La raison pour laquelle Cat Power a tant de succès chez nous tient en un mot : paroles. Vu l'incapacité de l'auditeur français à décrypter sa langue, d'une part, et ses murmures, de l'autre, personne n'a voulu, à l'époque de Myra Lee ou What Would The Community Think ?, relever la pauvreté de textes post-adolescents si bien masqués par la singularité de son chant feutré. Cette fois, mis à part un infortuné Names et quelques maladresses ici et là, Chan Marshall a su alléger sa plume, s'éloigner du particulier pour toucher à l'essentiel. Une goutte d'eau, en réalité, parmi toutes les vertus de You Are Free. Dès les premières notes, on peine à reconnaître la demoiselle : la voix et les thèmes sont là, certes, mais le style diverge agréablement. I Don't Blame You, de loin sa plus belle chanson à ce jour, joue une partie d'équilibriste virtuose entre retenue et confidence, portée par sa seule voix et un piano. Minimalisme et maîtrise semblent d'ailleurs les mots d'ordre de ce disque, du violon suspendu de Werewolf, simplissime mais bouleversant, à l'enchevêtrement de guitares acoustiques à peine relevées d'électricité sur Free, tube FM potentiel (!). Point trop n'en faut, donc. Mais point de monotonie non plus, car Cat Power s'essaye justement à différents genres : la ballade country (Half Of You) comme la fable sordide (Names), la reprise frissonnante (Keep On Runnin'de John Lee Hooker) comme la pop song désinvolte (Speak For Me). On pourrait parler de maturité pour définir cette évolution, mais ce serait mal comprendre l'Américaine, condamnée à errer indéfiniment entre les troubles de l'adolescence et les tourments de l'âge adulte. Une chose est sûre, cette féline-là a enfin compris comment créer l'étincelle sans forcer ses émotions ni surjouer son personnage. Comment se faire entendre sans s'époumoner sur les toits brûlants.