Où il sera forcément question de réinvention. Un art qu’ils ne sont pas si nombreux à dominer dans le milieu de la musique moderne. Sans prendre trop le temps de la réflexion, on pense immédiatement à The Beloved, quatuor anglais post-new-wave métamorphosé en duo hédoniste sur un album, le bien nommé Happiness (1990), qui, pour avoir tutoyé d’un peu trop près le soleil, n’aura jamais la descendance qu’il aurait été en droit d’espérer. Ou Simian, autre groupe “classique”, adepte d’une pop déstructurée baignée de psychédélisme doucereux auquel peu de gens rendront Justice avant que deux de ses membres, messieurs James Ford et Shaw, ne se décident à investir dans une Mobile Disco. Aujourd’hui, ces deux-là comptent parmi les producteurs les plus réputés de la planète et leurs noms suffisent à emplir les dancefloors. Et comme le hasard fait parfois bien les choses, dans leurs derniers coups de cœur, ces deux-là citent souvent Chromatics…
Antan, Adam Miller était
l’unique tête pensante de ce projet qu’il a débuté seul dans sa chambre
d’étudiant de Seattle, en 2001. Et puis, la formation est devenue plurielle,
bien décidée à ressusciter les heures glorieuses d’un post-punk agonisant ou
d’une no-wave portée disparue. Avec maladresse et peu d’inspiration… De ce
passé, il reste entre autres deux albums, rabougris et dispensables, Chrome Rats vs
Basement Rutz (2003) et Plaster Hounds (2004). Déménagement, vrais et faux départs,
réflexions… Un beau jour, Miller renoue avec son vieux copain Johnny Jewel,
producteur peu inspiré du premier Lp et perdu de vue depuis. Installé à
Portland, ce dernier aussi nourrit désormais de nouvelles appétences, comme le
laisse entendre son autre dessein, Glass Candy. Alors, en faisant table rase de
son passé commun, le tandem se met au travail, se lance dans une quête de
l’épure, s’invente un futur. Bizarrement, les influences originelles citées par
Miller sont toujours là. À commencer par le The Cure brumeux et angoissé du
début des années 80. Mais un The Cure dont le leader aurait gobé quelques
poignées d'ecstasy en lieu et place de tubes de Smarties. À tâtons, les deux
camarades trouvent leur voie et enregistrent un maxi, Healer, rythmique disco passée à la moulinette cold-wave, guitare
légèrement funky noyée d’écho et voix délicieusement haut perchée. Chromatics
s’offre une nouvelle virginité. D’autant plus que le duo s’adjoint les services
d’une certaine Ruth Radalet, au prénom dont on ne peut croire qu’il tient du
hasard… Et explore une disco noire,
moite et ouatée (le maxi Nite) avant
de porter l’estocade finale (chronique d’une petite mort annoncée ?) sur In The City, escapade nocturne scandée
par des synthés glacés et des arpèges anesthésiés qui tournent en boucle, hymne
prodigieusement lascif que d’aucuns repèrent sur les compilations Body Language (2007) ou After Dark (2007). Oui, mais après… Coup
de génie esseulé ou vraie preuve d’un talent démesuré ? Impossible de savoir
sur quel pied danser. Sans compter que le trio s’amuse sournoisement à
brouiller les pistes, à l’aide de démos surgissant çà et là sur Internet – le
vrai-faux album Shining Violence, où,
entre autres curiosités, s’est immiscée une reprise acoustique (!) du Animal Nitrate de Suede. Chromatics
passait maître dans l’art de titiller une curiosité quasi-malsaine. Que vient
récompenser, enfin, Night Drive,
disque légèrement bleuté, s’invitant comme le parfait compagnon des nuits
d’insomnies, en solitaire ou partagées. Comme toutes les histoires qui tiennent
en haleine, ça commence par un coup de …Telephone
(X ?). Puis s’ensuit une virée dans les rues d’une ville dont on ignore tout.
Sous un ciel étoilé et fouetté par une brise exquise, Night Drive (la chanson) conduit l’auditeur au bord d’un précipice
vertigineux : accords de piano plaqués et basse en apnée, boîte à rythmes tout
droit sortie de 17 Seconds et nappes
synthétiques. Si I Want Your Love
n’est pas une cover de Chic, elle se prélasse avec une élégance fascinante sur
la piste d’un dancing désert, exhortant les derniers clients à esquisser une
chorégraphie gauche, forcément troublés par cette voix caressante qui tiendrait
dans un mouchoir…
Une voix qui se pose, altière, sur une version robotique du Running Up That Hill de Kate Bush, que
The Chromatics a besogné avec un rare aplomb, en la privant de toute légèreté
pour mieux la guider vers une oppressante rue sans issue… Sur The Killing Spree, l’un des trois
instrumentaux du disque – parfois, les mots sont VRAIMENT superflus –, planent
salement les ombres de Dario Argento (la BOF de Suspiria) et New Order (Elegia,
en version longue – c’est meilleur), alors que Healer – ce morceau fondateur d’une métamorphose ici entérinée —
s’offre sous un nouveau jour, plus austère et hypnotique, et que Mask laisse filtrer le soleil le temps
d’un refrain capiteux. Tomorrow Is So Far
Away affirme le groupe en laissant tourner une rengaine morriconienne. Et
l’on confirme, puisque prolonger l’instant présent relève désormais d’une
nécessité absolue, d’autant que Let’s
Make This Moment To Remember s’accorde avec les battements d’un cœur brisé,
comme à la fin d’une histoire trop vite consommée. Reste donc le réveil, froid,
brutal, accablant, où l’on reste groggy, incapable de retrouver ses esprits : Tick Of The Clock déroule pendant quinze
minutes, imparablement martial et nauséeux, sonnant le glas d’un rêve éveillé
et passeport pour renouer avec une triste réalité. Une réalité que Chromatics
est bien capable de travestir, en associant divinement la froideur implacable
de cette new-wave au charme suranné à la moiteur oblique d’une disco argentée. Night Drive est un aller simple vers une
béatitude extasiée que seuls provoquent ces disques capables de bouleverser le
quotidien. Et de faire qu’une “nuit dure
toute la vie”, comme dirait l’autre.