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Article - 2005 de Broadcast

interviews
Dès 1997, Broadcast, formation de Birmingham à la pointe de la pop music, s'était fixé comme but de “décrire en langage électronique les frémissements du monde organique”. Le seul fait que la musique du groupe parvient aujourd’hui encore à échapper à toute classification immédiate reste un mini-mystère qui méritait bien quelques explications… [Article Marc Gourdon].

Vu d'ici, on aurait tendance à penser que Birmingham, grâce à sa position géographique avantageuse (pratiquement à mi-chemin entre Londres et Manchester), serait l'endroit rêvé pour s'enrichir des humeurs et effluves musicales s'exhalant des deux principaux centres de création britannique. “Ce qui est étrange, c'est qu'en fait, Birmingham serait plutôt victime de sa situation sur la carte. On a l'impression qu'elle tente d'être à la fois du nord et du sud, mais sans y parvenir. De plus, son aspect visuel n'a guère changé. C'est toujours celui d'une ville industrielle et ouvrière, dans laquelle vivent de larges communautés dynamiques, mais qui fonctionnent pas mal en circuit fermé. La scène indépendante est un peu à cette image, fractionnée. Mais bon, moi, de toute façon, je ne sors pas. Et j'ai rarement envie d'aller écouter de la musique électronique… (Rires). Très honnêtement, je n'ai ni le temps, ni l'argent pour sortir beaucoup. Quant à Birmingham, disons que si j'en avais les moyens, je n'y habiterais certainement plus. J'irais plutôt vivre à Brighton… ou à New York, dans un immense appartement surplombant Central Park ! (Rires.)”

2003, le personnel de Broadcast se voit ramener à sa plus simple expression : ses deux membres fondateurs, le bassiste James Cargill et Trish Keenan, frontwoman du groupe. Une nouvelle configuration qui a permis à la chanteuse d'accorder plus de temps à son écriture et sur un ton, apparemment, plus intime et direct que d'ordinaire. “Je sais, c'est très étrange, n'est-ce pas ? (Rires.) Mais j'ai remarqué que c'est généralement au moment où tu fais tout ton possible pour ne pas parler de toi-même que tu finis par le faire ! C'est pareil avec ma situation de frontwoman du groupe, d'ailleurs. Je suis la pire personne que l'on puisse imaginer pour remplir ce rôle. Ça me gêne et ça m'a toujours gêné. Je n'aime pas que l'on me regarde. Et encore moins si j'ai le malheur de me laisser un peu aller. C'est pire, car vient s'y ajouter un sentiment de culpabilité. Je n'y peux rien, je suis comme ça”.

Citant au cours de la conversation Lewis Carroll, Edgar Allan Poe, les méthodes d'écriture du cut-up ou encore celle, dite “automatique”, d'André Breton et de Philippe Soupault (Les Champs Magnétiques, 1920), Trish se compare à un simple instrument du langage. Et s'explique sur le thème directeur de Tender Buttons, qui se rapporte à cette notion de “laisser-aller” ou de “se laisser aller”, d'oublier sa personne et profiter des évènements, sans aucune gêne. “Quand on commence à se plonger sur le sens précis des expressions et des mots qui les forment, des significations qu'ils prennent selon leur contexte, on constate qu'ils finissent par s'exprimer d'eux-mêmes, comme des équations variables. C'est un très bon moyen pour générer des scénarios complètement dingues ! Pour nous, la sortie de Ha Ha Sound correspondait à l'aboutissement d'un travail que nous avions entrepris sur les disques précédents. Il nous a donc semblé à James et moi, opportun de passer à autre chose, d'avancer. Nous n'aurions pas supporté de devenir prévisibles. Nous rêvions d'un environnement plus épuré et de temps de réaction plus courts, sans avoir à passer par l'avis de quatre personnes… À deux, tout va plus vite. Les tâches ont donc été facilement réparties. James s'est chargé de toutes les musiques et de leurs arrangements et moi, d'écrire les chansons, leurs paroles et tourner autour de mon thème. Puis, de temps à autre, nous les confrontions pour voir ce qui passait. Les chansons sont apparues d'elles-mêmes et nous ont édicté leurs exigences. C'est aussi basique que ça !” À l'arrivée, avec des mélodies épurées comme passées aux rayons X, des basses plus présentes et des boîtes à rythmes vintage en guise de batteur, Tender Buttons, bien que “différent”, garde son caractère atypique et l'intemporalité qu'avaient tous ses prédécesseurs…

“On nous l'a souvent dit. Pourtant, ce n'est pas quelque chose que nous faisons consciemment. Disons que nous écoutons l'un et l'autre de la musique électronique (ou pas), qui reste assez rare et confidentielle. C'est sûrement la raison pour laquelle nous sonnons comme ça, je n'en vois pas d'autres. (Rires). En ce moment, j'aime beaucoup King Creosote, les sorties de son label Fence et je me régale à chaque fois que j'écoute Imitation Electric Piano. J'adore également ce que fait Andrew Broder de Fog. Ce type est un génie ! Nous jouerons avec lui à Minneapolis très prochainement. C'est incroyable qu'il n'ait vendu que deux mille exemplaires de son dernier album aux États-Unis. Une vraie misère. De toute façon, c'est partout pareil, plus personne n'achète de disques. C'est un vrai p….. de cauchemar !” Comme le déclarent beaucoup de créateurs à l'issue d'une création, Trish dit être “soulagée” d'avoir mené à bien Tender Buttons, et se sentir déjà quelque peu distante de l'œuvre, habitée du sentiment mitigé d'avoir bien travaillé et d'achèvement mêlé à l'impression diffuse de fin de cycle, toujours un peu tristounette, à l'image de n'importe quel lieu de fête, une fois vidé de ses convives.

“J'ai vraiment l'impression que cela fait des siècles que nous avons enregistré l'album. Tout était terminé en janvier dernier ! Maintenant, il va encore me falloir passer par le supplice de la tournée et être le principal point de mire. Peut-être que cette fois, je le ferai avec un sac sur la tête. (Rires). Heureusement, nous serons quatre…. Puisque nous sommes assez satisfaits de l'album, de sa production et des arrangements que nous avons prévus pour la scène, nous espérons seulement que le public tombera tout simplement amoureux des chansons. Ensuite, nous passerons à l'écriture du prochain Lp, qui, d'après les premières esquisses, risque bien d'être fort différent de celui-ci… ” Posée, réfléchie, érudite, curieuse et pas nostalgique pour un sou, Trish Keenan frontwoman malgré elle, s'acquitte avec élégance (et bien mieux qu'elle ne le croit) des tâches qui incombent à cette fonction et pourrait, pourquoi pas, faire office de guide idéal pour jeter un œil sur ce que, musicalement parlant du moins, nous réserve l'avenir… de cette satanée pop music moderne.
Marc Gourdon
MAGIC RPM  #94
article extrait de :
MAGIC RPM #94 Commander ce numéro


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