Réenregistrer la quasi-totalité des
chansons de Damaged (1981) de Black Flag, en se basant exclusivement sur
les souvenirs qu’il en a gardé, sans jamais aller écouter l’original : c’est
l’idée saugrenue et géniale qu’a décidé de suivre David Longstreth pour la
conception de ce cinquième long format de ses Dirty Projectors. Le premier
album des pionniers du punk hardcore californien, classique favori des
cassettes de son adolescence, devient ainsi l’étonnant substrat de ce disque
touffu et déconcertant. Diffusées à travers ses projecteurs cradingues, les
expéditives déflagrations électriques du groupe d’Henry Rollins ressortent
diffractées, étirées, colorées, méconnaissables. Leurs relectures empruntent
des formes rythmiques complexes, regorgent de chœurs féminins, d’harmonies
biscornues, de guitares cristallines pseudo-africaines, d’arrangements de bois
jazzy (Police Story) et de brèves déferlantes soniques. L’esprit est à
la fois très free et arty (Red Krayola n’est jamais loin), mais tout aussi
délicat et savant (Sufjan Stevens vient à l’esprit plus d’une fois). Les
étiquettes voltigent : gospel expérimental ? Country
progressive ? Folk jazz psychiatrique ? Avant-soul ? La ferveur
saisissante avec laquelle Longstreth lui-même chante, le timbre étrange de sa
voix, à mi-chemin entre Boy George et Prince, ne font qu’ajouter à la
stupéfaction que peut inspirer ce disque OVNI, tantôt éprouvant, tantôt
séduisant (Gimmie Gimmie Gimmie, Rise Above), mais
continuellement surprenant.