Comme on y connaît rien en hip hop de rue, on se demande d'abord comment ce disque de 50 Cent a pu atterrir sur notre platine. Et puis, rapidement, un rappeur (sûrement bodybuildé) nous rassure, tout en finesse : "Dj Shadow on the mix motherfucker". À l'orée de ce début d'album en forme de sabordage s(h)ado(w)-maso, une question légitime nous tauraude : Josh Davis a-t-il pété un boulard ? Eh bien, non, au contraire. Après avoir senti l'odeur âcre d'une faucheuse effleurant son cou (lors d'un accident de voiture) et celui de ses deux jumelles (lors d'une naissance périlleuse) au cours des trois dernières années, Shadow aurait simplement décidé de se mettre en paix avec lui-même en produisant la seule musique dont il a toujours été fan, faisant ainsi fi des attentes d'autrui qu'il avait, selon lui, eu tendance à trop privilégier jusque-là. Sans complexe ni besoin de justification, l'Américain s'adonne donc désormais au hyphy (hip hop hybride en provenance de la Bay Area), les flows rauques et primaires de Keak Da Sneak, E-40 ou David Banner se déversant sans vergogne sur des bleeps électroniques concassés. Si le non-initié affiche alors une moue circonspecte, il se retrouve très vite assommé par cette improbable et surpuissante bastonnade rythmique qu'est l'instrumental Artifact (conçu à l'origine pour l'album arlésienne de Zack De La Rocha), tandis que le beat de cheval donnerait des érections post-mortem à John Bonham. La soul brillante et inspiré de This Time... et l'épique Backstage Girl (puissant raid rock mené par la voix princière de Phonte Coleman des Little Brother) se chargent ensuite de nous réanimer chaudement. Puis, trois singles qu'on imagine tout droit tirés d'un nouveau UNKLE é(mer)veillent définitivement : l'envoûtante et animale incantation The Tiger (Sergio Pizzorno et Christopher Karloff de Kasabian dirigent une cérémonie voodoo électrisante grisée par des rythmes africains), l'étrange Erase You (meilleure idée d'un Kid A organique, dénué d'électronique), et surtout You Made It (foudroyante et lumineuse folk song aux arpèges bondissants chantée de manière sublime par Chris James, du groupe anglais Stateless). The Outsider s'achève comme il avait commencé, par deux essais hip hop, dont le dansant à souhait Enuff (amplifié par la verve de Q-Tip dans le rôle du parfait tribun). Quand ce troisième essai a fini d'épuiser ses dernières notes, on n'en croît pas nos oreilles, déboussolé par ce qu'on vient d'entendre. Une nouvelle question nous turlupine alors : ne faut-il pas être un artiste d'envergure pour réaliser avec tant de classe un disque porteur d'une telle schizophrénie ?