Londres, 23 mars 2001. Il règne un calme olympien dans le bar cossu du
petit mais luxueux Leonard Hotel. Le barman réarrange tranquillement
les fleurs, lorsque David Gahan fait son apparition. Coupe de cheveux
87, manteau en cuir, tee-shirt et pantalon noir, le chanteur, et figure
emblématique, de Depeche Mode a donc bien fait une croix définitive sur
son look grunge de l'époque Songs Of Faith And Devotion. Un retour vers
le futur identitaire qui fait sans doute œuvre de thérapie pour cet
homme qui – divorcé deux fois, marié trois fois – a failli succomber
aux excès qui tendent si facilement les bras à tous ceux qui ont
essayé, un beau jour, d'épouser le mythe de la vie de rock star.
Détendu, souriant, parlant sans tabou des démons du passé et, surtout,
de ses espoirs pour l'avenir, ce miraculé a retrouvé la foi… En la vie,
en la musique, en Depeche Mode.
Tu affirmes déjà que Exciter est l'album de Depeche Mode dont tu es le plus fier…
C'est vrai… Aujourd'hui, je sais où j'en suis et, surtout, ce que j'ai apporté à ce disque, ou plutôt ce que j'ai essayé d'y apporter. Mon objectif était de donner plus de profondeur au son Depeche Mode. Pour cela, j'ai beaucoup travaillé ma voix, beaucoup travaillé sur ces morceaux en studio : je les écoutais très fort, puis très bas. Alors que les versions étaient encore assez abstraites, Mark Bell (ndlr. producteur d'Exciter) a quand même voulu bosser sur le chant. Il travaille ainsi avec Björk également… Il voulait que je sois plus “expressif”, que j'arrive à créer une atmosphère, qui l'aiderait à bâtir l'univers sonore du disque. On n'avait jamais travaillé comme cela avant. Et pour moi, ce fut vraiment très… excitant. (Sourire.) Je n'ai pas non plus abordé les morceaux de la même manière. Avant, je me disais toujours : “Ce sont les chansons de Martin, il faut que je fasse de mon mieux, et j'espère qu'il aimera le résultat”. Je n'avais que cela en tête avant et ça me bouffait littéralement. Cela m'empêchait ne serait-ce que de respirer. En plus, cette fois, je ne me suis pas forcément identifié aux textes en tant que tels, mais plus aux émotions et aux sentiments qui se dégageaient des morceaux…
La naissance de ce disque a paraît-il été douloureuse…
Après la fin du Singles Tour, j'espérais que l'on se mette très vite au travail, car cette tournée avait décuplé ma motivation… Le fait d'utiliser de nouveaux musiciens fut très enrichissant car ils ont apporté leur touche aux anciens titres, ils les ont fait évoluer. Mais Martin n'a pas été tout de suite suffisamment motivé pour écrire. Moi, j'avais des idées de chansons qui n'avaient pas été retenues pour Ultra. Et avec Knox, un ami qui est violoncelliste et guitariste, on a commencé à travailler sur ces ébauches, dans son petit studio de l'East Village. Et d'un coup, on s'est retrouvé à composer. (Sourire.) Ce fut pour moi une énorme source d'inspiration, d'autant plus que je n'avais jamais confronté mes idées avec quelqu'un auparavant. À la fin de l'année 1999, je me suis rendu à Londres et Martin n'arrivait toujours à rien. Vu ce que je venais de faire, je lui ai suggéré de travailler en collaboration, je lui ai dit que cela pourrait peut-être provoquer un déclic, le motiver. En général, Martin est très perso, il n'aime pas trop exposer ses idées aux autres… Mais il a accepté. (Sourire.) Paul Freegard, un programmateur, et Gareth Jones, qui avait déjà travaillé avec nous dans le passé, ont installé leur matériel dans son studio. Ils ont bossé chez lui, et Martin était presque obligé d'écrire ! (Rires.) Très vite, il a composé Dream On, Shine, The Dead Of Night, I Feel Loved, qui est l'une des premières chansons que j'ai entendues… Moi, j'avais prévenu Paul : “Martin va vous dire : ‘C'est nul, j'ai déjà fait ce genre de trucs dans le passé…’” (Rires.) Je leur ai conseillé d'enregistrer toutes les idées, aussi simples soient-elles… Lorsque je suis retourné à Londres en janvier, j'étais très motivé, surtout après les six mois passés en studio avec Knox. Cette collaboration m'avait donné confiance. Et quand j'ai chanté Shine la première fois, j'ai su qu'il fallait que je sois dans ce nouveau projet ! (Sourire.) J'adorais la mélodie, qui est très forte, très belle au niveau émotionnel. Et puis, Russel, un ami de Martin, a fait cette remarque qui m'a énormément touché : “Avant que tu ne chantes, je n'étais pas très sûr que ces morceaux soient du Depeche Mode. Maintenant, j'en suis persuadé !” En fait, ces quelques mots qui peuvent sembler anodins m'ont convaincu que je contribuais vraiment au groupe… Parce que, juste après Ultra, je commençais à me poser des questions sur mon importance au sein de Depeche Mode. Je n'étais plus sûr de rien… Même si tout le monde me disait que j'étais idiot. Mais je traversais une période de changements, aussi bien au niveau émotionnel que physique. Il fallait que j'analyse tous les aspects de ma vie, voir ce que je retirais de tout ce que je faisais, si c'était sain pour mon équilibre. Je me suis mis à douter énormément… Sans que personne n'en soit responsable. Mais cette remise en question était nécessaire. J'ai compris qu'il fallait que j'arrête de penser avant tout à faire plaisir aux gens…
Quand tu parles de faire plaisir aux gens, tu fais surtout référence à Ultra ?
Oui… (Silence.) Ce fut une lutte… Je ressentais constamment l'impression d'être jugé. Sans compter que je me jugeais moi-même : “Je ne suis pas assez bon…” À la moitié de l'enregistrement, je suis rentré à Los Angeles. Et là, j'ai dû affronter plein de choses… (Silence.) Mais j'ai été forcé de changer. Surtout à cause de la loi. (Sourire.) Aujourd'hui, je peux remercier Dieu… (Silence.) J'ai quand même été retrouvé au seuil de la mort. Parfois, cette seule pensée me donne des sueurs froides. Je n'ai pas changé tout de suite pourtant. Mais quelques jours après ma sortie d'hôpital, notre manager m'a appelé : “Dave, qu'est-ce que tu comptes faire maintenant ? Parce que tu es danger, tu vas avoir de gros problèmes. Et je ne suis pas sûr de pouvoir encore t'aider…” Jonathan (Kessler) est un ami, mon meilleur ami sans doute. Alors, je lui ai promis de tout faire pour m'en sortir, de suivre un traitement. Et il a duré six mois. Mais en même temps, j'ai continué à bosser sur Ultra, à LA. J'allais enregistrer en journée et je devais revenir à une heure spécifique, en soirée, dans une maison où nous étions une dizaine. Il y avait d'autres musiciens, un pianiste de jazz, deux batteurs, des acteurs aussi… Parfois, le soir, on jouait ensemble, j'étais à la guitare ou à l'harmonica. C'est là que j'ai réalisé à quel point j'adorais la musique. Je me souviens d'avoir enregistré It's No Good à cette période, alors que je prenais des cours de chant, avec une Écossaise, Evelyn, une femme géniale… C'est grâce à tous ces gens si à j'ai retrouvé l'amour de la vie. Daniel Miller m'a appelé pour m'encourager, me dire que je n'avais jamais aussi bien chanté. Mais je savais que Martin était plus circonspect. Et quand je rentrais le soir, je chialais, je ne cessais de me répéter que je n'étais pas assez bon… Mais dans cette maison, on s'épaulait tous, on savait qu'on pouvait s'en sortir ensemble. Et j'ai pu finir l'album. En revanche, je ne voulais pas partir en tournée et, heureusement, ni Martin ni Fletch n'en avaient envie. Ils n'allaient pas si bien que ça non plus. Ils étaient encore sous le choc de la tournée Songs Of Faith And Devotion… Alan était parti, et l'on se cherchait encore en fait.
Penses-tu qu'Ultra a été en quelque sorte nécessaire pour que vous retrouviez confiance et puissiez continuer…
Je crois, oui. C'était une expérience douloureuse, car mon corps avait encore peur. Pour Ultra, il n'y avait aucun leader, personne n'a osé prendre les choses en mains. Avec Exciter, j'étais décidé à diriger la manœuvre… Je ne veux pas dire que je suis devenu le chef. Car sans Martin, sans Gareth, sans Paul, ce disque n'existerait pas, c'est une évidence. Mais j'ai senti qu'il était important pour Depeche Mode que l'un d'entre nous se décide à diriger. Et il fallait que ce soit moi, c'est mon job. (Sourire.) Je suis vraiment content des premières réactions sur ce nouvel album. C'est agréable d'apprendre que des gens sont touchés par ma voix. Sur certains des disques précédents, j'ai l'impression que ce n'était pas vraiment moi. Aujourd'hui, c'est un peu comme si j'avais retrouvé mon âme.
Le fait d'avoir quitté Los Angeles pour t'installer à New York t'a également aidé à retrouver confiance ?
À la fin du traitement, je suis retourné chez moi, avec la fille qui est aujourd'hui ma femme. Quand on est rentré, j'ai immédiatement compris que je ne pouvais plus rester là. J'avais quitté cette maison six mois auparavant, il faisait sombre, tu pouvais couper l'atmosphère au couteau… C'était dur, trop d'événements effrayants s'étaient déroulés dans ces lieux. Peu de temps après, nous avons déménagé à New York. Là-bas, je ne connaissais personne, et ma femme m'a présenté des amis à elle. Il a fallu que je retrouve une vie sociale. La différence entre les deux villes est énorme. À LA, il n'y a pas de culture, de vie sociale en fait. Les seules choses qui comptent sont les signes extérieurs : ton look, ta voiture, ta maison. Tu as l'impression que l'on te suce la moelle. Ça m'a certainement plu les deux premières années, mais après… (Silence.) Mais il y a beaucoup d'éléments qui m'ont permis de retrouver confiance. Mon nouveau mariage, la naissance de ma petite fille, qui m'a bouleversé. (Sourire.) Et puis, il y a aussi mon fils, Jack, avec qui je viens de passer le week-end. Je suis fier de lui. En fait, j'ai réalisé… (Silence.) J'ai réalisé que toutes ces choses comptent beaucoup plus pour moi que je n'ai pu le penser à une certaine époque. J'ai de la chance d'être encore de ce monde. Il y a tant de gens qui ont vécu ce que j'ai vécu et qui n'en sont jamais revenus. Je pense surtout à Kurt Cobain. Je ne l'ai jamais rencontré, mais je peux m'identifier à lui. Juste par son regard, ses yeux… Tu sais, quand tu es dans une salle avec cinquante personnes qui ont connu la même chose que toi et qui commencent à en parler, tu ressens une honnêteté que tu ne trouves pas dans la vie de tous les jours… Ça demande un tel courage. J'ai beaucoup appris grâce à cette expérience. Pendant longtemps, j'ai été très égoïste, mes problèmes me semblaient tellement plus importants que ceux des autres. Mais je ne suis plus comme ça.
Peut-on dire qu'Exciter est un nouveau départ pour Depeche Mode ?
Un nouveau départ ou un nouveau chapitre, quelque chose dans ce goût-là, en tout cas… J'espère que, dans le futur, on continuera à évoluer, à rester ouvert, à communiquer. À une époque, on ne pouvait plus parler entre nous. Pourtant, il faut dire ce que tu penses, même si tu n'obtiens pas ce que tu veux, il faut être capable de s'exprimer. Et quand tu es dans un groupe, ce n'est pas forcément évident. Moi, j'ai besoin de dialogues… Seul, je suis incapable d'emmener plus loin mes idées. Ce n'est pas grave d'avoir une idée, de trouver une mélodie et de devoir compter sur quelqu'un pour t'aider. J'aime ça…
Les morceaux que tu as enregistrés avec ton ami à New York, ils sont destinés à un projet solo ?
Exactement ! Avec Knox, ce n'est qu'après avoir achevé cinq chansons que l'on s'est aperçu qu'on faisait un album. (Rires.) Ce n'était pas du tout planifié au départ. Aujourd'hui, on a dû faire dix morceaux en démo et il nous reste des trucs à faire. En janvier prochain, nous irons sans doute en studio. La plupart des instruments sont joués live, mais il y a aussi un peu d'électronique. Je crois que ça pourrait être intéressant de bosser avec quelqu'un comme Mark Bell… Je pense aussi que Flood pourrait apporter quelque chose, j'aimerais bien retravailler avec lui. En tout cas, je ne voulais pas me laisser emprisonner par une approche trop technique, qui est très répressive en fait. J'en ai marre de ces règles : tout doit être parfaitement dans le tempo, tout doit être juste… Perfection, perfection, perfection, il n'y a plus que cela qui compte. Je pense souvent à cette phrase de Dali : “Oubliez la perfection, vous ne l'atteindrez jamais”. Si tu oublies la perfection, tu peux vraiment produire quelque chose de bien. La perfection n'est pas un but en soi… (Sourire.) C'est une illusion de croire que tout peut être parfait. Il y aura beaucoup d'éléments différents dans ce disque : violoncelle, guitare, des sons étranges pour des chansons pop. Il y aura des passages mélancoliques, d'autres, plus amusants. J'évoquerai mon passé… Mais pas comme sur Dream On… De toute façon, avec Depeche Mode, avec Martin, j'ai eu le meilleur des professeurs.
Avant ce disque solo, vous repartez en tournée avec Depeche Mode…
On a une idée assez précise du set maintenant. On remonte jusqu'à Black Celebration. On va jouer ce morceau, cinq ou six titres d'Exciter… Je suis assez surpris car il paraît que les tickets se vendent à une rapidité phénoménale ! Sans doute parce que l'album est sur Napster depuis un moment déjà. (Rires.) J'ai eu ma femme au téléphone hier, elle était en Floride chez sa cousine, qui avait déjà le disque dans son intégralité. (Rires.)
Tu affirmes déjà que Exciter est l'album de Depeche Mode dont tu es le plus fier…
C'est vrai… Aujourd'hui, je sais où j'en suis et, surtout, ce que j'ai apporté à ce disque, ou plutôt ce que j'ai essayé d'y apporter. Mon objectif était de donner plus de profondeur au son Depeche Mode. Pour cela, j'ai beaucoup travaillé ma voix, beaucoup travaillé sur ces morceaux en studio : je les écoutais très fort, puis très bas. Alors que les versions étaient encore assez abstraites, Mark Bell (ndlr. producteur d'Exciter) a quand même voulu bosser sur le chant. Il travaille ainsi avec Björk également… Il voulait que je sois plus “expressif”, que j'arrive à créer une atmosphère, qui l'aiderait à bâtir l'univers sonore du disque. On n'avait jamais travaillé comme cela avant. Et pour moi, ce fut vraiment très… excitant. (Sourire.) Je n'ai pas non plus abordé les morceaux de la même manière. Avant, je me disais toujours : “Ce sont les chansons de Martin, il faut que je fasse de mon mieux, et j'espère qu'il aimera le résultat”. Je n'avais que cela en tête avant et ça me bouffait littéralement. Cela m'empêchait ne serait-ce que de respirer. En plus, cette fois, je ne me suis pas forcément identifié aux textes en tant que tels, mais plus aux émotions et aux sentiments qui se dégageaient des morceaux…
La naissance de ce disque a paraît-il été douloureuse…
Après la fin du Singles Tour, j'espérais que l'on se mette très vite au travail, car cette tournée avait décuplé ma motivation… Le fait d'utiliser de nouveaux musiciens fut très enrichissant car ils ont apporté leur touche aux anciens titres, ils les ont fait évoluer. Mais Martin n'a pas été tout de suite suffisamment motivé pour écrire. Moi, j'avais des idées de chansons qui n'avaient pas été retenues pour Ultra. Et avec Knox, un ami qui est violoncelliste et guitariste, on a commencé à travailler sur ces ébauches, dans son petit studio de l'East Village. Et d'un coup, on s'est retrouvé à composer. (Sourire.) Ce fut pour moi une énorme source d'inspiration, d'autant plus que je n'avais jamais confronté mes idées avec quelqu'un auparavant. À la fin de l'année 1999, je me suis rendu à Londres et Martin n'arrivait toujours à rien. Vu ce que je venais de faire, je lui ai suggéré de travailler en collaboration, je lui ai dit que cela pourrait peut-être provoquer un déclic, le motiver. En général, Martin est très perso, il n'aime pas trop exposer ses idées aux autres… Mais il a accepté. (Sourire.) Paul Freegard, un programmateur, et Gareth Jones, qui avait déjà travaillé avec nous dans le passé, ont installé leur matériel dans son studio. Ils ont bossé chez lui, et Martin était presque obligé d'écrire ! (Rires.) Très vite, il a composé Dream On, Shine, The Dead Of Night, I Feel Loved, qui est l'une des premières chansons que j'ai entendues… Moi, j'avais prévenu Paul : “Martin va vous dire : ‘C'est nul, j'ai déjà fait ce genre de trucs dans le passé…’” (Rires.) Je leur ai conseillé d'enregistrer toutes les idées, aussi simples soient-elles… Lorsque je suis retourné à Londres en janvier, j'étais très motivé, surtout après les six mois passés en studio avec Knox. Cette collaboration m'avait donné confiance. Et quand j'ai chanté Shine la première fois, j'ai su qu'il fallait que je sois dans ce nouveau projet ! (Sourire.) J'adorais la mélodie, qui est très forte, très belle au niveau émotionnel. Et puis, Russel, un ami de Martin, a fait cette remarque qui m'a énormément touché : “Avant que tu ne chantes, je n'étais pas très sûr que ces morceaux soient du Depeche Mode. Maintenant, j'en suis persuadé !” En fait, ces quelques mots qui peuvent sembler anodins m'ont convaincu que je contribuais vraiment au groupe… Parce que, juste après Ultra, je commençais à me poser des questions sur mon importance au sein de Depeche Mode. Je n'étais plus sûr de rien… Même si tout le monde me disait que j'étais idiot. Mais je traversais une période de changements, aussi bien au niveau émotionnel que physique. Il fallait que j'analyse tous les aspects de ma vie, voir ce que je retirais de tout ce que je faisais, si c'était sain pour mon équilibre. Je me suis mis à douter énormément… Sans que personne n'en soit responsable. Mais cette remise en question était nécessaire. J'ai compris qu'il fallait que j'arrête de penser avant tout à faire plaisir aux gens…
Quand tu parles de faire plaisir aux gens, tu fais surtout référence à Ultra ?
Oui… (Silence.) Ce fut une lutte… Je ressentais constamment l'impression d'être jugé. Sans compter que je me jugeais moi-même : “Je ne suis pas assez bon…” À la moitié de l'enregistrement, je suis rentré à Los Angeles. Et là, j'ai dû affronter plein de choses… (Silence.) Mais j'ai été forcé de changer. Surtout à cause de la loi. (Sourire.) Aujourd'hui, je peux remercier Dieu… (Silence.) J'ai quand même été retrouvé au seuil de la mort. Parfois, cette seule pensée me donne des sueurs froides. Je n'ai pas changé tout de suite pourtant. Mais quelques jours après ma sortie d'hôpital, notre manager m'a appelé : “Dave, qu'est-ce que tu comptes faire maintenant ? Parce que tu es danger, tu vas avoir de gros problèmes. Et je ne suis pas sûr de pouvoir encore t'aider…” Jonathan (Kessler) est un ami, mon meilleur ami sans doute. Alors, je lui ai promis de tout faire pour m'en sortir, de suivre un traitement. Et il a duré six mois. Mais en même temps, j'ai continué à bosser sur Ultra, à LA. J'allais enregistrer en journée et je devais revenir à une heure spécifique, en soirée, dans une maison où nous étions une dizaine. Il y avait d'autres musiciens, un pianiste de jazz, deux batteurs, des acteurs aussi… Parfois, le soir, on jouait ensemble, j'étais à la guitare ou à l'harmonica. C'est là que j'ai réalisé à quel point j'adorais la musique. Je me souviens d'avoir enregistré It's No Good à cette période, alors que je prenais des cours de chant, avec une Écossaise, Evelyn, une femme géniale… C'est grâce à tous ces gens si à j'ai retrouvé l'amour de la vie. Daniel Miller m'a appelé pour m'encourager, me dire que je n'avais jamais aussi bien chanté. Mais je savais que Martin était plus circonspect. Et quand je rentrais le soir, je chialais, je ne cessais de me répéter que je n'étais pas assez bon… Mais dans cette maison, on s'épaulait tous, on savait qu'on pouvait s'en sortir ensemble. Et j'ai pu finir l'album. En revanche, je ne voulais pas partir en tournée et, heureusement, ni Martin ni Fletch n'en avaient envie. Ils n'allaient pas si bien que ça non plus. Ils étaient encore sous le choc de la tournée Songs Of Faith And Devotion… Alan était parti, et l'on se cherchait encore en fait.
Penses-tu qu'Ultra a été en quelque sorte nécessaire pour que vous retrouviez confiance et puissiez continuer…
Je crois, oui. C'était une expérience douloureuse, car mon corps avait encore peur. Pour Ultra, il n'y avait aucun leader, personne n'a osé prendre les choses en mains. Avec Exciter, j'étais décidé à diriger la manœuvre… Je ne veux pas dire que je suis devenu le chef. Car sans Martin, sans Gareth, sans Paul, ce disque n'existerait pas, c'est une évidence. Mais j'ai senti qu'il était important pour Depeche Mode que l'un d'entre nous se décide à diriger. Et il fallait que ce soit moi, c'est mon job. (Sourire.) Je suis vraiment content des premières réactions sur ce nouvel album. C'est agréable d'apprendre que des gens sont touchés par ma voix. Sur certains des disques précédents, j'ai l'impression que ce n'était pas vraiment moi. Aujourd'hui, c'est un peu comme si j'avais retrouvé mon âme.
Le fait d'avoir quitté Los Angeles pour t'installer à New York t'a également aidé à retrouver confiance ?
À la fin du traitement, je suis retourné chez moi, avec la fille qui est aujourd'hui ma femme. Quand on est rentré, j'ai immédiatement compris que je ne pouvais plus rester là. J'avais quitté cette maison six mois auparavant, il faisait sombre, tu pouvais couper l'atmosphère au couteau… C'était dur, trop d'événements effrayants s'étaient déroulés dans ces lieux. Peu de temps après, nous avons déménagé à New York. Là-bas, je ne connaissais personne, et ma femme m'a présenté des amis à elle. Il a fallu que je retrouve une vie sociale. La différence entre les deux villes est énorme. À LA, il n'y a pas de culture, de vie sociale en fait. Les seules choses qui comptent sont les signes extérieurs : ton look, ta voiture, ta maison. Tu as l'impression que l'on te suce la moelle. Ça m'a certainement plu les deux premières années, mais après… (Silence.) Mais il y a beaucoup d'éléments qui m'ont permis de retrouver confiance. Mon nouveau mariage, la naissance de ma petite fille, qui m'a bouleversé. (Sourire.) Et puis, il y a aussi mon fils, Jack, avec qui je viens de passer le week-end. Je suis fier de lui. En fait, j'ai réalisé… (Silence.) J'ai réalisé que toutes ces choses comptent beaucoup plus pour moi que je n'ai pu le penser à une certaine époque. J'ai de la chance d'être encore de ce monde. Il y a tant de gens qui ont vécu ce que j'ai vécu et qui n'en sont jamais revenus. Je pense surtout à Kurt Cobain. Je ne l'ai jamais rencontré, mais je peux m'identifier à lui. Juste par son regard, ses yeux… Tu sais, quand tu es dans une salle avec cinquante personnes qui ont connu la même chose que toi et qui commencent à en parler, tu ressens une honnêteté que tu ne trouves pas dans la vie de tous les jours… Ça demande un tel courage. J'ai beaucoup appris grâce à cette expérience. Pendant longtemps, j'ai été très égoïste, mes problèmes me semblaient tellement plus importants que ceux des autres. Mais je ne suis plus comme ça.
Peut-on dire qu'Exciter est un nouveau départ pour Depeche Mode ?
Un nouveau départ ou un nouveau chapitre, quelque chose dans ce goût-là, en tout cas… J'espère que, dans le futur, on continuera à évoluer, à rester ouvert, à communiquer. À une époque, on ne pouvait plus parler entre nous. Pourtant, il faut dire ce que tu penses, même si tu n'obtiens pas ce que tu veux, il faut être capable de s'exprimer. Et quand tu es dans un groupe, ce n'est pas forcément évident. Moi, j'ai besoin de dialogues… Seul, je suis incapable d'emmener plus loin mes idées. Ce n'est pas grave d'avoir une idée, de trouver une mélodie et de devoir compter sur quelqu'un pour t'aider. J'aime ça…
Les morceaux que tu as enregistrés avec ton ami à New York, ils sont destinés à un projet solo ?
Exactement ! Avec Knox, ce n'est qu'après avoir achevé cinq chansons que l'on s'est aperçu qu'on faisait un album. (Rires.) Ce n'était pas du tout planifié au départ. Aujourd'hui, on a dû faire dix morceaux en démo et il nous reste des trucs à faire. En janvier prochain, nous irons sans doute en studio. La plupart des instruments sont joués live, mais il y a aussi un peu d'électronique. Je crois que ça pourrait être intéressant de bosser avec quelqu'un comme Mark Bell… Je pense aussi que Flood pourrait apporter quelque chose, j'aimerais bien retravailler avec lui. En tout cas, je ne voulais pas me laisser emprisonner par une approche trop technique, qui est très répressive en fait. J'en ai marre de ces règles : tout doit être parfaitement dans le tempo, tout doit être juste… Perfection, perfection, perfection, il n'y a plus que cela qui compte. Je pense souvent à cette phrase de Dali : “Oubliez la perfection, vous ne l'atteindrez jamais”. Si tu oublies la perfection, tu peux vraiment produire quelque chose de bien. La perfection n'est pas un but en soi… (Sourire.) C'est une illusion de croire que tout peut être parfait. Il y aura beaucoup d'éléments différents dans ce disque : violoncelle, guitare, des sons étranges pour des chansons pop. Il y aura des passages mélancoliques, d'autres, plus amusants. J'évoquerai mon passé… Mais pas comme sur Dream On… De toute façon, avec Depeche Mode, avec Martin, j'ai eu le meilleur des professeurs.
Avant ce disque solo, vous repartez en tournée avec Depeche Mode…
On a une idée assez précise du set maintenant. On remonte jusqu'à Black Celebration. On va jouer ce morceau, cinq ou six titres d'Exciter… Je suis assez surpris car il paraît que les tickets se vendent à une rapidité phénoménale ! Sans doute parce que l'album est sur Napster depuis un moment déjà. (Rires.) J'ai eu ma femme au téléphone hier, elle était en Floride chez sa cousine, qui avait déjà le disque dans son intégralité. (Rires.)