Quelques mois avant la sortie d'Exciter, notre envoyé spécial Philippe Richard croisait la route de Martin Gore et Andrew Fletcher, enfermés dans un somptueux palace londonien. Et voilà, à peu près, ce qu'il s'est dit…
En septembre dernier, vous avez organisé une fête pour célébrer les vingt ans de signature avec Mute.
MARTIN GORE : Daniel Miller, le patron de Mute, nous le connaissons comme un ami plutôt que comme un patron de maison de disques. Il nous a permis de grandir très graduellement. Si on avait été signés par un major, on aurait sans doute été virés au moment du troisième album. Notre relation avec Mute a toujours été exceptionnelle. Et nous sommes très chanceux. C’est le dernier label indépendant survivant de cette époque.
Et vous êtes vous-mêmes, avec U2 et The Cure, l'une des rares formations survivantes de cette époque. Vous êtes passés par des crises profondes, mais le groupe existe toujours.
ANDREW FLETCHER : On aime se dire que c’est la musique qui continue à nous rassembler. Et c’est d’ailleurs sans doute la vérité. Nos albums continuent à s’améliorer, alors on a toutes les raisons pour continuer.
MG : On n’a jamais été complètement “out”, horscircuit. Donc, on ne s’est jamais trouvé dans la situation de devoir jouer sur la corde rétro pour exister. Notre musique, je crois, est toujours restée en phase avec son époque.
Martin, pour l’écriture de cet album, vous avez commencé seul. Mais assez en amont dans le processus, vous avez demandé à Gareth Jones et Paul Freegard de vous assister. Vous aviez besoin de pression pour avancer ?
MG : J’avais besoin de leur présence physique dans le studio pour que je puisse avancer. J'avais besoin de savoir qu’ils m’attendaient. Pendant six mois, je n’ai eu aucune bonne idée. Je n’essayais pas vraiment d’ailleurs. Je sortais pas mal durant cette période, à faire la fête et je me réveillais avec la gueule de bois. Tu n’avances pas beaucoup quand tu es dans cet état d’esprit. Mais leur présence pouvait me pousser à travailler. Et ça a marché extrêmement bien. Et si ca ne venait pas, je me retirais pendant quelques heures dans une autre partie de la maison et je revenais toujours avec quelque chose. Sans eux, j’aurais cherché un peu, puis laissé tomber.
Quel a été leur rôle exact, hormis celui de stimulant.
MG : Gareth est ingénieur du son et Paul est programmateur de synthés. Quand j’avais une idée de base, ils m’aidaient à créer une atmosphère, à donner de premières directions au morceau.
Mark Bell a produit l’album. Pourquoi était-il l’homme de la situation ?
AF : Les premières démos avaient une approche très électronique. Alors forcément, il fallait quelqu’un de très compétent dans ce domaine. Plusieurs noms ont été avancés, mais aucun ne convenait vraiment. Mais Mark est l’une de ces rares personnes qui sache travailler à la fois l’électronique et les chansons. La plupart des gens qui travaillent bien les sonorités électroniques ne sont pas des champions de la chanson.
C’est bien son travail pour Björk, sur Homogenic et Selmasongs, qui vous a intéressés.
MG : Oui. Mais Daniel Miller avait travaillé avec lui auparavant. Je ne sais pas trop dans quel contexte mais il le connaissait personnellement. Mark est quelqu’un de très calme, très humble. Sa présence dans le studio a été très importante pour le disque et pour l'ambiance dans le groupe. Il a joué un rôle primordial sur cet album. Le plus important, c’est qu’il ne pense jamais en termes de clichés. En fait, je crois qu’il pense différemment des autres. Et ça donne des résultats assez étonnants. Il commençait avant nous le matin pour pouvoir se concentrer, sans que nous soyons là.
On sentait déjà cette tendance : vous semblez épurer de plus en plus les chansons, enlever tout ce qui serait trop “flashy”.
MG : Pour les derniers albums, l’enjeu était vraiment de créer des atmosphères. Ils sont beaucoup plus minimalistes que par le passé, c’est vrai.
La technologie informatique est de plus en plus conviviale, intuitive. Est-ce que cela contribue à faire évoluer votre musique ?
MG : Sûrement du point de vue des sonorités. Mais ce n’est jamais essentiellement une question de technologie. Quelquefois, travailler avec l’électronique dès la conception du morceau peut cacher la chanson, alors que débuter par le squelette permet de s’assurer qu’il est solide. Etre sûr qu’on a une base qui tiendra le coup.
Les guitares ne sont pas vraiment une nouveauté chez vous, mais vous semblez avoir trouvé cette fois le bon équilibre pour les injecter.
MG : Au moment des démos, souvent, il n’y a que des guitares et des voix qu’on travaille ensuite au Pro Tools. Et l'on essaie ensuite d’emmener la chanson dans des directions complètement différentes, en ajoutant, par exemple, de nombreux effets électroniques, des sonorités bizarres. Et quelques jours plus tard, on réécoute la guitare, comme point de référence, pour évaluer le chemin parcouru et surtout pour voir comment les deux peuvent se marier, le côté organique de la guitare et les sons électroniques durs. Et à partir de là, on épure.
Vous composez essentiellement à la guitare ?
MG : Oui, ou au piano. Juste pour trouver la structure des accords de base et la ligne de chant. Mais souvent, la base de la chanson disparaît dans la version finale.
Envisagez-vous d’éditer ces démos un jour ?
MG : Peut-être sur le site web.
Vous avez dit que vous trouviez cet album plus optimiste : c'est entre autres ce qui explique le titre d'Exciter ?
MG : On voulait un titre positif, comme Ultra pouvait l'être. On nous dépeint quelquefois comme déprimés, misérables. Mais on n’a pourtant jamais ressenti notre musique de cette façon. Même si nous avons eu nos périodes sombres, comme à l'époque de Black Celebration.
Les textes ne sont pas particulièrement joyeux, pourtant.
MG : Pour qu’une chanson soit intéressante, il faut qu’elle ait au moins un petit côté sombre, aussi minime soit-il. Même s'il s'agit d'une pure chanson d’amour. Toutes les chansons parlent de relations, d'observations que j'ai pu faire dans mon entourage.
Les textes sont rarement limpides : il semble que vous aimiez laisser la porte ouverte à plusieurs interprétations.
MG : C’est important que chacun puisse se faire sa propre histoire. C’est sans doute aussi ce qui permet à Dave de vivre complètement les morceaux. Je ne les explique pas plus à lui qu’à quelqu’un d’autre. Mais souvent, j’écris spécifiquement pour lui. Et d’ailleurs, son interprétation, le sens qu’il donne à une chanson est souvent plus juste que ce que j’ai voulu y mettre initialement. Cette fois-ci, Dave a passé beaucoup, beaucoup de temps sur les voix. Dans le passé, il n’intervenait vraiment qu’au moment de les enregistrer. Cette fois, il était là tous les jours, et il faisait des exercices de chant, essayait plusieurs versions, chantait toute la journée.
Comment choisissez-vous les titres que vous chantez ?
M.G. : C’est assez évident. La voix de Dave a des caractéristiques, particulières, avec une part d’agression, d’attitude particulière. Il a une voix de rock star, ce que moi, je n’ai pas. Dave m’a tout de suite dit que je devais chanter Comatose. Pour Breathe, je crois que c'est Mark qui a pris la décision. Il aimait particulièrement la démo.
Vos deux thèmes récurrents sont toujours les mêmes, l’amour, avec un balancement entre amour physique et intellectuel, et la spiritualité. Même s’il y a cette fois moins de références à la Bible. En fait, beaucoup de vos chansons expriment un besoin de trouver un sens à la vie.
MG : Je ne sais pas trop. Ce qui est vrai, c’est que j’ai une vie heureuse actuellement, même si ça ne s’entend pas trop dans les chansons. Je vis en Californie depuis huit mois. Et se réveiller tous les jours avec le soleil, avec une vue sur les montagnes, c’est vraiment fantastique. Je ne pouvais plus supporter le temps misérable de l’Angleterre.
Et vous, Andrew, où habitez-vous ?
AF : (Entre deux douloureuses quintes de toux.) Oh, ici, à cinq minutes d’Abbey Road. Et Dave vit à New-York. Mais on a passé presque tout l’an dernier, et une partie de cette année à se voir tous les jours.
Il y a quelques invités sur Exciter, dont Airto Moreira, un percussionniste très réputé…
MG : Il travaillait apparemment dans le studio où l'on a enregistré, à Santa Barbara. Il est venu un jour où l'on avait du mal à caler une boucle de percussion. Il s’est présenté et a offert ses services, très humblement. Mark Bell, lui a dit : “Ok, pourquoi pas ?” Nous, on se demandait qui pouvait bien être ce mec bizarre. On n’avait aucune idée de qui il était. Puis on a découvert que c’était l’un des plus grands percussionnistes au monde. (Rires.) Il y a également un des amis de Dave, Knox Chandler, qui s'est occupé des arrangements pour le quartette de cordes sur When The Body Speaks. Et Christian Eigner a joué de la batterie sur quelques morceaux.
Les invités ont toujours joué un rôle limité…
AF : On en a eu plus pour Ultra. Là, l’invité d’honneur, c’est Mark Bell et il joue un vrai rôle très important. À certains moments, on a travaillé simultanément sur trois morceaux. C’est beaucoup de pression.
Les récentes photos de presse du groupe, comme d’habitude réalisées par Anton Corbijn, sont les plus naturelles, simples, sans apprêts que vous ayez jamais faites…
AF : Oui, elles sont en accord avec l’ambiance du disque, de son enregistrement. Quand on a travaillé sur cet album, on a vraiment pris beaucoup plaisir, on avait de nouveau envie de bosser ensemble. On s’est débrouillé pour que tout se passe bien.
Les problèmes sont derrière vous ?
AF : Je n’ai jamais dit ça. Y a-t-il du bois à toucher dans cette pièce ?
Martin, vous êtes le compositeur exclusif du groupe. Cette situation pourra-t-elle un jour évoluer ?
MG : Andy n’écrit pas de chansons… (Andy prend un air gêné.) Donc, ce n’est pas le problème, je ne suis pas celui qui lui aurait refusé ses compositions. Dave s’y est essayé, mais il a du mal à pousser les choses au bout. Je crois qu’il envisage un disque solo, peut-être après la tournée.
Depuis la sortie de Counterfeit en 1989, il a plusieurs fois été question que vous réalisiez un disque solo…
MG : Oh, il en est question tout le temps. (Sourire.) Il s'est passé quatre années entre Ultra et ce disque, mais il n’y a pas eu de vrai grand break. La compilation de singles est sortie en 98, et l'on a tourné pour la promouvoir. Et puis, on a travaillé pendant un an et demi à ce disque. Donc, si, on compte bien, je n’ai eu à peu près que six mois off.
Sur le premier single, Dream On, on trouve un remix étonnant signé Bertrand Burgalat.
MG : C'est un remix fantastique ! Ça sonne un peu comme du funk 70's. Il a pris la chanson et il l’a retravaillée de fond en comble, refait jouer des gens sur chaque partie. On dirait un morceau pour un James Bond. C’est vraiment l’un des meilleurs remixes que l'on ai eu.
Vos singles sortent souvent en deux versions, avec des remixes différents. En dehors de l’aspect commercial, vous y portez un intérêt particulier ?
AF : Oh, quelquefois, ces remixes sont meilleurs que les versions originales.
MG : Comme celui de Butch Vig pour In your room
AF : Le remix de Useless par Air était aussi très malin…
La fin de la phrase d’Andy se perd dans une nouvelle quinte de toux. Les larmes jaillissent de ses yeux, il se lève et se dirige vers la salle de bain sans pouvoir s’arrêter. “ Excusez-moi, je suis en train de crever. Je vais dans la pièce à côté, ça pourrait bien être ma dernière interview, ” lâche Fletcher. Alertée, l’attachée de presse rentre dans la chambre et met fin à l’interview. Aux dernières nouvelles, Andrew Fletcher s’est remis.
Propos recueillis par Philippe Richard.
Le Home House n’est pas un hôtel comme les autres. Aucune plaque ostentatoire n’est apposée sur la façade en pierre de taille de l’immeuble victorien. D'ailleurs, le Home House n’est pas un hôtel mais plutôt un club privé avec des chambres. Très “cosy”, très “british”, très à deux pas d’Oxford Street. C’est dans ce cadre tout en sombres boiseries, épaisses moquettes, faïences coloniales et couloirs tortueux que Depeche Mode reçoit la presse européenne, selon un planning taillé au cordeau.
Après avoir quelque peu hésité sur la direction à prendre dans le dédale, l’attaché de presse français me transmet à une attachée de presse anglaise speedée qui m’installe dans une vaste chambre au luxe aussi désuet que raffiné. Seul détail anachronique : contre le manteau de la petite cheminée est apposé une affiche cartonnée de la pochette d’Exciter, le nouvel album. Et cette fleur aux reflets verdâtres, brillant d’une lueur maladive, contraste avec l’impression de santé corsetée et de propreté méticuleuse de la pièce. Martin Gore et Andrew Fletcher arrivent une poignée de minutes plus tard. Le premier arbore un sourire blanc à faire des pubs pour du dentifrice, un bronzage californien et sa coiffure blond caniche habituelle. T-shirt, pantalon serré, mince chaîne en or autour du cou. La poignée de main est chaleureuse, le sourire large, mais l’œil reste assez froid. Martin contrôle et il ne faudra pas compter sur lui pour les épanchements et les confessions privées. Andrew Fletcher, grand, pâle, pull léger, pantalon de flanelle, presque neutre, réprime une quinte de toux et s’installe aux côtés de son compère (ami, chef, associé, ne rayez aucune des mentions) sur un canapé de soie pourpre.En septembre dernier, vous avez organisé une fête pour célébrer les vingt ans de signature avec Mute.
MARTIN GORE : Daniel Miller, le patron de Mute, nous le connaissons comme un ami plutôt que comme un patron de maison de disques. Il nous a permis de grandir très graduellement. Si on avait été signés par un major, on aurait sans doute été virés au moment du troisième album. Notre relation avec Mute a toujours été exceptionnelle. Et nous sommes très chanceux. C’est le dernier label indépendant survivant de cette époque.
Et vous êtes vous-mêmes, avec U2 et The Cure, l'une des rares formations survivantes de cette époque. Vous êtes passés par des crises profondes, mais le groupe existe toujours.
ANDREW FLETCHER : On aime se dire que c’est la musique qui continue à nous rassembler. Et c’est d’ailleurs sans doute la vérité. Nos albums continuent à s’améliorer, alors on a toutes les raisons pour continuer.
MG : On n’a jamais été complètement “out”, horscircuit. Donc, on ne s’est jamais trouvé dans la situation de devoir jouer sur la corde rétro pour exister. Notre musique, je crois, est toujours restée en phase avec son époque.
Martin, pour l’écriture de cet album, vous avez commencé seul. Mais assez en amont dans le processus, vous avez demandé à Gareth Jones et Paul Freegard de vous assister. Vous aviez besoin de pression pour avancer ?
MG : J’avais besoin de leur présence physique dans le studio pour que je puisse avancer. J'avais besoin de savoir qu’ils m’attendaient. Pendant six mois, je n’ai eu aucune bonne idée. Je n’essayais pas vraiment d’ailleurs. Je sortais pas mal durant cette période, à faire la fête et je me réveillais avec la gueule de bois. Tu n’avances pas beaucoup quand tu es dans cet état d’esprit. Mais leur présence pouvait me pousser à travailler. Et ça a marché extrêmement bien. Et si ca ne venait pas, je me retirais pendant quelques heures dans une autre partie de la maison et je revenais toujours avec quelque chose. Sans eux, j’aurais cherché un peu, puis laissé tomber.
Quel a été leur rôle exact, hormis celui de stimulant.
MG : Gareth est ingénieur du son et Paul est programmateur de synthés. Quand j’avais une idée de base, ils m’aidaient à créer une atmosphère, à donner de premières directions au morceau.
Mark Bell a produit l’album. Pourquoi était-il l’homme de la situation ?
AF : Les premières démos avaient une approche très électronique. Alors forcément, il fallait quelqu’un de très compétent dans ce domaine. Plusieurs noms ont été avancés, mais aucun ne convenait vraiment. Mais Mark est l’une de ces rares personnes qui sache travailler à la fois l’électronique et les chansons. La plupart des gens qui travaillent bien les sonorités électroniques ne sont pas des champions de la chanson.
C’est bien son travail pour Björk, sur Homogenic et Selmasongs, qui vous a intéressés.
MG : Oui. Mais Daniel Miller avait travaillé avec lui auparavant. Je ne sais pas trop dans quel contexte mais il le connaissait personnellement. Mark est quelqu’un de très calme, très humble. Sa présence dans le studio a été très importante pour le disque et pour l'ambiance dans le groupe. Il a joué un rôle primordial sur cet album. Le plus important, c’est qu’il ne pense jamais en termes de clichés. En fait, je crois qu’il pense différemment des autres. Et ça donne des résultats assez étonnants. Il commençait avant nous le matin pour pouvoir se concentrer, sans que nous soyons là.
On sentait déjà cette tendance : vous semblez épurer de plus en plus les chansons, enlever tout ce qui serait trop “flashy”.
MG : Pour les derniers albums, l’enjeu était vraiment de créer des atmosphères. Ils sont beaucoup plus minimalistes que par le passé, c’est vrai.
La technologie informatique est de plus en plus conviviale, intuitive. Est-ce que cela contribue à faire évoluer votre musique ?
MG : Sûrement du point de vue des sonorités. Mais ce n’est jamais essentiellement une question de technologie. Quelquefois, travailler avec l’électronique dès la conception du morceau peut cacher la chanson, alors que débuter par le squelette permet de s’assurer qu’il est solide. Etre sûr qu’on a une base qui tiendra le coup.
Les guitares ne sont pas vraiment une nouveauté chez vous, mais vous semblez avoir trouvé cette fois le bon équilibre pour les injecter.
MG : Au moment des démos, souvent, il n’y a que des guitares et des voix qu’on travaille ensuite au Pro Tools. Et l'on essaie ensuite d’emmener la chanson dans des directions complètement différentes, en ajoutant, par exemple, de nombreux effets électroniques, des sonorités bizarres. Et quelques jours plus tard, on réécoute la guitare, comme point de référence, pour évaluer le chemin parcouru et surtout pour voir comment les deux peuvent se marier, le côté organique de la guitare et les sons électroniques durs. Et à partir de là, on épure.
Vous composez essentiellement à la guitare ?
MG : Oui, ou au piano. Juste pour trouver la structure des accords de base et la ligne de chant. Mais souvent, la base de la chanson disparaît dans la version finale.
Envisagez-vous d’éditer ces démos un jour ?
MG : Peut-être sur le site web.
Vous avez dit que vous trouviez cet album plus optimiste : c'est entre autres ce qui explique le titre d'Exciter ?
MG : On voulait un titre positif, comme Ultra pouvait l'être. On nous dépeint quelquefois comme déprimés, misérables. Mais on n’a pourtant jamais ressenti notre musique de cette façon. Même si nous avons eu nos périodes sombres, comme à l'époque de Black Celebration.
Les textes ne sont pas particulièrement joyeux, pourtant.
MG : Pour qu’une chanson soit intéressante, il faut qu’elle ait au moins un petit côté sombre, aussi minime soit-il. Même s'il s'agit d'une pure chanson d’amour. Toutes les chansons parlent de relations, d'observations que j'ai pu faire dans mon entourage.
Les textes sont rarement limpides : il semble que vous aimiez laisser la porte ouverte à plusieurs interprétations.
MG : C’est important que chacun puisse se faire sa propre histoire. C’est sans doute aussi ce qui permet à Dave de vivre complètement les morceaux. Je ne les explique pas plus à lui qu’à quelqu’un d’autre. Mais souvent, j’écris spécifiquement pour lui. Et d’ailleurs, son interprétation, le sens qu’il donne à une chanson est souvent plus juste que ce que j’ai voulu y mettre initialement. Cette fois-ci, Dave a passé beaucoup, beaucoup de temps sur les voix. Dans le passé, il n’intervenait vraiment qu’au moment de les enregistrer. Cette fois, il était là tous les jours, et il faisait des exercices de chant, essayait plusieurs versions, chantait toute la journée.
Comment choisissez-vous les titres que vous chantez ?
M.G. : C’est assez évident. La voix de Dave a des caractéristiques, particulières, avec une part d’agression, d’attitude particulière. Il a une voix de rock star, ce que moi, je n’ai pas. Dave m’a tout de suite dit que je devais chanter Comatose. Pour Breathe, je crois que c'est Mark qui a pris la décision. Il aimait particulièrement la démo.
Vos deux thèmes récurrents sont toujours les mêmes, l’amour, avec un balancement entre amour physique et intellectuel, et la spiritualité. Même s’il y a cette fois moins de références à la Bible. En fait, beaucoup de vos chansons expriment un besoin de trouver un sens à la vie.
MG : Je ne sais pas trop. Ce qui est vrai, c’est que j’ai une vie heureuse actuellement, même si ça ne s’entend pas trop dans les chansons. Je vis en Californie depuis huit mois. Et se réveiller tous les jours avec le soleil, avec une vue sur les montagnes, c’est vraiment fantastique. Je ne pouvais plus supporter le temps misérable de l’Angleterre.
Et vous, Andrew, où habitez-vous ?
AF : (Entre deux douloureuses quintes de toux.) Oh, ici, à cinq minutes d’Abbey Road. Et Dave vit à New-York. Mais on a passé presque tout l’an dernier, et une partie de cette année à se voir tous les jours.
Il y a quelques invités sur Exciter, dont Airto Moreira, un percussionniste très réputé…
MG : Il travaillait apparemment dans le studio où l'on a enregistré, à Santa Barbara. Il est venu un jour où l'on avait du mal à caler une boucle de percussion. Il s’est présenté et a offert ses services, très humblement. Mark Bell, lui a dit : “Ok, pourquoi pas ?” Nous, on se demandait qui pouvait bien être ce mec bizarre. On n’avait aucune idée de qui il était. Puis on a découvert que c’était l’un des plus grands percussionnistes au monde. (Rires.) Il y a également un des amis de Dave, Knox Chandler, qui s'est occupé des arrangements pour le quartette de cordes sur When The Body Speaks. Et Christian Eigner a joué de la batterie sur quelques morceaux.
Les invités ont toujours joué un rôle limité…
AF : On en a eu plus pour Ultra. Là, l’invité d’honneur, c’est Mark Bell et il joue un vrai rôle très important. À certains moments, on a travaillé simultanément sur trois morceaux. C’est beaucoup de pression.
Les récentes photos de presse du groupe, comme d’habitude réalisées par Anton Corbijn, sont les plus naturelles, simples, sans apprêts que vous ayez jamais faites…
AF : Oui, elles sont en accord avec l’ambiance du disque, de son enregistrement. Quand on a travaillé sur cet album, on a vraiment pris beaucoup plaisir, on avait de nouveau envie de bosser ensemble. On s’est débrouillé pour que tout se passe bien.
Les problèmes sont derrière vous ?
AF : Je n’ai jamais dit ça. Y a-t-il du bois à toucher dans cette pièce ?
Martin, vous êtes le compositeur exclusif du groupe. Cette situation pourra-t-elle un jour évoluer ?
MG : Andy n’écrit pas de chansons… (Andy prend un air gêné.) Donc, ce n’est pas le problème, je ne suis pas celui qui lui aurait refusé ses compositions. Dave s’y est essayé, mais il a du mal à pousser les choses au bout. Je crois qu’il envisage un disque solo, peut-être après la tournée.
Depuis la sortie de Counterfeit en 1989, il a plusieurs fois été question que vous réalisiez un disque solo…
MG : Oh, il en est question tout le temps. (Sourire.) Il s'est passé quatre années entre Ultra et ce disque, mais il n’y a pas eu de vrai grand break. La compilation de singles est sortie en 98, et l'on a tourné pour la promouvoir. Et puis, on a travaillé pendant un an et demi à ce disque. Donc, si, on compte bien, je n’ai eu à peu près que six mois off.
Sur le premier single, Dream On, on trouve un remix étonnant signé Bertrand Burgalat.
MG : C'est un remix fantastique ! Ça sonne un peu comme du funk 70's. Il a pris la chanson et il l’a retravaillée de fond en comble, refait jouer des gens sur chaque partie. On dirait un morceau pour un James Bond. C’est vraiment l’un des meilleurs remixes que l'on ai eu.
Vos singles sortent souvent en deux versions, avec des remixes différents. En dehors de l’aspect commercial, vous y portez un intérêt particulier ?
AF : Oh, quelquefois, ces remixes sont meilleurs que les versions originales.
MG : Comme celui de Butch Vig pour In your room
AF : Le remix de Useless par Air était aussi très malin…
La fin de la phrase d’Andy se perd dans une nouvelle quinte de toux. Les larmes jaillissent de ses yeux, il se lève et se dirige vers la salle de bain sans pouvoir s’arrêter. “ Excusez-moi, je suis en train de crever. Je vais dans la pièce à côté, ça pourrait bien être ma dernière interview, ” lâche Fletcher. Alertée, l’attachée de presse rentre dans la chambre et met fin à l’interview. Aux dernières nouvelles, Andrew Fletcher s’est remis.
Propos recueillis par Philippe Richard.