Daniel Darc
Vu par Magic
Crèvecœur
archive mag mars 2004
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L'autre siècle avait vu passer une dernière fois Daniel Darc, feu follet habité par la grâce d'un danseur, sur le cadavre d'une certaine idée du rock indépendant en France (l'album Nijinsky, sorti en 1994 sur le label Bond Age). Si le disque pouvait s'écouter comme un testament, Crèvecoeur, sans déroger à la logique du précédent, se situerait presque au-delà , entre le recueillement et l'éclat de rire du survivant. Cet album qu'on n'espérait plus, petit miracle de ce début d'année, possède de fait une sorte d'immatérialité qui, en dehors du champ lexical du religieux, contribue à faire passer toute la noirceur thématique qu'il détaille avec une pudeur remarquable qui n'en escamote pourtant jamais la portée douloureuse. Rien n'est vaporeux, tout est sensible dans ce disque, à commencer par la figure du grand Serge. Plutôt visité avec personnalité qu'hommagà© avec académisme, l'héritage des nuits blanches, mots élégants et substances illicites propres à Gainsbourg (qui inspira déjà avec bonheur le 14 Juilletde Juliette Et Les Indépendants, dernière incursion en date de Mirwais dans la chanson française), est ici transcendé d'un phrasé aux syllabes si bien découpées et si calmement prononcées qu'elles rendent l'excellence de l'écriture, non pas crâneuse, mais plus percutante encore. Le chanteur est aidé en cela par les mélodies graciles et les arrangements délicats de Frédéric Lo, qui parvient par moments à recréer quelques inestimables gimmicks de Taxi Girl (Et Quel Crime?). Chaque chose semble en place, comme un enregistrement d'après le chaos qui rendrait pourtant compte de celui-ci avec encore plus d'acuité. Darc connaît sûrement trop le prix de l'écriture pour l'astiquer comme un marbre et la déifier ou, pire encore, la traiter comme une boîte à malice pour la farcir d'expressions rétros qui, actuellement, vendent si bien. Conséquemment moins "clown de Dieu", Daniel Darc est aujourd'hui, tel un Knut Hamsun francophone, un vagabond qu'on n'espère pas voir jouer en sourdine au pays d'Universal. Et pourtant, quelle élégance dans la susurration...
Julien Welter
article extrait de :
MAGIC RPM #78
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