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Article 2002 / A Rush Of Blood To The Head

exclu web mars 2006
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Après un album inaugural sympathique, Parachutes (2000), beaucoup voyaient en Coldplay un groupe inoffensif que le public n'allait pas tarder à oublier. Mais le quatuor mené par le chanteur Chrfis Martin fait voler en éclats cette théorie en réalisant, en 2002, un disque dense et new-wave, empreint de la splendeur baroque chère à Echo & The Bunnymen, A Rush Of Blood To The Head. A l'époque, on s'était permis de demander des explications aux principaux intéressés.
Article Christophe Basterra


Depuis des lustres – sans que l’on n’en sache d’ailleurs les raisons exactes –, tout le monde s’accorde à le dire. Les producteurs, les journalistes, les béotiens, les mélomanes… Et la majorité des principaux intéressés. Les artistes, donc. Dans le parcours d’un groupe, rien ne serait plus difficile à négocier que l’enregistrement du “fameux” deuxième album, sorte de quitte ou double artistique où certains vont malheureusement tout perdre, alors que d’autres se payeront le luxe de tout gagner. Le verdict – “stagnation” ou “évolution”, il n’existe plus de juste milieu – est toujours sans pitié. Pourtant, Chris Martin, le doux chanteur de Coldplay, barbe naissante et poches naissantes sous les yeux (lui et ses compagnons sont dans la phase intensive de la promotion de A Rush Of Blood To The Head), ne partage pas exactement cet avis. Il jette un regard amusé au batteur Will Champion (un nom pareil, ça ne s’invente pas) et réplique, en jouant à l’étonné : “Chaque disque est difficile à enregistrer ! Si tant est, bien sûr, que tu veuilles bien le faire. Pour ce nouvel Lp, c’est vrai qu’on pensait au départ le boucler très rapidement, en quinze jours. Et puis… Mais, de toute façon, en musique, tu ne peux rien planifier. L’inspiration, les atmosphères nécessaires, les idées, tu ne peux pas les avoir en appuyant sur une simple touche magique. Ce serait trop facile. (Sourire.) Tu sais, malgré tout qui a pu nous arriver, nous avons gardé l’esprit qui nous guide depuis que nous avons formé ce groupe : enregistrer aussi passionnément et correctement que possible”.

PARANOIA
Le chemin parcouru par Coldplay depuis ses débuts est tout bonnement impressionnant. Effrayant, même. Il suffit de rappeler que ce groupe à la genèse d’une édifiante banalité – quatre jeunes gens se rencontrent à l’université et décident d’associer leurs talents – a réalisé son premier single il y a tout juste quatre ans et quatre mois. En mai 1998. Aujourd’hui, le Safety Ep Bigger Stronger, Such A Rush et No More Keeping My Feet On The Ground, trois titres qui réapparaîtront plus tard –, tiré à quelque cinq cents exemplaires, a pris les atours d’un Graal musical pour la plupart des fans du quatuor, qui rêveraient de posséder ce petit morceau de plastique devenu relique. Depuis cette sortie autoproduite, tout s’est enchaîné comme dans un rêve pour Chris, Will, le guitariste Jonny Buckland et le bassiste Guy Berryman. Lorsque le deuxième simple voit le jour, cette fois sur le micro label Fierce Panda – en matière de pop indé, l’équivalent de l’AJ Auxerre de Guy Roux pour le foot français –, ils ont déjà en poche un contrat avec une major et sont soutenus par la majeure partie de l’intelligentsia indie londonienne. Quant à la suite, elle laisse sans doute rêveurs bon nombre d’apprentis pop stars… Premier classement dans les charts nationaux, première apparition télé, premier album encensé. Multiplication des tournées, multiplication des ventes. Même les États-Unis, si frileuses d’ordinaire à s’ouvrir aux formations originaires de leur ancien pays colonisateur, se laissent séduire par les compositions douces-amères de Parachutes et la voix ensorceleuse de Chris, savoureuse alliance de fragilité et d’intensité. Aujourd’hui, si les visages poupons ont laissé place à des figures plus mûres, si la maladresse s’est muée en assurance, les deux garçons jurent qu’ils n’ont pas changé d’un iota. “Tu sais, ce groupe a toujours été un mélange de prétention, de confiance en lui et de paranoïa”, confie Chris. “Depuis que nous avons commencé, nous sommes persuadés que nous jouons dans la meilleure formation du monde. (Sourire.) Mais, en même temps, nous avions l’intime conviction que personne ne partagerait cet avis. (Rires.) Et, très sincèrement, tu veux que je te dise : oui, on a été surpris de voir autant de gens aimer notre musique… Cela dit, malgré notre succès, ceux qui nous haïssent sont les plus nombreux. Alors, la route est encore longue”.

VAMPIRISER
U2. REM. Radiohead. Pour beaucoup d’observateurs, voilà la Sainte Trinité musicale qui, sur ces vingt dernières années, est parvenue à rencontrer un succès colossal sans vendre son âme au Diable. Ces trois noms sont autant d’exemples à suivre pour les quatre jeunes Anglais. Et ils le reconnaissent volontiers. Sans se faire prier… “Ce qu’ont fait ces groupes, peu y sont parvenus. Ils sont tous restés fidèles à leur ligne de conduite initiale, qui privilégiait la passion, et ont su l’imposer au grand public. Bien évidemment, c’est ce que l’on espère réussir également… (Sourire.) Et ce, sans avoir la moindre idée si nous y parviendrons ou non”, reconnaît Chris, entre deux gorgées d’eau gazeuse. De toute façon, ces garçons acceptent et revendiquent même – parfois, plus que de raison – leurs influences, leur soif de découverte. Bien plus bavard qu’il ne s’en donne l’air de prime abord, le chanteur coupe son batteur et reprend tout de go la parole : “Depuis que Coldplay existe, on écoute beaucoup plus de musique qu’avant. Et l’on apprend quelque chose à chaque fois que l’on découvre un nouvel artiste. Ou plutôt, on essaye d’apprendre… (Sourire.) C’est encore plus vrai avec ceux qu’on a la chance d’avoir pu côtoyer. En fait, on se cache bien de leur avouer, mais on tente de les ‘vampiriser’ ! (Rires.) On leur a volé des idées de son, d’ambiances, de rythmes… Que ce soit consciemment ou inconsciemment. Pendant l’enregistrement de A Rush…, on a écouté tout ce que tu peux imaginer : Johnny Cash, The Cure, Hank Williams, de la bluegrass. Je suis intimement persuadé qu’il faut faire preuve d’ouverture d’esprit pour réaliser des choses intéressantes”. Ainsi, tout semble simple. L’une des forces du quatuor résiderait dans le fait que chaque membre a ses marottes : Chris ne cache pas son admiration pour Tom Waits, Sparklehorse ou les Flaming Lips alors que Guy adore la… soul et le funk. Jonny cite Ride, les Stone Roses ou My Bloody Valentine et Will avoue un penchant certain pour le folk irlandais. Ces derniers mois, un seul disque a pu mettre d’accord tout ce beau monde. Il s’agit du Original Pirate Material de The Streets. Cette soif de découverte, ils essayent même de l’assouvir par tous les moyens. Malgré un calendrier frôlant le démentiel, Chris a ainsi trouvé le temps de s’échapper pour participer à Your Love Means Everything, le très beau deuxième album de David Kosten, alias Faultline, pour interpréter deux titres à la noirceur vénéneuse. “J’ai pris beaucoup de plaisir dans cette expérience. Et, surtout, elle m’a permise d’avoir encore plus confiance en mes moyens…”

MANTEAU
Vous aurez beau examiner le problème sous toutes ses coutures, force est de constater que ces musiciens sont d’une confondante humilité. Contrairement à bon nombre de leurs compatriotes, ils ne sont pas vaniteux. Juste ambitieux. Mais, ils sont aussi capables de se remettre en question, de faire machine arrière, s’il le faut. En septembre 2001, alors que les quatre gaillards sont aux anges au moment de retrouver l’espace confiné d’un studio d’enregistrement après deux années passées sur les routes du monde entier – ou peu s’en faut –, il se rendent vite compte que les premiers résultats sont loin d’être à la hauteur de leurs espérances. “C’est vrai que nous n’arrivions pas à concrétiser ce que nous avions en tête”, se rappelle aujourd’hui Will. Après le semi-échec de ces sessions londoniennes, ils décident donc de retourner Parr Studio de Liverpool, où ils avaient entièrement mis en boîte leur premier album. Pour retrouver cet état d’esprit de gang, loin de la Capitale anglaise. Et ils ont aussi décidé de rappeler le producteur Ken Nelson. “En fait, il joue le rôle d’un conseiller. Il est très doué pour t’empêcher de détruire l’émotion qui se dégage d’une chanson… Pour ce disque, Il a fallu que l’on recule dans nos derniers retranchements. On s’est fait violence. Et puis, on a aussi pris conscience qu’il fallait que l’on arrête de s’inquiéter de ce que les gens pouvaient bien penser et, surtout, espéraient nous voir faire…”, explique Chris. Il sourit. Nous aussi. De ce nouvel état d’esprit, on pense connaître l’inspirateur. Pendant l’enregistrement, le chanteur s’est lié d’amitié avec… Ian McCulloch. Une rencontre pour le moins surprenante, tant on connaît la propension du leader d’Echo & The Bunnymen à massacrer avec un plaisir non feint tous ses copains musiciens. “On s’est rencontré parce qu’il a le même manager que Ken. C’est vrai qu’il est impressionnant et qu’il fout la frousse au début, avec ses lunettes de soleil et ses déclarations fracassantes… (Sourire.) Mais, au bout du compte, tu t’aperçois qu’il est juste comme toi, un passionné. Il n’a peur de personne. Quand tu lui dis : ‘Tiens, au fait, tu sais que j’ai rencontré David Bowie !’, il t’interrompt : ‘Non, petit, ce n’est pas ça qu’il faut dire, mais : ‘David Bowie a fait ma connaissance’. (Rires.) Il est venu en studio. Je portais son manteau pour les prises de chant de In My Place. Il était avachi dans un coin, un verre de vin à la main, et ne cessait de marmonner : ‘Continue, gamin, continue…’”. Étrangement, le premier single extrait de A Rush… n’est pas le morceau le plus surprenant du disque. Il est même l’un des rares qui n’auraient pas dépareillé sur son prédécesseur. Cette fois, Will s’impose : “Je crois surtout qu’il permet de faire la transition entre nos deux albums… C’est une chanson que l’on joue depuis longtemps sur scène”. Chris décide de poursuivre : “Il ne faut pas croire pour autant qu’il est important pour nous de tester de nouveaux titres live avant de les enregistrer. C’est surtout amusant pour nous car personne dans le public ne peut en attendre quoi que ce soit… (Rires.)”. D’ailleurs, certains morceaux que le quatuor avait interprétés plusieurs fois ces derniers mois – on pense en particulier à Animals – n’ont pas l’honneur de figurer sur ce deuxième Lp. Un disque qui dévoile une assurance époustouflante, un aplomb majestueux. Entre tensions maîtrisées et mélodies touchées par la grâce, A Rush Of Blood In The Head est certes une nouvelle ode à la mélancolie exacerbée, mais là où Parachutes faisait la part belle au noir et blanc, son successeur décline toutes les couleurs d’émotions aussi diverses que la colère, la tristesse, la nostalgie, l’espoir, l’allégresse… Et s’impose ainsi en parfait compagnon de votre quotidien.

ROCKY
Il ne faut pas être devin pour imaginer le futur proche du quatuor. Un disque qui se vend comme des petits pains et des tournées à guichets fermés. Un nouveau palier dans la popularité. Il ne sera plus les “nouveaux X”. Plus jamais. On va rechercher désormais les “prochains Coldplay”. Pendant un bon bout de temps. Même s’ils se refusent à l’avouer, les quatre amis en sont certainement convaincus dans leur for intérieur. Pourtant, l’avenir lointain semble nettement plus flou aux principaux intéressés. Chris s’est même répandu en propos alarmants – pour les gens de sa maison de disques et ses fans en tout cas – dans la presse anglaise, laissant entendre que ce deuxième Lp pourrait bien être le dernier du groupe. À l’évocation du sujet, le jeune homme laisse planer le doute : “J’y pensais encore hier soir, et sincèrement, je n’en sais rien. Nous n’en savons rien. En tout cas, on ne peut pas imaginer de troisième album pour le moment… On a tout mis dans ce disque, tout ce que nous pouvions. Alors, on se retrouve avec cette étrange impression de vide. À tel point, que partir en tournée maintenant ressemble carrément à des vacances… (Sourire.)”. Effectivement, à la simple évocation des futurs concerts, Chris et Will retrouvent le sourire : “Live, tu ressens physiquement les chansons. Et c’est impressionnant. En plus, nous avons maintenant des morceaux plus énergiques, plus variés, que nous allons redécouvrir. Des titres comme The Scientist ou Daylight ont été conçus en studio, nous ne les avons pas encore interprétés en public… Et puis, j’adore tout le rituel qui existe avant d’entrer sur scène. On s’échauffe, on fait des exercices. On est comme Rocky avant de monter sur le ring… (Sourire.) La différence, c’est que nous ne gagnons pas toujours”. Cette fois, sans trop se risquer, on est prêt à parier avec Chris Martin.

Christophe Basterra



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