Un beau jour de novembre dernier, l'excellent webzine Pitchfork Media titrait : "Jeudi noir : Bright Eyes domine les ventes de singles l'univers révèle son plan pour s'autodétruire". Le tout illustré par une photo du visage poupin mais inquiétant de Conor Oberst, l'enfant terrible du rock indépendant américain. Et désormais roi du pétrole. Comment l'artisan d'un folk lo-fi à tendances maniaco-psychotiques a-t-il pu placer le même jour deux singles aux deux premières places du fameux Billboard Hot 100 Singles Sales Chart, événement inédit depuis 1997 et le règne de... Puff Daddy ! C'est très simple : Lua et Take It Easy (Love Nothing) sont deux grandes chansons issues de deux Lp's exceptionnels. La première, ballade où Conor Oberst s'accompagne seul d'une guitare acoustique, est issue de I'm Wide Awake It's Morning, disque de folk plantureux. En ouverture, le jeune homme raconte l'histoire d'une femme embarquée à bord d'un avion sur le point de se crasher. La suite est le disque lumineux de quelqu'un qui aurait survécu à un accident. Des chansons aux inflexions country y sont habillées de piano, cuivres et guitare slide : We Are Nowhere And It's Now et Old Soul Song sont belles à faire pleurer Kurt Wagner. Le deuxième single est issu de Digital Ash In Digital Urn, un enregistrement très différent mais tout aussi génial, traversé de réminiscences new-wave et de sonorités électroniques. Claviers et rythmiques y sont plus volontiers synthétiques. Cette fois, c'est Robert Smith qui devrait s'effondrer en larmes devant Gold Mine Gutted ou Easy/Lucky/Free. La noirceur grisante de l'ensemble ne diminue en rien les mélodies éblouissantes qui fleurissent au coin de chaque couplet. Il y a là une réserve conséquente de merveilles et de tubes potentiels, comme Light Pollution ou le nonchalant Theme From Pinata. Le coup de force magistral de Bright Eyes en 2005 : nous offrir d'un seul et même coup le vertige du crash et le parachute.