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The Brave And The Bold de Bonnie 'Prince' Billy

chronique d'album
Sur le papier, le projet ressemble ni plus ni moins à un rêve de mélomane. Mais on sait malheureusement trop bien que tous les rêves ne doivent pas se réaliser, de peur qu'ils tournent au cauchemar. Et qu'on ne s'en relève jamais. C'est donc avec une drôle d'impatience fébrile que l'on a écouté une première fois The Brave And The Bold. Sans rien dire, du début à la fin, de crainte que notre enthousiasme immédiat (Cravo É Canela, une géniale cover brésilienne placée en ouverture) ne soit aussitôt tempéré par une déception consécutive (le jeu un brin démonstratif de Tortoise à l'épreuve du It's Expected I'm Gone des Minutemen, seconde plage du disque). Au bout des quarante minutes réglementaires, il fallut bien se rendre à l'évidence : "chef-d'oeuvre", mot pourtant si galvaudé qu'on préfère l'utiliser avec les précautions d'usage nécessaires, en y adossant quelque guillemet. Or donc, pour avoir épaulé Bill Callahan (Smog) l'éternel outsider et faux jumeau de Will Oldham lors de l'accouchement de l'inoubliable Dongs Of Sevotion (2000), on savait les cinq musiciens de Tortoise (Dan Bitney, John Herndon, Doug McCombs, John McEntire et Jeff Parker, par ordre d'apparition alphabétique) capables de s'adapter avec une aisance confondante au format pourtant si restrictif de la chanson, aussi torturée soit-elle. L'annonce d'une collaboration du collectif chicagoan avec Bonnie 'Prince' Billy a dès lors pris l'allure d'un Yalta insensé entre le génie du folk lo-fi et le groupe-phare du post-rock décomplexé. D'autant que le résultat est cet album entièrement constitué de reprises (dix au total), dont le simple énoncé des originaux suffit à donner le vertige... En effet, qui d'autres que ces six hommes-là pour ainsi faire se côtoyer Elton John (la version de Daniel figure potentiellement le sommet infranchissable du disque) et Bruce Springsteen (Thunder Road, méconnaissable et fascinant chemin de traverse en regard de l'original), Richard Thompson (le séminal The Calvary Cross, dont le traitement n'aurait pas dépareillé sur Master And Everyone, l'enregistrement le plus arrangé de Bonnie 'Prince' Billy) et la méconnue chanteuse country Melanie Safka (le déchirant (Some Say) I Got Devil) sans se ridiculiser ? Mais l'extravagance des assemblages (on songe à des plaques tectoniques qui se chevaucheraient) ne saurait éclipser le plaisir inouï procuré par l'alchimie qui se déroule ici, devant nos yeux ébahis et nos oreilles stupéfaites. Emmené par un son effrontément saturé mais jamais saturant, The Brave And The Bold donne à entendre un Will Oldham plus habité que jamais, ainsi qu'un Tortoise plus libre qu'à l'accoutumée (surtout en mémoire du fort mitigé It's All Around You de 2004). Il suffit, pour s'en convaincre, d'entendre la complémentarité à l'oeuvre sur le bien nommé Love Is Love de Lungfish, où la voix incantatoire d'Oldham (doublée par celle d'un membre de la formation chicagoane) se marie avec une musique en fusion (orgue vrombissant, séquences assourdissantes, arpè-ges dissonants). Idem sur le jouissif That's Pep de Devo, dont la version endiablée frôle le free jazz. Quand vient l'heure de la conclusion, On My Own de Quix*o*tic joué façon bouleversante veillée funèbre, on ne sait plus s'il s'agit d'un rêve fantasmé, éveillé ou réalisé...
RENAUD PAULIK ET FRANCK VERGEADE
MAGIC RPM  #97
article extrait de :
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