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Pacific Ocean Blue de Dennis Wilson

chronique d'album
Visage barbu, buriné, marqué au creux du regard jouisseur. Le mythe du surfeur désinvolte et conquérant en prend un coup. Les yeux dans le vague, et non plus sur la vague, Dennis Wilson semble résolu. Prêt à se retourner pour terrasser les succubes qui entravent ses pas sablonneux. L’homme ne se retournera pas. Mais il a écrit la partition de cet instant de détermination. Sourd aux modes, fidèle à son mode de vie, le rebelle de la fratrie Wilson choisit l’année du punk pour sortir sa première escapade en solitaire, Pacific Ocean Blue. Sans faire grands remous malgré ses 250 000 exemplaires écoulés, l’album se laisse oublier dans les bacs, refait surface, s’épuise à nouveau, pour devenir le Saint Graal des collectionneurs de disques. Plus rare encore sont les sessions qui s’ensuivent, annonçant selon son auteur une œuvre “cent fois supérieure”, Bambu, interrompue par une mort logique en 1983. Aujourd’hui Legacy réédite encore le premier et déterre le second, ce qui fait beaucoup pour une seule personne. Pour le fan, soit. Mais pour lui, surtout, qu’on catalogue très tôt comme le mouton blond d’une famille obsédée de musique. Même le père sadique, Murry, a ajouté sa pierre à l’édifice avec sa chanson à danser Two-Step Side-Step, qui tourne inlassablement sur la platine. Et dont il fait passer l’échec commercial à coup de tatannes sur Brian, Carl et Dennis.

Ce dernier en a gardé une indifférence pour l’art solarisé de ses frérots et une prédilection pour la poudre d’escampette, option perlimpinpin. Son implication dans les Beach Boys est hasardeuse, née de l’obstination de sa mère pour que Dennis La Menace ne soit pas écarté du projet familial. Planté derrière les fûts, il se tient à distance élégante de tout ce cirque dont il est pourtant l’inspiration (le surf et les voitures, c’est lui) et le point de mire (les filles, c’est pour lui). Le déséquilibre interne créé par la défection de Brian après la perte de son Smile (1967) dans les limbes torturées de sa psyché permet enfin à son cadet de s’envisager comme un songwriter. À mesure qu’il contribue discrètement, par remarquables touches, aux albums du groupe – Friends (1968), 20/20 (1969), l’inusable Sunflower (1970) où il signe l’incroyable It’s About Time et le languissant Forever, ou Holland (1973) –, il laisse transparaître un style distinct du reste de la famille, et surtout de son aîné. Si la batterie remplit une fonction d’apparat, le piano sera l’instrument de l’intime. Mais Sound Of Free, premier single solo (1969), ne sonne pas encore l’émancipation. Sa face B, Lady, devient même Fallin’ In Love entre les mains de Brian, qui la remanie pour le groupe de sa femme, American Spring. Loin de la splendeur délicate de cette Lady qui l’honore et l’impose comme un compositeur doué, mais qui ne lui ressemble pas vraiment, les chansons de Pacific Ocean Blue se font l’écho de toute une vie de carence. Une carence affective conjurée par tous les expédients possibles – drogue, amour, sexe, vitesse –, mais jamais comblée chez cet hyperactif clinique. Contrairement à son frère, il sait que le passage à l’âge adulte ne se célèbre pas et charrie un limon dégueulasse de frustrations.

Que ceux qui attendent ici un choc esthétique de l’ordre des magnifiques Pet Sounds et (Smiley) Smile se ravisent. Il y a un grain de la taille du Texas dans la carte postale californienne, si poétique soit-elle. Le soleil n’apparaît plus comme le témoin privilégié des tourments intimes, le compagnon idéal de la mélancolie, mais comme le révélateur d’un décor de cendres. Les cendres dans le sillage de la Manson Family, un temps liée à Dennis. Les cendres qui éraillent sa voix dans le menaçant gospel de River Song. Soit le climat west coast dans toute sa splendeur mortifère (Pacific Ocean Blues). Il y flotte une impression d’inachevé, à rebours du pointillisme instrumental des Beach Boys. Des cuivres enroués et pianos désaccordés emportent Time dans un cabaret soul vaudou. Un banjo joueur tient le premier rôle d’une comédie exaltée et poisseuse (Rainbows). L’atmosphère sépulcrale de Moonshine, la beauté violée de Thoughts Of You (Midlake peut dire merci), les effets spatiaux de la ballade Farewell My Friend : tant de petits cailloux semés par cet autodidacte pour accompagner l’émotion sans forcer, tout en défrichant du terrain. Car les curiosités sonores nichées dans ses chansons imparfaites trahissent son appétit vorace pour le studio. Splendide mégalo cocaïné, il coupe, colle, gonfle les pistes comme s’il était Dieu lui-même derrière la console. Pour le pire quand il singe Pink Floyd (Friday Night), mais souvent pour le meilleur.

Gregg Jakobson, son complice à tous les étages, consolide l’échafaudage. Il a lui-même supervisé cette nouvelle version ainsi que le deuxième volet de cette riche réédition, Bambu - Caribou Sessions, auquel il ne participe pourtant pas à l’origine. Épaulé par son groupe de scène, et surtout par le prolifique Carli Muñoz, Dennis n’a jamais cessé de poursuivre sa lancée créative. Même privé de Brother studio, ruiné, méconnaissable, viré par son propre groupe et ignoré par ses pairs, il ne démord pas de cette vocation enfin trouvée. He’s A Bum (traduction : C’est Un Clochard) apparaît là comme une cruelle mise en abyme de la tournure que prend sa vie sans attaches. Les sentiments déjà effleurés dans l’album précédent, malgré tout portés par un certain optimisme, gagnent ici en densité et portent la marque des tragédies intimes : abandon, solitude, quête inlassable d’amour. “On my own again, left alone/How can I cope without the love that I had”, chante-t-il sur Love Surround Me, lamentation chaloupée adressée à son ex-femme Karen Lamm et ponctuée des chœurs de Christine McVie, sa nouvelle petite amie ! La nature insatiable de cet éternel homme blessé se fout de la décence. D’ailleurs son aguicheuse School Girl supporte très bien les traits de Shawn Love, la fille de son cousin Mike, qu’il engrossera par la suite comme une ultime provocation à la face de la morale.

Avec cette même liberté que procure l’égoïsme, les ambitieux exercices de style de Bambu dérivent au gré des vents contraires. Une virgule au piano interrompt ainsi une incantation orageuse (Album Tag Song, autre preuve de production virtuose). D’abord chagrines, les chansons sombrent dans l’extase harmonique ; de tourmentées, elles se font épiques. La voix est plus que jamais râpeuse, maculée de polypes, prête pour le grand saut. Elle croasse comme un vieux briscard de la Nouvelle-Orléans (Love Remember Me), s’essaye au falsetto wilsonien (Wild Situation), s’étrangle en vidant de doux Cocktails. Disparaît, même, sur l’instrumental rêveur Common, que le piano de Badly Drawn Boy connaît sûrement par cœur. Le plus déchirant dans cette histoire sans fin reste les promesses laissées par la contribution brillante de Muñoz. Il cosigne quatre morceaux qui extirpent le Pierrot lunaire de son caniveau, redevenu cabotin et plein d’espoir. Entre les mains de Constant Companion, un ami qui lui veut du bien, le surfeur déchu rayonne sous un soleil plus latin, rond et caressant. Une proposition de bonheur. Ou un reflet illusoire ? “Denny” croit l’apercevoir à fleur de Pacifique, le 28 décembre 1983. À peine le temps de prendre son souffle, et le voilà déjà qui plonge. L’homme ne remontera pas. L’artiste, oui.
Estelle Chardac
MAGIC RPM  #121


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