La
mort de Michael Jackson leur a foutu un coup au moral, c’est vrai.
L’année fût rude pour les morts-vivants, les fantômes et les
loups-garous, privés de leur plus fidèle porte parole de ce côté-ci
de l’existence. Dead Man’s Bones va remotiver les troupes six
pieds sous terre et élever les esprits des bien vivants. Comme
souvent, c’est Hollywood qui gère le cimetière. À ma gauche :
Ryan Gosling, l’acteur dont le nom et le visage vous disent
définitivement quelque chose mais dont vous n’avez vu aucun film
même si vous vous souvenez que vous aviez envie de voir Half
Nelson
(2006) à sa sortie. À ma droite : Zach Shields, l’acteur
sans filmographie dont le nom ne vous dit strictement rien et pour
lequel toute recherche Google renvoie sur des pages consacrées à
Ryan Gosling. Les deux amis se découvrent en 2005 une passion
commune pour Tim Burton et l’au-delà, et décident de se coltiner
ces univers brumeux sur scène. Car l’album Dead Man's Bonesest
lui-même le fantôme d’un projet mort-né, une comédie musicale
sur des amours entre bonnes âmes d’outre-tombe, dont la production
a dû être interrompue, faute de moyens. Les chansons subsistent et
elles ont de beaux restes. Elles penchent plutôt du côté d’Ed
Wood et de son artisanat généreux que des grosses productions
hollywoodiennes rutilantes. Ryan Gosling et Zach Shields se sont, en
effet, fixé une ligne très simple qui tient en trois mots : Do It Yourself.
Les garçons ont joué de chaque instrument, apprenant sur le tas si
nécessaire, limitant le nombre de prises pour chaque chanson,
privilégiant la poésie bringuebalante d’assemblages personnels à
la perfection formelle.
La production échoit à Tim Anderson,
guitariste des bientôt cultes Ima Robot (dont Alex Ebert s’est
échappé pour fonder Edward Sharpe & The Magnetic Zeros). Le
résultat est un disque singulier et stupéfiant, beau comme une
apparition nocturne, qui évoque les derniers travaux du grand Damon
Albarn avec The Good, The Bad & The Queen, voire Gorillaz. En
introduction, la voix douce d’une jeune femme égrène quelques
mots magnifiques et programmatiques : “My
suitcase is packed with all your heartbeats/So I walk to their sound
and head towards the sun/So my shadow will cover the tears on the
ground/I’m moving away from the place where you took your last
breathe/To find you my love in the magic of life after death.
Comme ankylosé par ces paroles, l’album prend son temps pour
démarrer, avec un Dead
Hearts en
forme de procession mystérieuse, porté par une guitare à peine
effleurée, des chœurs (forcément) fantomatiques, des bruitages
inquiétants, une rythmique patibulaire. Faux plats, petites
frayeurs, le pouls est ralenti. Dead Man’s Bones soigne sa mise en
scène et frappe un grand coup avec l’immense In
The Room Where You Sleep,
course poursuite rockabilly menée grand train par un orgue et une
basse. Les voix tremblent un peu. On les comprend (I
saw something
sitting on you bed/I saw something touching your
head,
in the room where you sleep).
La grande idée du duo, c’est d’avoir fait appel à du sang frais
pour donner une dimension encore plus terrifiante et désolée à sa
pop erratique. Une nuée d’enfants déguisés pour Halloween posent
sur la pochette du disque et enchantent plusieurs morceaux.
Le
Silverlake
Conservatory Children’s Choir plonge la valse Buried
In Water
dans des abîmes de mélancolie, donne au vieux rock ralenti My
Bodie’s A Zombie For You
une ampleur bouleversante, propulse Pa
Pa Power à
des hauteurs stratosphériques. Cette dernière, avec ses claviers,
ses handclaps et son refrain imparable (We
won’t destroy you/No we will not destroy you)
est simplement l’une des plus grandes chansons pop de l’année.
Lose Your
Soul remet
le couvert avec les mêmes ingrédients et la même réussite
éblouissante, tandis que Paper
Ships ou
Werewolf
Heart font
preuve d’une certaine indolence, qui ne doit pas faire oublier
l’histoire se jouant sous nos yeux, celle de corps abîmés ou
perdus, privés de lumière mais pas de sentiments. La dimension à
la fois cinématographique et théâtrale est fascinante tout au long
de cet album dont les ambitions esthétiques se mesurent aussi à
l’aune des vidéos qui l’accompagnent, sublimes moments de poésie
artisanale, réalisées par le duo lui-même. Elles incarnent à
merveille des chansons pas drôles mais loin d’être tristes, où
le sang peut aussi être du ketchup et les squelettes des dessins
blancs sur des vêtements noirs moulants. Des ficelles discrètement
mises à nu sur un disque qui promène ses mélodies sur des
montagnes russes, tantôt tout en haut, tantôt tout en bas.
À mi-chemin entre le grand huit et le train fantôme, Dead Man's Bones
évoque une fête foraine en ruine, terrain de jeu désolé hanté
par des enfants qui errent de stand en stand, mangent des Barbapapas
en toile d’araignée et font des tours de manèges. Pour
l’éternité.