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Entretien - 29/01/12 de Dominique A

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Ce fut un séisme. Exactement comme Play Blessures (1982) dix ans plus tôt. La sortie de La Fossette (1992) de Dominique A a bouleversé le paysage hexagonal. Vingt ans après et à l’aune de généreuses rééditions de ses huit albums, le chanteur majuscule revient en détail sur son parcours singulier, entre fidélité publique et malaise du miroir médiatique. Un homme franc, attachant et éloquent, déjà concentré sur son neuvième LP, Vers Les Lueurs, à paraître au printemps. [Interview Thomas Bartel & Franck Vergeade].

Dans quel état d’esprit t’es-tu replongé vingt ans en arrière à la faveur de ces rééditions, en particulier celle de La Fossette (1992) ?
J’ai l’impression d’être dans une régurgitation perpétuelle. (Sourire.) Je suis surtout content que mes huit albums ressortent dans les bacs tant qu’il en reste. Pour la réédition de La Fossette, j’ai redécouvert chez mes parents des démos non mixées sur le 4-pistes où j’avais enregistré et qui fonctionne encore, même s’il craque un peu. (Sourire.) Au mois d’octobre dernier, j’ai donc réinvesti ma chambre de leur maison, à Orvault (Loire-Atlantique), me retrouvant face à la fenêtre et la même vue sur les arbres. Je me suis mis à mixer des démos vieilles de plus de vingt ans. J’ai repêché deux morceaux parmi les seize inédits, dont l’un me tenait particulièrement à cœur : L’Histoire Chuchotée De L’Art. C’est une chanson de douze minutes faite en 1990 pour un professeur des Beaux-Arts, d’après un beau texte de l’artiste contemporain Robert Filliou. Avec Vincent Chauvier de Lithium, on avait souhaité le sortir dans la foulée du petit succès de La Fossette, mais nous n’avions jamais obtenu les droits de la veuve de Robert Filliou, qui était injoignable. Cette fois, je suis parti à sa recherche et elle m’a donné son accord sur la foi de l’unique trace du morceau existant sur cassette. C’est une belle histoire puisque L’Histoire Chuchotée De L’Art aura attendu vingt-deux ans pour paraître. Pour le reste, j’étais satisfait de donner un mastering correct aux quatre premiers albums, même si La Fossette reste un cas particulier puisqu’il est quasiment impossible à remasteriser sans le dénaturer. Si Je Connais Harry (1993), qui n’est certes pas un chef-d’œuvre, devient presque écoutable. La Mémoire Neuve (1995) a perdu ses basses très boueuses, et Remué (1999) sonne enfin comme il aurait dû toujours sonner si on ne s’était pas fait enfler par un rosbif au mastering… C’est important de faire exister mes vieux disques, surtout dans le contexte actuel. Il faut occuper le terrain, sinon les chansons meurent. C’est mon patrimoine. J’ai envie de sentir le socle sous mes pieds.

Chacun des huit albums est copieusement réédité, avec douze à dix-neuf titres bonus, souvent inédits. C’est ton côté archiviste déjà à l’œuvre sur les coffrets Le Détour (2002) ou Les Sons Cardinaux (2007) ?
Pour justifier ces rééditions, qui font toujours râler les vieux fans, il faut que ce soit massif, consistant, inédit et que chaque période soit richement illustrée par tout ce qui aurait pu être officiel et qui ne l’a pas été pour x raisons.

Cela te fait un point commun avec Étienne Daho…
Lui a été encore plus loin que moi. (Sourire.) En écoutant les démos de la réédition de Mythomane (2011), ça m’a rassuré parce qu’il y a un intérêt à écouter la genèse d’un tel album. Ce ne sont pas les maquettes de Tartanpion. Dans les bonus de La Fossette, il y a un inédit qui s’intitule Balbadru Et Les Lumières. Certes, le texte est ridicule, mais il a un truc qui me plaît dedans. Le bon comme le mauvais s’équilibre, il faut simplement les faire vivre.

Au final, on arrive à 224 morceaux publiés en vingt ans de carrière…
C’est la SACEM qui va être contente. (Sourire.) J’ai seulement dû passer sous silence une quinzaine de titres. Je sous-entends donc que tout ce que j’ai fait a un intérêt. C’est d’une vanité extrême, mais j’aurais trouvé chiche de remettre mes disques officiels en l’état.

Ça te sidère encore le succès et le retentissement de La Fossette ?
C’est toujours sidérant, mais c’est parce qu’il y a une chanson dessus : Le Courage Des Oiseaux. J’aime bien l’album dans son entièreté et je me suis même surpris à prendre du plaisir à rejouer récemment Mes Lapins avec Thomas Poli, le guitariste. Pour moi, ce titre était le point d’achoppement à l’idée de rejouer La Fossette pour les concerts de janvier. Il ne manquerait plus que Pignolo Sur Sa Barquette (ndlr. un titre de Si Je Connais Harry) et la fête serait complète. (Sourire.)

As-tu néanmoins conscience que La Fossette a pu avoir ici le même impact que Play Blessures (1982) d’Alain Bashung ?
Je sais qu’il a eu de l’impact, mais il reste limité à nos milieux. Ce n’est pas planétaire non plus…

Hexagonal, c’est déjà beaucoup.
J’ai cru comprendre.

C’est aussi un album intemporel.
C’est vrai qu’il vieillit plutôt bien. Il a un son tellement particulier. Pourtant, je n’aurais pas donné cher de lui il y a encore quelques années. Son côté virginal, que j’ai évidemment perdu, lui permet de traverser les époques et lui donne une force. Ce disque me parle d’un autre moi que j’aime bien, mais ce n’est plus tout à fait moi. (Sourire.) En achetant ce Yamaha PSS-580, j’avais envie de m’inscrire dans une lignée electro pop chantée en français : Polyphonic Size, Elli & Jacno, Mikado, Étienne Daho, Murat avec son DX7. Mon obsession du lo-fi était une réaction aux productions testostéronnées du début des années 90. La Fossette, c’était mon petit manifeste. Cela dit, nous l’avons quand même mixé dans un vrai studio (ndlr. le Garage Hermétique à Nantes) : trois mille francs pour deux jours. Le but de Vincent Chauvier et moi était de ne toucher à rien sinon enlever le souffle de la cassette et proscrire tout effet de réverbération. J’avais cette ambition totale parce que j’étais persuadé qu’il s’agirait de mon seul disque. À l’origine, les morceaux étaient d’ailleurs destinés à sortir uniquement en vinyle, comme ce fut le cas pour Le Disque Sourd (1991).

De quoi vivais-tu ?
Je devais être objecteur de conscience à AlterNantes, une radio écolo bretonnante. Je reprenais vaguement des études de lettres en dispense d’assiduité. À la sortie de La Fossette, en février 1992, j’étais pion dans un lycée agricole. Le jour où j’ai été embauché, j’avais eu mon premier papier dans Libération, signé Arnaud Viviant. J’étais sur mon petit nuage et je n’avais donc rien à faire de l’entretien à passer. En égrenant mon curriculum vitae et en passant sous silence mon disque, le directeur de l’établissement m’a regardé dans les yeux et m’a dit : “En somme, vous n’avez pas fait grand chose jusqu’à présent”. Mon plus gros regret, c’est de ne pas lui avoir jeté mon exemplaire de Libé à la gueule du directeur du lycée agricole. (Sourire.) Au bout de six mois, j’ai signé un contrat d’édition qui m’a permis d’arrêter ce travail et de devenir un musicien professionnel. Depuis, je suis… en vacances. (Rires.)

MAGIC RPM  #158


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