En l'espace d'un an, la musique aura vu commettre deux des crimes les plus mystérieux de l'histoire de la pop. L'un a été perpétré l'année dernière par Phil Spector, l'autre, ce mois-ci, par son disciple Brian Wilson. En 1966, le Beach Boy écoeuré par le bide (commercial) de Pet Sounds décide de s'enfermer avec son parolier Van Dyke Parks pour écrire un album envisagé comme une "symphonie adolescente adressée à Dieu". Deux mois plus tard, le projet capote pour cause d'aliénation mentale de son géniteur et la plupart des bandes enregistrées sont détruites. Dès lors, Smile devient ce trésor inachevé, véritable puzzle religieux et inspiré, trop en avance pour son temps, qui fera l'objet d'une quête sans merci par les collectionneurs, malgré la sortie officielle de Smiley Smile en guise de sauvetage des meubles. Un bootleg vendu à prix d'or, rassemblant les sessions de ces morceaux de bravoure (les saynètes de Heroes And Villains en tête), laissait entrevoir la splendeur et l'ambition du projet original. Ce chef-d'oeuvre inachevé hantera Wilson lui-même pendant trente-sept ans (!) avant qu'il n'accepte aujourd'hui d'achever sa prière, sous l'impulsion de son psychiatre puis de sa femme par l'odeur du dollar alléchée, diront les mauvaises langues. Épaulé par les excellents Wondermints, Wilson recolle les morceaux pour finalement accoucher d'un album décevant, où toutes les chansons font presque office de reprises par le vieux pape et ses fidèles. Certes, les compositions restent irréprochables, mais le sentiment d'innocence émanant des premières moutures a bel et bien disparu. Smile, par sa complexité et sa déconstruction initiale, offrait bien sûr une forte place à l'imagination de l'auditeur. Mais la voix de Brian, tremblante jusqu'à la fausseté, nous ramène à la triste réalité. Comment croire à la narration de ses émois teenage quand elle évoque surtout une fin de vie naissante, à l'image de sa quinte de toux poussée en plein God Only Knows lors de son concert parisien en mars dernier ? Le charme s'efface même quand il revisite Good Vibrations et Heroes And Villains, pourtant parfaites à l'époque. Surf's Up perd de sa magie, Cabinessence frise la parodie grabataire... Reste au final ce sentiment d'avoir découvert une relique désacralisée, un sourire en forme de rictus.
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