Avec sa voix qu'il peut érailler à la Tom Waits, ses mimiques hilarantes et sa virtuosité aux scratches, Rich Terfry, alias Buck 65, est sûrement le meilleur performer hip hop blanc. D'autres ont déjà essayé de raccrocher le blues au rap, mais personne n'a su comme le Canadien mélanger la country white trash et le chant scandé. En ouverture de ce troisième Lp, Rough House Blues témoigne du style de Buck 65, avec un texte évoquant les personnages de chansons mythiques comme John Henry. Plus loin, The Suffering Machine, tout en arpèges mélancoliques et slide pleureuse, poursuit la même voie tandis que Blood Of A Young Wolf est une pure chanson de cowboy. D'ailleurs, si Woody Guthrie, la figure tutélaire du folk, était encore ici, il chanterait comme ça. Buck 65 a abandonné les pièces abstraites pour approfondir le format chanson, qu'il explore en compagnie de ses nouveaux amis de Tortoise, mais il ne se limite pas à une formule qui pourrait tourner au cliché. Pour The Floor, sa voix crépite dans les graves sur un piano funèbre, et avec Blanc Bec, il s'énerve sur une basse punk saturée. Sur Devil's Eyes, pièce pour violons et guitare martiale, il ne rappe plus mais chante, d'une voix impavide. L'album se clôture d'ailleurs par une version française du titre, accompagnée au piano par Gonzales, qui fait son Arno. Les rapports d'affection entre l'artiste et l'Hexagone s'étaient déjà exprimésdès Le 65isme, le troisième morceau du disque. Là, rejoint par sa compagne française à la tonalité très new-wave (qu'on retrouve sur Drawing Curtains), il ondule autour d'une guitare no-wave bien tordu et lâche quelques mots enfrançais dans le texte sur le sexe, le cinéma et la politique. D'histoires surréalistes en instantanés imagés du quotidien, Buck 65 apparaît comme un remarquable chroniqueur burlesque, et sa musique comme une synthèse presque idéale de l'art populaire américain.