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Bevilacqua (Réédition) de Christophe

chronique d'album


Séducteur impénitent et pourtant timide maladif, autant artiste de variété qu’instrumentiste laborantin, les oxymores ne manquent pas pour dépeindre le portrait de l’iconoclaste Christophe, qui déchaîne autant de passions qu’il rebute d’auditeurs. Lui s’en fiche, qui ne s’intéresse dans sa bulle qu’aux auditrices et aux légendes de son siècle – Betty Page, Isabella Rossellini et Enzo Ferrari en tête. En 1996, lorsque paraît Bevilacqua, ce fou de bolides à quatre roues brise un silence de treize années et marque un virage en épingle dans une discographie déjà fort sinueuse. Son goût pour les plus folles expérimentations ne le quittera plus. En choisissant d’intituler son disque de son vrai nom, le Beau Bizarre ne saurait d’ailleurs être plus explicite : pour la première fois, il se raconte sans fard et assume ses orientations les plus contradictoires. Esthète imprégné de culture américaine, le cœur définitivement figé en 1960, Daniel Bevilacqua, dit Christophe, s’offre ainsi tous les petits luxes, de mélanges improbables en folles invitations. À commencer par la présence sur un titre d’Alan Vega, la voix cramée de Suicide, qui le rejoint pour cette Rencontre À L’As Vega longtemps fantasmée.



Toutes machines dehors, c’est sur un blues atmosphérique guidé par la pulsation d’un sonar (qui donne le ton de l’album) que le duo d’un jour s’adonne au cut-up cher à William Burroughs. L’expérience, relativement anecdotique au regard des dix autres titres (et deux parenthèses musicales), aura le mérite de précipiter le natif de Juvisy-sur-Orge dans une course effrénée, à la recherche d’un certain idéal musical. “On sait qu’on peut être encore plus satisfait qu’mieux quoi, parce qu’il y a toujours mieux… Alors je cherche toujours”, confesse-t-il sur le final Je Cherche Toujours. Qu’il se rassure, avec L’Interview, Christophe trouve d’emblée le ton juste, entouré de ses synthétiseurs et autres ordinateurs dernier cri. Alors que la France danse la Macarena à s’en décoller le bulbe rachidien et que Polnareff retrouve la scène du Roxy à Londres, l’interprète des Mots Bleus choisit pour son grand retour d’emprunter les rythmes techno d’une scène de Chicago alors en pleine ébullition. Avec le recul, on ne voit guère que L’Imprudence du grand Alain Bashung pour proposer, six ans plus tard, une telle audace musicale au pays de Zazie et de Noir Désir. Pour l’heure, dans une démarche similaire outre-Atlantique, c’est un Beck également en état de grâce qui livre la même semaine cet Odelay d’anthologie qui réorientera complètement sa carrière.



Disque elliptique où les mots dessinent, comme chez Bashung et Boris Bergman (encore), une nouvelle forme d’expression, plus libre mais pourtant chargé de sens, Bevilacqua permet de découvrir la plume déliée de J.R Mariani, qui cosigne et consigne ici toutes les obsessions du maître de cérémonie… Cylindrées rutilantes et filles volages (Parfums D’Histoires, J’T’Aime À L’Envers), voyages pas qu’intérieurs (“L’enfer à Macao” sur Taqua) et blues profond (Label Obscur, Shake It Baby). Et si la mélodie de Enzo a des faux airs de Paradis Perdus, l’originalité de l’ensemble continue, aujourd’hui encore, de fasciner. De nappes atmosphériques (Le Tourne-Cœur, Qu’Est-Ce Que Tu Dis Là) en effluves orientales (Taqua), de guitares saccadées (Point De Rencontre) en rythmes de synthèse (Label Obscur), l’envie de changement est totale, absolue. Manifestement troublé par le Cheyenne Autumn (1989) d’un Jean-Louis Murat qui s’apprête alors à sortir Dolorès, SON chef-d’œuvre, Christophe décide de reconquérir son titre d’émotif chantant préféré de ces dames : aussi minimaliste mais plus travaillé, son ambitieux Bevilacqua ne rencontrera malheureusement aucun podium. Qu’importe après tout, puisqu’il aura permis à celui que l’on croyait à jamais rangé des voitures – un comble –, de repartir sur les chapeaux de roues, avec son cœur d’artichaut, ses cheveux et sa voix d’or pur. Il faudra ensuite patienter cinq années supplémentaires pour que, à l’occasion de la sortie de Comm’ Si La Terre Penchait, Christophe retrouve le chemin de la scène et réarrange ses succès (fous) d’antan…
Renaud Paulik
MAGIC RPM  #152


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