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Article - 27/01/11 de Deerhoof

interviews
Forts d'une discographie fournie et en perpétuelle ascension, les funambules de Deerhoof continuent d'œuvrer à la lisière de la normalité, dans un combat sans pitié contre la facilité et le confort moderne. Après le coup de génie Offend Maggie (2008), le groupe américain repousse encore les limites de sa créativité débordante sur Deerhoof Vs. Evil, véritable manifeste en faveur d'une pop cubiste aux déconstructions plus lumineuses que jamais. [Article Thomas Bartel & Catherine Guesde].


Deerhoof - I Did Crimes for You

Allez parler à Deerhoof de l’éternelle classification journalistique (mais aussi esthétique, voire politique…) qui distingue noise et pop, mainstream et underground, classicisme et avant-garde, et vous risquez de jeter un froid entre vous et ce groupe librement génial, qui a échappé ces quinze dernières années à toute tentative d’étiquetage. Emmenée par le batteur filiforme Greg Saunier et la chanteuse-bassiste japonaise Satomi Matsuzaki, dont les routes se sont croisées à San Francisco un beau jour de 1994, rejoints peu après par le guitariste John Dietrich, cette formation iconoclaste a souvent changé de configuration sans pour autant renoncer à sa façon d’aborder le rock. L’intuition et la télépathie, mais surtout un sens inné de l’exploration, apparaissent comme les clefs inconscientes d’une musique imagée, indomptable, mélodieuse, dissonante, sombre ou enfantine. Pour ce qui est des influences, on pourrait d’abord remonter aux approches radicales de la no-wave de DNA ou du post-punk dadaïste de The Red Krayola – période Soldier Talk (1979) –, sans oublier les formations japonaises cultes comme Boredoms et leurs déflagrations bruitistes ou les expérimentations sans limites de OOIOO. Sauf que Deerhoof repeindrait tout ça aux couleurs de l’arc-en-ciel, dans le même esprit indie que ses contemporains de l’époque Pavement et Guv’ner, avec une manière culottée de jongler, le sourire aux lèvres et l’air de rien, avec les structures. Le temps passant, et à son corps défendant, le groupe serait devenu aujourd’hui l’un des derniers bastions noisy pop américains actuels. “On ne se considère pas comme tel ! Ce terme renvoie à l’idée que nous utilisons des sonorités qui n’appartiennent pas au monde de la pop. Disons plus simplement que nous avons recours à tout ce qui est nécessaire pour emmener notre musique là où elle doit aller”.

Ce caractère proprement unique réside dans une identité multiculturelle et floue où les antagonismes font toujours bon ménage, où les idées germent comme des herbes folles. Chacun peut changer de rôles et d’instruments à tout moment. Pour éviter la routine ? “Ces variations résultent simplement du fait que nous sommes des êtres humains avec des centres d’intérêts variés. Ed Rodriguez (ndlr. second guitariste) a grandi en jouant du clavier et de la batterie, Greg a commencé par la guitare, Satomi joue de tout ce qui lui tombe sous la main, et moi, je rêve secrètement d’être batteur !”, détaille John Dietrich. Ce rapport versatile aux instruments, entre maîtrise technique impressionnante pour certains et amateurisme bon enfant pour d’autres, a permis à la formation de grandir comme bon lui semblait et de rebondir quand un de ses musiciens quittait le navire, principalement pour des raisons financières. “Parfois, on a envie de changer des choses dans sa vie, de partir explorer d’autres contrées. Le groupe doit alors réagir d’une manière créative en espérant qu’il en ressortira quelque chose de positif. Plus que les compétences techniques, la qualité première requise au sein de Deerhoof est la capacité d’écoute de chacun, quel que soit son niveau. La plupart de mes musiciens favoris ne sont pas de grands techniciens, mais ce qu’ils réussissent à créer transcende tout”.

Bien qu’il ait joué en première partie de Radiohead ou été invité au Festival High Line chaperonné par David Bowie à New York en 2007, Deerhoof reste dans la marge. Sa musique ne cesse pourtant d’évoluer et de se peaufiner avec le temps, comme l’atteste une discographie pléthorique qui tend à chaque nouvelle étape vers un peu plus d’excellence : du son brut à la limite de l’audible de The Man, The King, The Girl (1997) au sommet de délicatesses empoisonnées de Deerhoof Vs. Evil, chaque album recèle son lot d’explorations rythmiques, d’assemblages incongrus, de déphasages mélodiques. Qu’elle soit trio ou quatuor, avec Satomi, Greg et John comme piliers indéboulonnables depuis le début des années 2000, la formation a toujours essayé de produire chacun de ses disques (plus ou moins) en opposition au précédent. Si l’inégal Reveille (2002) se paraît de textures sonores variées à la manière d’un collage organisé au mixage, le trépidant Apple O’ (2003), œuvre la plus frondeuse et cohérente de cette période, fut enregistré toutes guitares dehors en une seule prise live de neuf heures.


MAGIC RPM  #148


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