nous nous connaissons un peu, à la faveur de notre duo commun paru sur son dernier album, nous n’appartenons pas à la même génération et n’avons ainsi pas la même conception de la musique. Je peux donc facilement jouer au vieux con. Dans ce rôle-là, j’avais été particulièrement convaincant face au chanteur de Luke, dans ces colonnes (ndlr. magic n°55, daté octobre 2001).
ARNAUD CATHRINE (écrivain) : Tu m'écrivais l'autre jour que Hasta (Que El Cuerpo Aguante) n'est pas une allusion au groupe de heavy metal celtique (!) Mägo de Oz. Mais alors d'où vient cette phrase ? Comme dirait mon frère Marchet, “je voudrais avoir la traduction”…
(Rires.) Alors cette phrase est tirée d’une discussion avec Rafael López, mon distributeur ibérique qui travaille chez Green Ufos, à Séville. Il me parlait de musiciens français, que je ne nommerai pas, qui se démolissaient la tête à chaque fois qu’ils venaient en Espagne. “Ils boivent jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus, hasta que el cuerpo aguante”, me disait-il. Cette expression a immédiatement fait tilt. J’adore le mot “aguante”, qui renvoie à l’idée que le corps se dessèche. C’est du pain bénit pour un auteur. Cette chanson est ma déclaration d’amour pour tous les bars du monde. Ça fait partie de mes lieux préférés dans une ville, et pas seulement pour y boire. Je ne suis pas le personnage de la chanson. (Sourire.) Autrement, j’ai découvert avant-hier la vidéo de Mägo de Oz, qui est absolument géniale. J’ignore la stratégie promotionnelle de Green Ufos pour la sortie de La Musique, mais c’est pas gagné. (Rires.) On va peut-être ressortir Pour La Peau en single…
HERVÉ BOURHIS (dessinateur) : Tu as qualifié l'album de Katerine Mes Mauvaises Fréquentations de “giscardien”. Faut-il être moderne à tout prix ?
J’avais plutôt dû dire “balladurien” car nous étions en pleine cohabitation, avec Édouard Balladur comme Premier ministre. La pochette du disque montrait Philippe en étudiant de fac de droit, alors que je voyais quelqu’un d’autre au quotidien. Ça me hérissait d’autant plus que j’étais déjà friand de son répertoire et que ses détracteurs revenaient toujours sur cet aspect-là. Pour le reste, je ne comprends pas la question de la modernité. Aujourd’hui, c’est hyper moderne d’être balladurien. La modernité est une notion qui m’est totalement étrangère. De la même manière, j’ai mis longtemps à comprendre ce que bobo voulait dire. Je n’aime pas les concepts créés par les gens qui ont le rejet d’eux-mêmes et ces mots fourre-tout.
JESUS LLORENTE (fondateur d'Acuarela Discos) : À quel moment, as-tu pris conscience qu'on arrêtait de t'interroger sur les musiciens qui t'avaient inspiré pour te demander quelle est ton influence sur les autres musiciens ?
L’autre jour, une fille m’a demandé pourquoi je m’appelais Dominique A, alors on a parlé de Joy Division. (Sourire.) Comme il y a quinze ans. (Rires.) Quand je vois les groupes qui arrivent aujourd’hui en France, je n’entends absolument pas mon influence, mais plutôt celles des Libertines, de TV On The Radio… Ce n’est même pas Bénabar. (Rires.) À un moment, certes, il y a eu un engouement pour le chant en français et j’ai joué mon rôle, mais nous sommes passés à autre chose. La roue tourne, et tant mieux. Pour ma part, j’essaie juste de maintenir ma barque à flot. Je crains juste que cette question-là ne soit qu’une formule de politesse. C’est un discours autopersuasif qui alimente un discours. C’est exactement, et tant pis si je dis une grosse connerie, comme le discours sur la crise. Autrement dit, la crise existe avant même qu’elle n’arrive.
DOMINIQUE BRUSSON (ingénieur du son) : Après beaucoup d'années passées à n'écrire que pour toi, tu as eu récemment plusieurs demandes de textes pour d'autres, quels sont les artistes français pour qui tu aimerais offrir tes services ?
Pour personne en particulier. Souvent, ceux que j’aime le plus écrivent eux-mêmes. Comme j’adore ça, toutes les propositions sont les bienvenues. Hier, j’ai reçu une sollicitation de Pauline Croze, dont j’apprécie sa voix et son courage. J’ai été étonné qu’elle fasse appel à moi, mais ça m’a mis en joie. J’ai ainsi l’impression d’être reconnu pour ce que je sais faire et d’appartenir alors à cette corporation-là. Un sentiment que je ne ressens pas toujours par rapport à moi-même. Je me sens, non pas de passage, mais amateur, dilettante. Ce matin encore, en entrant dans un magasin d’instruments à Pigalle pour m’acheter une nouvelle guitare, j’étais mal à l’aise. En tout cas, j’adore écrire pour les chanteurs de variété, comme Michel Delpech ou Calogero, un type adorable, respectueux et passionné de musique. Il y a quelques noms pour lesquels je ne m’engagerai pas, mais ils sont finalement rares. J’essaie toujours de remettre la meilleure chanson, sans avoir l’attitude du propriétaire. L’expérience infructueuse avec Bashung reste la frustration ultime, mais je suis finalement très content que le titre Immortels figure aujourd’hui sur La Musique. Je commence tout juste à l’intégrer comme l’un de mes morceaux. C’est quand même un comble de se libérer de l’interprétation de sa propre chanson ! (Rires.)
OLIVIER MELLANO (musicien) : Même si c'est l'ensemble de ta discographie qui a du sens, envisages tu l'Album avec un A majuscule (ton Melody Nelson, ton Imprudence…). Si oui, où est-il dans le temps et à quoi ressemble-t-il ?
Un grand œuvre échappe bien souvent à son créateur. Le maximum Melody Nelson dont je suis capable s’intitule La Fossette. Parce qu’il ne ressemble à rien. Dans le genre “plus petit disque du monde”, je suis en lice. Ça fait partie des disques qui sont presque plus importants pour leur contexte que pour la qualité même des compositions. Leur culte dépasse même les chansons. Sur La Fossette, il y a quatre titres qui tiennent vraiment la route, les autres naviguent à vue. Souvent, on me parle de Remué comme de mon meilleur album, mais je m’emmerde furieusement en l’écoutant. Je n’aime pas son côté donneur de leçons et moraliste à deux balles. Je me préfère dans La Fossette, dans L’Horizon ou dans La Musique. Avec ce nouvel Lp, j’ai adopté la position du fœtus avec mes synthétiseurs et mes boîtes à rythmes. Je savais que ne rivaliserai pas avec Ok Computer ou Abbey Road, mais ce n’est pas le problème. Le seul critère, c’est l’excitation. C’est pourquoi j’aspirais autant à un disque excitant. J’avais envie de poser les choses de manière moins classique, au contraire des deux derniers albums où j’essayais de toucher du doigt la grande chanson française. De façon semi-consciente, le parcours de Katerine, qui a trouvé une fraîcheur avec Robots Après Tout, m’a forcément libéré.
FRANK LORIOU (graphiste) : Peux-tu nous en dire davantage sur ton côté fleur bleue ?
Volontiers. Un de tes collaborateurs m’a récemment conseillé d’acheter l’album de The Pains Of Being Pure At Heart, je me demande encore comment, à quarante ans, je peux écouter des trucs pareils. (Rires.) Dès le premier morceau, j’ai eu l’impression d’écouter The Field Mice. On avait oublié à quel point ce son des distorsions passées dans la réverbération était réjouissant. C’est tout un monde qui se rappelle à nous. Pour parler de mon côté fleur bleue ou de mon similiromantisme, je passe pour quelqu’un de beaucoup plus dur que je ne le suis globalement. C’est mon penchant ultrapop qui fait que je peux apprécier des choses qui sont radicalement loin de moi.
RICHARD DUMAS (photographe) : À quelle date, choisirais-tu de te rendre en premier si tu venais de recevoir, en cadeau d'anniversaire de ton copain Miossec, une machine à explorer le temps ?
(Silence.) Le problème, c’est dans quel état arriverai-je… (Rires.) Si je suis à peu près sûr d’arriver dans le même état, je dirais 1979 pour assister au concert de Joy Division aux Bains Douches. Ou 1966, 1967 pour revivre les grandes heures de la Factory à New York. Si on m’offrait cette machine à explorer le temps, je la briserai pour ne pas avoir la tentation de savoir. Car c’est une tueuse de fantasmes.
PHILIPPE KATERINE (chanteur) : Si, pour ce disque, tu ne t'étais pas rasé la tête, est-ce que ce serait les mêmes chansons ?
C’est clair que si je dois mettre en relation mon système capillaire et mon processus de création, je n’ai pas le choix. Les options s’impriment peut-être plus facilement parce qu’elles n’ont pas à pénétrer mes cheveux. Même avec un catogan, j’aurai utilisé les mêmes boîtes à rythmes et les mêmes synthétiseurs sur La Musique. Le pont sur Nanortalik aurait été exactement le même.
JEANNE BALIBAR (comédienne et chanteuse) : Tu préfères Adam ou Ève ?
Ah, ils se sont bien trouvé, ces deux-là. (Rires.) Ève, évidemment. Parce qu’elle est plus courageuse, aventureuse, drôle. Elle est finalement plus artiste et inconséquente.
GAËTAN CHATAIGNIER (musicien et réalisateur) : Si la vie ne t'avait pas amené à pousser la chansonnette de manière professionnelle, quel genre de vie aurais-tu aujourd'hui ?
Une vie de merde bien carabinée. (Rires.) Est-ce que j’avais le choix ? Franchement, je ne le crois pas. Je l’ai tellement cherché sans jamais oser l’avouer. Et le secret était à la mesure de mon mutisme. Je ne pouvais qu’au moins arriver quelque part. J’ai eu une bonne étoile en la personne de Vincent Chauvier (ndlr. fondateur du label Lithium), qui a entendu mes maquettes grâce à Éric Deleporte de Perio. Sinon, j’aurais été très malheureux. Je ne peux même pas dire que j’aurais travaillé dan un bureau. Je suis trop indépendant pour cela. Ma mère racontait à ma copine qu’à l’âge de sept, huit ans, je partais droit devant lorsque j’accompagnais mes parents au supermarché. Dans ma catégorie, j’ai un côté Bernard Tapie. Mais pourquoi ai-je prononcé ce nom-là ? (Rires.) La musique, c’est ma poche sanguine.
PHILIPPE DUMEZ (journaliste) : Toi qui est un acheteur compulsif de disques, es-tu passé au téléchargement ou restes-tu fidèle au CD ? Et comment stockes-tu tous les CD que tu achètes ? Tu gardes vraiment tout ?
Je refourgue de temps à autre. En déménageant récemment, j’ai fait un nettoyage d’automne. J’achète toujours des CD, le clic est un geste qui m’est toujours étranger. L’autre jour, je regardais mon fils, en lui disant qu’il faisait partie de la génération qui n’achèterait jamais un disque de sa vie. Aujourd’hui, mon plaisir passe par la volonté de produire de beaux objets. C’est même l’obstacle principal à la pérennité de ma carrière : le destin de l’objet. Dans quelle mesure vais-je avoir envie de continuer à faire de la musique s’il n’y a plus que des formats dématérialisés ? En même temps, ce format correspond littéralement à ce qu’est la musique. Je reste donc un dinosaure par rapport à cette mutation.
YANN TIERSEN (chanteur) : Selon moi, il y a de plus en plus de groupes excitants de nos jours et ils vendent de moins en moins de disques. Est-ce lié d'après toi ?
Forcément, à cause de l’effet d’entonnoir : il y a toujours aussi peu d’élus pour un plus grand nombre d’appelés. C’est d’une logique imparable. Nous sommes dans un phénomène de digestion permanente et malheureusement plus dans une force de proposition. L’originalité est diluée dans la masse. J’ai toujours été pour la culture des seconds couteaux ou des petits maîtres, défendus avec la plus mauvaise foi du monde. J’ai un vrai problème avec le culte, la “panthéonisation”. On nous bassine toujours avec les mêmes groupes ou artistes. Le culte messianique de l’élu devient de plus en plus désespérant. Politiquement et éthiquement, ça me révulse. Pour clore la boucle de notre discussion, comment se fait-il que 12 Ans de Pascale Borel me touche tout autant que Les Marquises de Brel et qu’il ne soit jamais question de la chanson de Pascale Borel dans les médias ?
NB. L'entretien avec Dominique A s'est déroulé mardi 10 mars 2009, à Paris, quatre jours avant la disparition d'Alain Bashung.