Après huit années passées en compagnie des disques étonnants de ce songwriter funambule, perché sur un fil tendu entre les sommets escarpés du folk et du rock, on avait quelques questions à poser à Cass McCombs. À sa demande, on les a écrites. Et postées. Dans une enveloppe. Une étonnante interview transatlantique, réalisée avec un stylo, du papier et un timbre à 1,75€. {Interview épistolaire Vincent Théval}.
À une encablure de la sortie de l’excellent Wit’s End, l’email en provenance des bureaux de Domino France prend quelques pincettes pour annoncer la chose : “Bon, abordons un sujet délicat… Cass va seulement venir après la sortie et, pour la promo en amont, il veut seulement faire cela par lettre écrite postée chez lui (pas par email) auquel il répond par la poste aussi”.
Venant d’un artiste aussi atypique, on n’est pas étonné d’être surpris par cette idée géniale, farouchement à rebours d’une époque où l’immédiateté prime et où rien ni personne n’échappe à la moulinette à informations. Sauf Cass McCombs, qui semble passer au travers des mailles du filet depuis son apparition en 2003, avec un premier LP sobrement intitulé A, dont on pressentait qu’il marquait le début d’un abécédaire intime, sans imaginer que son auteur allait à ce point bousculer l’alphabet pour arriver à ses fins. Marqués par une écriture limpide, hésitant entre folk rêveur, rock erratique et sonorités étranges, les albums de Cass McCombs sont des territoires insaisissables où il fait bon se perdre. À trente-quatre ans, leur auteur a toujours soigneusement évité d’en fournir une cartographie détaillée, d’en livrer les clés. De lui, on sait peu de choses. Même son visage semble ne jamais être tout à fait le même sur les différentes photographies, comme s’il ne se ressemblait jamais complètement.
En prenant la plume pour lui adresser quelques questions, on espérait naïvement en savoir un peu plus sur l’un des auteurs compositeurs les plus doué et singulier de ces dernières années. En un sens, on n’a pas été déçu : si le garçon ne lâche quasiment rien, son incroyable lettre dessine le portrait d’un musicien en liberté, dont la vie et l’œuvre semblent suivre des chemins tracés par la poésie, la politique et l’amitié.
Cass McCombs - The Lonely Doll
"Cher Cass,
C’est une façon plutôt inhabituelle, mais très agréable de faire une interview. C’est un plaisir de t’écrire cette lettre et je suis persuadé que le plaisir résidera aussi dans le simple fait d’attendre la réponse. Avant de te poser quelques questions, je veux simplement te dire à quel point j’aime tes disques, depuis le premier. Ils ont quelque chose d’unique, de délicatement bizarre, même si ni les instruments ni la musique n’ont à proprement parler un aspect neuf ou original. C’est quelque chose que j’ai eu du mal à définir et expliquer dans mes différentes chroniques : à quel point ces disques sont personnels et spéciaux. Voici donc quelques questions auxquelles, j’espère, tu n’as pas dû avoir à répondre déjà des dizaines de fois.
Peux-tu me dire quelle musique tu écoutais à la maison quand tu étais gamin ? Y a-t-il des artistes qui t’ont donné envie de jouer de la musique ou d’écrire des chansons ?
Comment définirais-tu ta musique et, plus précisément, comment la relierais-tu au folk ? C’est, à mon sens, l’une des choses les plus fascinantes en Amérique : chaque génération semble donner sa propre version de cette musique traditionnelle. Certains n’en conservent que l’esprit (raconter la vie des gens) et d’autres restent fidèles à une forme musicale précise. Tes chansons sont très narratives…
Y a-t-il une explication au fait que tes albums semblent être à chaque fois plus lents et plus “doux” ? Est-ce lié à la musique que tu écoutes au moment où tu les écris ? À l’endroit où tu vis ? À des choses plus personnelles ?
J’ai lu que tu voyageais beaucoup, que tu restais rarement très longtemps au même endroit. Est-ce vrai ? À quoi ressemble ta vie ?
Comment as-tu conçu Wit’s End ? Peux-tu en expliquer le titre ? Considères-tu qu’un album doit toujours être cohérent et fonctionner comme un ensemble homogène ? Écris-tu constamment ? Pourrais-tu imaginer publier tes chansons différemment ?
Te définirais-tu davantage comme un musicien, un auteur, un storyteller ? Comment abordes-tu l’écriture d’une chanson ? Qu’est-ce qui en est le moteur ? En es-tu parfois le sujet ?
Sur tes précédents albums, certains titres auraient pu être des hits, comme Sacred Heart ou That’s That. Est-ce que le succès est quelque chose qui t’importe ?
Voilà pour les questions. Merci encore de ta patience. J’espère te rencontrer lors de ton passage à Paris en mai.
Bien à toi,
Vincent"
"Vincent,
Merci d’avoir pris le temps de m’écrire, je vais essayer de répondre à tes questions du mieux que je peux.
Je suis ravi que tu mentionnes la lenteur du courrier. J’affectionne ces pans entiers de vide, comme un bébé dans une couveuse avant que ses parents ne commencent à s’accrocher à lui pour la vie. Sans le silence, il n’y a rien à briser. Je n’aime pas penser à mon enfance. Je la percevrais comme à travers des lunettes aux verres colorés rose ou marron. Qu’on me donne un bandeau. Je n’avais pas de héros, pas de professeur, pas de père, pas de mère, seulement des frères et sœurs et la Nature. Ce qui m’a conduit en premier lieu à écrire des chansons, c’est un désir intuitif de laisser s’exprimer mes sentiments et ceux des autres, dont je voyais bien qu’ils étaient ignorés. Il me semble qu’à un moment j’ai dû avoir une passion pour les Beatles et Shakespeare, mais si c’est vraiment le cas, j’en suis bel et bien revenu aujourd’hui. À mon sens, on peut soit aimer une idole soit aimer ses amis. Tu peux choisir tes amis mais pas leur curer le nez. Si le folk, c’est être fidèle à soi-même au sein de l’humanité, je veux que mes chansons soient utiles, à l’instar de l’artisanat. Sinon, faire tout cela n’aurait aucun sens.
Ce disque est simplement une collection de mes chansons les plus récentes, je n’ai pas particulièrement recherché la cohérence. En fait, je préfère les albums complètement incohérents, les fourre-tout avec des chansons politiques, des chansons personnelles, ainsi de suite. Il n’y a aucune continuité esthétique dans ce que je fais, aucun style. J’essaie simplement de faire en sorte que l’auditeur me sente, entende les mots distinctement et les interprète comme bon lui semble.
Je ne suis jamais resté suffisamment longtemps au même endroit pour pouvoir claironner que j’y ai vécu. Je voyage à la demande. Un email arrive, on me veut à l’Est pour enregistrer et je prends ma voiture pour l’Est, traçant ma route d’État en État. Sur place, je trouve un endroit où loger ou bien je dors chez des amis. Si je peux m’aménager un bureau pour écrire, alors je sais que je vais pouvoir rester un moment. Sinon, lorsque la mission est terminée, je cherche rapidement un nouveau boulot. Voyager peut très rapidement devenir une routine. On dit que “le tourisme est le fait d’aller voir ce qui est devenu banal”. C’est la dure vie du musicien voyageur mais les gens versent rarement une larme sur les musiciens.
Je suis de la génération qui, en Californie du Nord, vient après Jonestown, Manson, les crimes en série du Zodiac et du Zebra, Harvey Milk, les Black Panthers, etc. Ce sont les histoires que j’ai entendues en grandissant. L’un des buts de mes chansons, c’est de mettre en avant tout style de vie, toute idée que l’on pourrait définir comme révolutionnaire. Je m’intéresse à l’histoire des drogues, à Al Qaeda, à la magie, aux bribes de théorie lacanienne que je peux glaner auprès de mon ami Albert. Mon travail est clair, ne me demande pas ce que c’est, je n’ai pas la liberté de le dire. Les chansons portent sur la sagesse des autres autant que sur ce que j’ai appris, donc il est difficile de dire que j’en suis complètement l’auteur. J’ai juste assemblé des morceaux épars avec un pistolet à colle magique. La plupart des sentiments sont d’autant plus répandus chez les gens qu’ils sont anciens sur Terre. Si moi ou l’un de mes amis apparaissons dans une chanson, ce n’est pas sous notre propre identité mais une identité rêvée, une version imprécise des pensées secrètes du vivant et de la sagesse de la mort. Comme ces gens qu’on voit en rêve et qui ne sont pas forcément les gens en questions, mais ceux de l’autre côté du miroir, dans ce monde la tête en bas où “non” veut dire “oui”.
Merci encore, j’espère que cette lettre arrivera à bon port.
Je te souhaite une belle vie faite de paix et d’amour.
CM"
À une encablure de la sortie de l’excellent Wit’s End, l’email en provenance des bureaux de Domino France prend quelques pincettes pour annoncer la chose : “Bon, abordons un sujet délicat… Cass va seulement venir après la sortie et, pour la promo en amont, il veut seulement faire cela par lettre écrite postée chez lui (pas par email) auquel il répond par la poste aussi”.
Venant d’un artiste aussi atypique, on n’est pas étonné d’être surpris par cette idée géniale, farouchement à rebours d’une époque où l’immédiateté prime et où rien ni personne n’échappe à la moulinette à informations. Sauf Cass McCombs, qui semble passer au travers des mailles du filet depuis son apparition en 2003, avec un premier LP sobrement intitulé A, dont on pressentait qu’il marquait le début d’un abécédaire intime, sans imaginer que son auteur allait à ce point bousculer l’alphabet pour arriver à ses fins. Marqués par une écriture limpide, hésitant entre folk rêveur, rock erratique et sonorités étranges, les albums de Cass McCombs sont des territoires insaisissables où il fait bon se perdre. À trente-quatre ans, leur auteur a toujours soigneusement évité d’en fournir une cartographie détaillée, d’en livrer les clés. De lui, on sait peu de choses. Même son visage semble ne jamais être tout à fait le même sur les différentes photographies, comme s’il ne se ressemblait jamais complètement.
En prenant la plume pour lui adresser quelques questions, on espérait naïvement en savoir un peu plus sur l’un des auteurs compositeurs les plus doué et singulier de ces dernières années. En un sens, on n’a pas été déçu : si le garçon ne lâche quasiment rien, son incroyable lettre dessine le portrait d’un musicien en liberté, dont la vie et l’œuvre semblent suivre des chemins tracés par la poésie, la politique et l’amitié.
Cass McCombs - The Lonely Doll
"Cher Cass,
C’est une façon plutôt inhabituelle, mais très agréable de faire une interview. C’est un plaisir de t’écrire cette lettre et je suis persuadé que le plaisir résidera aussi dans le simple fait d’attendre la réponse. Avant de te poser quelques questions, je veux simplement te dire à quel point j’aime tes disques, depuis le premier. Ils ont quelque chose d’unique, de délicatement bizarre, même si ni les instruments ni la musique n’ont à proprement parler un aspect neuf ou original. C’est quelque chose que j’ai eu du mal à définir et expliquer dans mes différentes chroniques : à quel point ces disques sont personnels et spéciaux. Voici donc quelques questions auxquelles, j’espère, tu n’as pas dû avoir à répondre déjà des dizaines de fois.
Peux-tu me dire quelle musique tu écoutais à la maison quand tu étais gamin ? Y a-t-il des artistes qui t’ont donné envie de jouer de la musique ou d’écrire des chansons ?
Comment définirais-tu ta musique et, plus précisément, comment la relierais-tu au folk ? C’est, à mon sens, l’une des choses les plus fascinantes en Amérique : chaque génération semble donner sa propre version de cette musique traditionnelle. Certains n’en conservent que l’esprit (raconter la vie des gens) et d’autres restent fidèles à une forme musicale précise. Tes chansons sont très narratives…
Y a-t-il une explication au fait que tes albums semblent être à chaque fois plus lents et plus “doux” ? Est-ce lié à la musique que tu écoutes au moment où tu les écris ? À l’endroit où tu vis ? À des choses plus personnelles ?
J’ai lu que tu voyageais beaucoup, que tu restais rarement très longtemps au même endroit. Est-ce vrai ? À quoi ressemble ta vie ?
Comment as-tu conçu Wit’s End ? Peux-tu en expliquer le titre ? Considères-tu qu’un album doit toujours être cohérent et fonctionner comme un ensemble homogène ? Écris-tu constamment ? Pourrais-tu imaginer publier tes chansons différemment ?
Te définirais-tu davantage comme un musicien, un auteur, un storyteller ? Comment abordes-tu l’écriture d’une chanson ? Qu’est-ce qui en est le moteur ? En es-tu parfois le sujet ?
Sur tes précédents albums, certains titres auraient pu être des hits, comme Sacred Heart ou That’s That. Est-ce que le succès est quelque chose qui t’importe ?
Voilà pour les questions. Merci encore de ta patience. J’espère te rencontrer lors de ton passage à Paris en mai.
Bien à toi,
Vincent"
"Vincent,
Merci d’avoir pris le temps de m’écrire, je vais essayer de répondre à tes questions du mieux que je peux.
Je suis ravi que tu mentionnes la lenteur du courrier. J’affectionne ces pans entiers de vide, comme un bébé dans une couveuse avant que ses parents ne commencent à s’accrocher à lui pour la vie. Sans le silence, il n’y a rien à briser. Je n’aime pas penser à mon enfance. Je la percevrais comme à travers des lunettes aux verres colorés rose ou marron. Qu’on me donne un bandeau. Je n’avais pas de héros, pas de professeur, pas de père, pas de mère, seulement des frères et sœurs et la Nature. Ce qui m’a conduit en premier lieu à écrire des chansons, c’est un désir intuitif de laisser s’exprimer mes sentiments et ceux des autres, dont je voyais bien qu’ils étaient ignorés. Il me semble qu’à un moment j’ai dû avoir une passion pour les Beatles et Shakespeare, mais si c’est vraiment le cas, j’en suis bel et bien revenu aujourd’hui. À mon sens, on peut soit aimer une idole soit aimer ses amis. Tu peux choisir tes amis mais pas leur curer le nez. Si le folk, c’est être fidèle à soi-même au sein de l’humanité, je veux que mes chansons soient utiles, à l’instar de l’artisanat. Sinon, faire tout cela n’aurait aucun sens.
Ce disque est simplement une collection de mes chansons les plus récentes, je n’ai pas particulièrement recherché la cohérence. En fait, je préfère les albums complètement incohérents, les fourre-tout avec des chansons politiques, des chansons personnelles, ainsi de suite. Il n’y a aucune continuité esthétique dans ce que je fais, aucun style. J’essaie simplement de faire en sorte que l’auditeur me sente, entende les mots distinctement et les interprète comme bon lui semble.
Je ne suis jamais resté suffisamment longtemps au même endroit pour pouvoir claironner que j’y ai vécu. Je voyage à la demande. Un email arrive, on me veut à l’Est pour enregistrer et je prends ma voiture pour l’Est, traçant ma route d’État en État. Sur place, je trouve un endroit où loger ou bien je dors chez des amis. Si je peux m’aménager un bureau pour écrire, alors je sais que je vais pouvoir rester un moment. Sinon, lorsque la mission est terminée, je cherche rapidement un nouveau boulot. Voyager peut très rapidement devenir une routine. On dit que “le tourisme est le fait d’aller voir ce qui est devenu banal”. C’est la dure vie du musicien voyageur mais les gens versent rarement une larme sur les musiciens.
Je suis de la génération qui, en Californie du Nord, vient après Jonestown, Manson, les crimes en série du Zodiac et du Zebra, Harvey Milk, les Black Panthers, etc. Ce sont les histoires que j’ai entendues en grandissant. L’un des buts de mes chansons, c’est de mettre en avant tout style de vie, toute idée que l’on pourrait définir comme révolutionnaire. Je m’intéresse à l’histoire des drogues, à Al Qaeda, à la magie, aux bribes de théorie lacanienne que je peux glaner auprès de mon ami Albert. Mon travail est clair, ne me demande pas ce que c’est, je n’ai pas la liberté de le dire. Les chansons portent sur la sagesse des autres autant que sur ce que j’ai appris, donc il est difficile de dire que j’en suis complètement l’auteur. J’ai juste assemblé des morceaux épars avec un pistolet à colle magique. La plupart des sentiments sont d’autant plus répandus chez les gens qu’ils sont anciens sur Terre. Si moi ou l’un de mes amis apparaissons dans une chanson, ce n’est pas sous notre propre identité mais une identité rêvée, une version imprécise des pensées secrètes du vivant et de la sagesse de la mort. Comme ces gens qu’on voit en rêve et qui ne sont pas forcément les gens en questions, mais ceux de l’autre côté du miroir, dans ce monde la tête en bas où “non” veut dire “oui”.
Merci encore, j’espère que cette lettre arrivera à bon port.
Je te souhaite une belle vie faite de paix et d’amour.
CM"
2 réactions réagir
Ce serait bien d'avoir la version anglaise.
Eh oui c'est vrai que c'est bien comme idée d'interview.
D'ailleurs, et vous le dites presques vous même en parlant d'epoque où l'immédiateté prime, je me demande toujours pourquoi les articles et les interviews dans magic (et presque toutes autres revue/site de musique) sont toujours concentrés sur les news, les news, les news. Bon bien sûr que vous parlez d'abord de l'actualité mais des questions plus générales ce serait bien! Il y en a parfois, mais si peu...
D'ailleurs, et vous le dites presques vous même en parlant d'epoque où l'immédiateté prime, je me demande toujours pourquoi les articles et les interviews dans magic (et presque toutes autres revue/site de musique) sont toujours concentrés sur les news, les news, les news. Bon bien sûr que vous parlez d'abord de l'actualité mais des questions plus générales ce serait bien! Il y en a parfois, mais si peu...