Au tout début
des années 90, je me découvrais une passion pour David Bowie grâce la
méticuleuse réédition chronologique, entreprise au compte-gouttes via Ryko, de
sa discographie. À travers elle, renaissait le Bowie aux multiples visages de
toute la décennie 70, au moment même où ce dernier se fourvoyait, costard noir
et barbe de trois jours, en chef de gang des lourdauds Tin Machine. Hunky Dory (1972), avec sa pochette
sublime au grain explosé, fut mon premier choc et me plongeait dans les
profondeurs abyssales de cette musique orchestrale, androgyne, majestueuse et
fragile à la fois. Je m’imprégnais de cette voix proprement unique, capable de
galoper entre plusieurs registres a priori inatteignables. Ainsi, les mois passaient
et j’avais le bonheur de revivre en accéléré l’attente fébrile des fans de
l’époque, où je fantasmais sur les prochaines réincarnations de Bowie. Puis les
sorties CD se figèrent sur le chapitre soul plastique illustré par Young Americans (1975) avec ses chœurs
gospels et ses rythmes disco, décuplant mes interrogations sur le suivant,
l’énigmatique Station To Station
(1976). Après maintes recherches avortées qui tournaient à l’obsession, je
dénichai dans un marché aux puces le mystérieux vinyle : image noir et blanc
tirée du film de Nicholas Roeg, L’Homme
Qui Venait D’Ailleurs, lettrage rouge compacté sans aucun espace, comme un
message crypté…
Alors que chaque pochette d’album depuis Space Oddity (1969) représentait un plan frontal de Bowie, qu’il soit homme, femme ou moitié animal, ce photogramme intrigue par son absence apparente de stylisation : l’homme apparaît de loin et de profil, chemise blanche et veste noire, et se trouve sur le point d’entrer dans une pièce insonorisée. Qui pourrait bien être la chambre de confinement d’un hôpital psychiatrique : à cette époque, Bowie consomme des doses conséquentes de cocaïne, reste cloîtré dans sa maison de Los Angeles, s’immerge dans les sciences occultes développées par le Britannique Aleister Crowley au début du XXe siècle et ne se nourrit plus que de lait et de cigarettes. Tel est le Thin White Duke, personnage ambivalent à la maigreur maladive et à l’allure aristocratique, voire fascisante. C’est en son nom que Bowie ira à fond dans la provocation en multipliant dans la presse américaine les déclarations à l’emporte-pièce sur ses capacités à devenir Premier ministre en Grande-Bretagne pour y instaurer un régime totalitaire. Ces saillies droitières ne doivent pourtant pas entacher la froide grandeur de Station To Station, certainement un des sommets de l’œuvre, créé paradoxalement à un moment où Bowie fut le plus “hors de lui”. Cet album de la rupture avec le passé glam rock et les enluminures soul, est aussi le plus court de sa carrière avec seulement six titres. Le morceau éponyme, qui s’étend sur plus de dix minutes, restera gravé pour l’éternité. Tout commence par ses bruits de train en direction d’on ne sait quelle destination heureuse ou infernale. Une guitare hurle comme pour amplifier cette sensation d’écoulement inexorable du temps.
Deux notes de piano s’égrènent comme une menace, la batterie hésite puis se lance sur une rythmique lancinante jusqu’à cette voix spectrale, surgie des profondeurs, et ses paroles définitivement romantiques : “The return of the Thin White Duke, throwing darts in lover’s eyes…” À part peut-être sur Life On Mars, jamais Bowie n’aura été aussi déchirant et fataliste. Ce véritable morceau d’anthologie reflète bien les conditions dans lesquelles fut enregistré l’album. Entouré des extraordinaires Carlos Alomar (guitare rythmique) et Earl Slick (guitare soliste), recrutés tous deux sur la tournée de l’album Diamond Dogs (1974), ainsi que de Roy Bittan, pianiste du E. Street Band de Bruce Springsteen, Bowie s’attelle à des séances d’enregistrement difficiles, au cours desquelles ils laissent ses musiciens répéter indéfiniment une même séquence. D’où l’aspect hypnotique et les structures en boucle de Golden Years et les décalages sonores à l’œuvre sur le très codé TVC15, ponctuations légères et obliques intercalées entre le lyrisme brûlant de Word On A Wing et Stay.
Sans oublier la magnifique reprise, façon crooner revenu de tout, de Wild Is The Wind tiré de la bande originale d’un western composé par Dimitri Tiomkin, qui sera également interprété par Nina Simone. Cette nouvelle réédition comprend pour la première fois l’intégrale du dernier concert donné au Nassau Coliseum de Long Island. On y entend un Bowie au sommet de son art, mais la liste des chansons, qui puise autant dans Ziggy Stardust (1972) et Alladin Sane (1973) que dans son dernier album, prouve que notre homme ne s’est pas totalement libéré de ses masques. Si Station To Station s’entend comme une synthèse fabuleuse du génie de Bowie, il constitue surtout une transition vers un ailleurs insoupçonné. À l’issue de cette tournée triomphale, Bowie quittera définitivement les États-Unis pour s’installer à Berlin. S’ouvrira alors l’un des plus excitants chapitres de sa carrière avec l’expérimental Low (1977), et plus rien ne sera comme avant.
Alors que chaque pochette d’album depuis Space Oddity (1969) représentait un plan frontal de Bowie, qu’il soit homme, femme ou moitié animal, ce photogramme intrigue par son absence apparente de stylisation : l’homme apparaît de loin et de profil, chemise blanche et veste noire, et se trouve sur le point d’entrer dans une pièce insonorisée. Qui pourrait bien être la chambre de confinement d’un hôpital psychiatrique : à cette époque, Bowie consomme des doses conséquentes de cocaïne, reste cloîtré dans sa maison de Los Angeles, s’immerge dans les sciences occultes développées par le Britannique Aleister Crowley au début du XXe siècle et ne se nourrit plus que de lait et de cigarettes. Tel est le Thin White Duke, personnage ambivalent à la maigreur maladive et à l’allure aristocratique, voire fascisante. C’est en son nom que Bowie ira à fond dans la provocation en multipliant dans la presse américaine les déclarations à l’emporte-pièce sur ses capacités à devenir Premier ministre en Grande-Bretagne pour y instaurer un régime totalitaire. Ces saillies droitières ne doivent pourtant pas entacher la froide grandeur de Station To Station, certainement un des sommets de l’œuvre, créé paradoxalement à un moment où Bowie fut le plus “hors de lui”. Cet album de la rupture avec le passé glam rock et les enluminures soul, est aussi le plus court de sa carrière avec seulement six titres. Le morceau éponyme, qui s’étend sur plus de dix minutes, restera gravé pour l’éternité. Tout commence par ses bruits de train en direction d’on ne sait quelle destination heureuse ou infernale. Une guitare hurle comme pour amplifier cette sensation d’écoulement inexorable du temps.
Deux notes de piano s’égrènent comme une menace, la batterie hésite puis se lance sur une rythmique lancinante jusqu’à cette voix spectrale, surgie des profondeurs, et ses paroles définitivement romantiques : “The return of the Thin White Duke, throwing darts in lover’s eyes…” À part peut-être sur Life On Mars, jamais Bowie n’aura été aussi déchirant et fataliste. Ce véritable morceau d’anthologie reflète bien les conditions dans lesquelles fut enregistré l’album. Entouré des extraordinaires Carlos Alomar (guitare rythmique) et Earl Slick (guitare soliste), recrutés tous deux sur la tournée de l’album Diamond Dogs (1974), ainsi que de Roy Bittan, pianiste du E. Street Band de Bruce Springsteen, Bowie s’attelle à des séances d’enregistrement difficiles, au cours desquelles ils laissent ses musiciens répéter indéfiniment une même séquence. D’où l’aspect hypnotique et les structures en boucle de Golden Years et les décalages sonores à l’œuvre sur le très codé TVC15, ponctuations légères et obliques intercalées entre le lyrisme brûlant de Word On A Wing et Stay.
Sans oublier la magnifique reprise, façon crooner revenu de tout, de Wild Is The Wind tiré de la bande originale d’un western composé par Dimitri Tiomkin, qui sera également interprété par Nina Simone. Cette nouvelle réédition comprend pour la première fois l’intégrale du dernier concert donné au Nassau Coliseum de Long Island. On y entend un Bowie au sommet de son art, mais la liste des chansons, qui puise autant dans Ziggy Stardust (1972) et Alladin Sane (1973) que dans son dernier album, prouve que notre homme ne s’est pas totalement libéré de ses masques. Si Station To Station s’entend comme une synthèse fabuleuse du génie de Bowie, il constitue surtout une transition vers un ailleurs insoupçonné. À l’issue de cette tournée triomphale, Bowie quittera définitivement les États-Unis pour s’installer à Berlin. S’ouvrira alors l’un des plus excitants chapitres de sa carrière avec l’expérimental Low (1977), et plus rien ne sera comme avant.