L'ouverture du Palace de Will Oldham il y a maintenant dix ans a engendré d'innombrables constructions le long de notre route 66 imaginaire. Certaines sont franchement miteuses, d'autres trop luxueuses pour être honnêtes, mais cette frénésie n'a eu a ce jour que des avantages:(re)découvrir Johnny Cash ou Townes Van Zandt, porter à nos oreilles des songwriters de grand talent, importer en vieille Europe des témoignages de la vieille Amérique, parfois à peine actualisés (Hank Williams). Damien Jurado est jusqu'ici resté dans l'ombre, malgré une demi-douzaine d'albums de très bonne tenue, hésitant en permanence entre escapades solitaires vers un folk dépouillé et regroupement électrique autour d'un rock tendu et concentré. Le jeune homme joue sur les deux tableaux avec une égale aisance, adaptant à sa guise une voix tantôt fragile tantôt assurée, proche de celle de Will Oldham. Exception faite d'un Texas To Ohio fulgurant, Where ShallYou Take Me? explore le versant acoustique de cette musique sans âge. Simplement accompagné (guitare surtout, percussions, basse, piano, violon et choeurs parfois), Jurado y raconte ses histoires au coin du feu, comme jadis Dean Martin dans Rio Bravo. Ce disque a la beauté des westerns crépusculaires d'Howard Hawks ou John Ford, la puissance d'évocation des photos jaunies qui l'habillent, chargées en souvenirs et en histoires.