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Voici donc le disque de la renaissance, de la complicité retrouvée, d'un âge sans toxines frelatées. Il faut sans doute relativiser le discours officiel béat, mais Depeche Mode apparaît bien, physiquement comme musicalement, au sommet de sa forme. Les doutes et les crises n'ont finalement pas été, artistiquement parlant, une mauvaise chose. Ultra, l'album précédent, enregistré alors que Dave Gahan tentait de décrocher de la dope, était entouré d'une aura authentique que le groupe avait rarement atteinte. Car si Depeche Mode a toujours été doué pour les mélodies, il les avait trop souvent carrossées de vinyles collants et de plastique criard. Et quand ils donnaient dans le "ô rage ô désespoir", un trop plein de pathos alourdissait les intentions. On l'aura compris, j'ai longtemps fait partie des réticents. Je me suis abondamment gaussé de leurs looks ridicules des années 80 (ah, la pompadour de Martin Gore), j'ai critiqué les sons de silicium strassé, je les ai souvent qualifiés de rock pour garçons-coiffeurs. J'ai bien dû reconnaître, vers 1986-87, qu'ils avaient su vulgariser les sonorités du rock industriel, mais cela ressemblait encore à de l'opportunisme plutôt qu'à un choix artistique. Puis, alors que l'électronique gagnait ses lettres de noblesse, eux se sont mis à intégrer des guitares, jouant d'une puissante tension organique/synthétique. C'est à peu près au moment où mon intérêt commençait à sérieusement s'éveiller (vers 1993) que la machine a connu de gros bugs. Les "problèmes" de Dave Gahan, le départ d'Alan Wilder, la personnalité ambiguë de Martin Gore, l'effacement d'Andrew Fletcher : la situation était assez chaotique pour mériter attention. Ils n'ont pas déçu. Plus éclectique que le noir Ultra, Exciter est une synthèse sublimée de leur parcours. Certains titres retrouvent l'esprit new wave sombre de Black Celebration, d'autres convoquent les guitares de l'époque Violator. Pas si étonnant, pourtant, puisqu'avant de s'attaquer à cet album, le groupe avait tourné pour promotionner la compilation de ses singles. Martin Gore a pourtant eu du mal à amorcer la pompe. Il a dû faire appel à deux complices, l'ingénieur du son Gareth Jones et le programmeur Paul Freegard, pour le déboguer. Reset parfait puisque Martin a accouché de quelques-unes de ses meilleures mélodies. Puis, le groupe s'est installé dans un studio de Santa Barbara pour travailler avec Mark Bell, qu'il avait repéré pour son travail avec Björk. Excellent choix : l'homme a aidé Depeche Mode à se débarrasser de tout cliché, de toute facilité, réalisant un magnifique travail sur la matière pour trouver les sons "vrais" de chaque chanson. Les textes de Martin ont toujours tourné autour de l'amour et de la quête de spiritualité. Exciter est fidèle à la tradition, même si les références bibliques sont remplacées par le karma. Mais l'amour est toujours cette tension brûlante entre corps et esprit ("What the spirit seeks/The mind will follow/When the body speaks/All else is hollow"), parfois naïve, parfois glauque. L'enfer délicieux du désir encore inassouvi (The Sweetest Condition), le mépris indifférent de qui se sert de ses adorateurs comme objet (The Dead Of Night) ou, plus soft, une plaidoirie pour l'amour libre (Free Love), l'amour comme rédemption suprême (I Feel Loved), la jalousie attisée par la rumeur (Breathe), la passion aliénante (I Am You), et, en guise de bilan général, ces mots pas très originaux de Goodnight Lovers : "When you're born a lover/You're born to suffer/Like all soul sisters/And soul brothers" chantés par Dave sur une mélodie gospel, avec la délicatesse nécessaire pour ne pas trop forcer le trait. Dave, beaucoup plus présent sur l'enregistrement, chante tous ses titres avec une expressivité et une profondeur nouvelle. Dream On, folk blues électronique au beat léger, entame l'album sur cette tonalité spirituelle. Shine s'enveloppe de sons rêveurs, allongés, The Sweetest Condition s'axe sur une guitare slide au son profondément traité, véritable autoroute pour la voix profonde du chanteur, qui sait jouer de la fragilité sur la ballade When The Body Speaks. Puis viennent les guitares déchirées de The Dead Of Night avec son refrain emphatique très mid-80's et son double positif Freelove. Le chant plus neutre de Martin prend le relais sur un Comatose au substrat forcément amniotique. I Feel Loved, hit en puissance, est soutenu par le seul rythme fortement marqué de l'album, le balancement lancinant de Breathe redonne la main à Martin, et le traînant I Am You, plus faible, est rattrapé par l'excellent Goodnight Lovers cité plus haut. Cette fois-ci, c'est sûr, Depeche Mode mérite autant l'admiration que le respect. Puisse-t-il continuer à gagner en substance à chaque année qui passe.
Philippe Richard
MAGIC RPM  #51
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