Dans sa patiente et non
moins déterminée ascension vers une sorte de Graal alternatif de la pop
bruitiste parfaite, Deerhoof semble avoir décroché le gros lot. Inventant
depuis dix ans sa propre grammaire multilingue entre japanoise à l’idiotie
communicative et mélodies aériennes tout droit sortie de cerveaux échauffés, le
trio de San Francisco est parvenu sans démériter à faire tenir ensemble
l’informe et le réfléchi, le déconstruit et l’enjôleur par une maîtrise
technique proprement soufflante.
Ce n’est d’ailleurs pas une nouveauté dans la
discographie de Deerhoof : le style est simplement arrivé à maturation en
prenant sacrément de l’ampleur, et les piaillements de la chanteuse et bassiste
Satomi Matsuzaki ont sensiblement baissé d’un ton. Des enregistrements au
rabais de The Man, The King, The Girl
(1997) au polissage de Friend Opportunity
(2007), le groupe a changé plusieurs fois de line-up et déborde toujours
d’idées saugrenues qu’ils transforment en purs moments de grâce.
Quelque part entre la pop vintage des
Japonais Pizzicato Five et le foutoir euphorisant des Américains Guv’ner,
Deerhoof est bien le seul rescapé d’une scène américaine des années 90 qui
pratiquait un rock à l’état de chantier permanent, où le décrochage rythmique
s’érigeait en art du retournement. Offend
Maggie possède pour la première fois une cohérence forte, joue autant
d’onomatopées enfantines que de poésie fracturée, révèle des subtilités
d’écriture insoupçonnées, le tout concocté avec un appétit de vivre
particulièrement communicatif.
Alors que certains pinaillent sur la notion très
vague de rock indépendant en lui reprochant de n’être aujourd’hui qu’une
étiquette marchande vide de sens, on ne saurait trop leur conseiller de jeter une
oreille à cet incroyable Offend
Maggie : ils comprendront peut-être que la liberté se paye cher et que
la reconnaissance attend souvent – hélas ! – le nombre des années.