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Du côté de Delphes, vers le VIe siècle avant Jésus-Christ, l’oracle grec fut longtemps le lieu sacré d’Europe où chaque puissant accourrait dans l’espoir de connaître son propre futur. Osons un parallèle, pourquoi pas : Delphic s’annonce comme le futur de la pop européenne. Via Manchester. Cité vers laquelle tout le peuple mélomane se doit de tourner les oreilles, une nouvelle fois. A priori, ce trio electropop incroyablement talentueux, issu de la mythique ville du nord de l’Angleterre, était plutôt mal parti, en ces temps de crise. Mais toujours, et surtout quand la nation part en vrille, l’axiome typiquement britannique ne manque jamais de s’appliquer : c’est la ville qui crée le groupe. Toujours. Manchester, à la fois “l’estomac et les tripes de la Nation” selon George Orwell, ou la “plus formidable ville des temps modernes”(dixit Benjamin Disraeli au XIXe siècle), a abrité entre ses murs crasseux de brique rouge quantité de formations géniales en trente ans, des Smiths aux Stone Roses, de Badly Drawn Boy à Elbow, des Happy Mondays à I Am Kloot, de Doves à feu Oasis. Et New Order. Surtout New Order.

Car même si les jeunes Delphic paraissent déjà suffisamment (et étonnamment) puissants pour ne pas avoir besoin de béquilles, et encore moins de parrains, comment ne pas voir en eux, malgré tout, les enfants de New Order ? Même urgence distanciée, même triste et contagieux hédonisme, même don magicien de jongler entre impeccables mélodies pop et rythmiques électroniques, entre épique et mélancolie, sautillant et abattu. Malgré tout, l’on sent qu’une génération est passée. Et que Delphic se distingue de ses aînés par sa nostalgie futuriste ou son futurisme nostalgique. Dur à dire. En tout cas, le premier album du trio, qui a entretenu le buzz pendant toute l’année dernière, se montre à la hauteur des ambitions qu’on a pu lui prêter. Cela avait commencé par le bluffant single Counterpoint, produit par le génial Ewan Pearson et sorti sur le label belge R&S. Après avoir tourné les festivals (et pas des moindres), James Cook, Richard Boardman et Matt Cocksedge récidivaient avec le faussement léthargique This Momentary, voyage organisé d’Underworld et de Friendly Fires à Tchernobyl. Leurs apparitions live ont fait plier les plus sceptiques, a priori frileux devant l’alignement de laptops. Ce disque devrait finir de les convaincre.

Si Delphic ouvre la nouvelle année en mettant la barre si haut, c’est qu’il tourne la page des errements derniers, intègre si bien le passé qu’il rend le futur intéressant – ce qui manquait sérieusement à la plupart des productions récentes. Ainsi, Acolyte, toujours produit par Pearson, se permet la house autant que l’indie rock. Le premier titre, Clarion Call, fait absolument saliver, suivi par le catchy nouveau single Doubt, chanson déjà croisée mais complètement révisée. Pourtant, c’est probablement le titre éponyme du disque qui marque le haut de la vague d’un opus mouvementé, avec ses hauts et ses bas, ses rythmes sentis, parfois déstabilisants, et ses guitares cassantes, ses montées d’adrénaline (Counterpoint) et ses retombées d’endorphine (Ephemera). L’album se conclut sur un dixième titre, Remain, qui nous ramène directement à New Order. Reste que ces jeunes gens ont l’attitude de shoegazers affrontant un public qui danse, presque par automatisme – et non l’extravagance rigolarde d’un Peter Hook.

Le trio a avalé les années 80 (Submission), dévoré la décennie suivante (Halcyon) et largement dépassé la vague fluo de Klaxons et consorts. On pourrait certes pointer le manque de fantaisie d’une formation si sérieuse et intellectuelle dans sa démarche. N’empêche, l’application paye, et l’on atteint sur Acolyte une véritable virtuosité, lorsque la guitare – la voix, presque – et la batterie de Dan Theman se fondent si facilement dans une rythmique électronique que l’oreille est naturellement emportée. Surtout, à travers Delphic, le Manchester grandiose et hégémonique qui fut donne des signes de renaissance, prête de nouveau à rêver. Et après avoir été un acteur essentiel de la révolution industrielle occidentale, reste, encore et encore, le lieu d’une révolution musicale et dès lors culturelle. Pour le monde entier.
Gilles Duhem
MAGIC RPM  #138


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