En kiosque actuellement Commander

Entrevue - 29/06/11 de Bon Iver

interviews
Trois ans après un premier album mélancolique et solaire, For Emma, Forever Ago, Justin Vernon redonne des couleurs à Bon Iver, à la faveur d’un profond remaniement stylistique, témoignage de l’ambition d’un musicien curieux et ouvert, qui a multiplié les collaborations et les expériences. Arrachées aux codes du folk, ses dix nouvelles chansons rejoignent le répertoire d’une pop oblique et singulière, aux côtés des dernières œuvres de Sufjan Stevens ou d’Iron & Wine. Rencontre avec un songwriter opiniâtre et sensible, dissimulé sous les traits d’un grand barbu sympathique et débonnaire. [Article et interview Vincent Théval].

Avant même la beauté solaire d’un premier album sorti de nulle part en 2008 (For Emma, Forever Ago), il y a cette histoire dont on fait les mythes, du pain béni pour journaliste. En 2006, le sol s’effrite sous les pieds de Justin Vernon, qui se sépare dans un même élan de son groupe et de sa petite amie et doit lutter contre une mononucléose. Pour se remettre de cette séquence désastreuse, le jeune homme décide de se retirer un (bon) hiver durant entre les planches d’une cabane perdue en forêt, au Nord du Wisconsin. Des ces quelques semaines d’isolement naissent une petite dizaine de chansons à la fois tristes et lumineuses, pathétiques et puissantes, dédiées à l’amour perdu : For Emma, Forever Ago. La suite relève du conte de fée, le premier LP de Bon Iver rencontrant un écho inattendu dans l’ensemble du monde civilisé, et plus particulièrement aux États-Unis. Le quidam aurait foncé tête baissée pour enfoncer les portes ouvertes du folk pleureur américain et capitaliser pour l’éternité sur le bonheur d’être triste. Mais Justin Vernon n’est pas le quidam, plutôt un musicien curieux et ambitieux, qui a passé ces trois dernières années à faire ce qu’il aime le plus au monde : de la musique avec des gens.



Remodeler les contours d’une écriture très personnelle, frotter son inspiration aux idées d’une génération de musiciens qui efface patiemment depuis dix ans les frontières entre les genres, changer les sonorités, les instruments, sa voix en restant fidèle à une identité très forte, ce ne sont pas les moindre qualités d’un artiste devenu majeur un peu plus vite que prévu. Avec Bon Iver, Bon Iver, Justin Vernon rejoint tranquillement le club des artistes américains qui font glisser les repères d’une cartographie folk déjà riche et s’affoler les boussoles stylistiques. Le tout avec une décontraction déconcertante. C’est un solide gaillard en Pantacourt, affable et souriant, que l’on cueille à la fin de son petit-déjeuner, dans la cour d’un charmant hôtel parisien, sous le soleil d’une belle matinée de printemps. D’une voix grave qui tranche avec le falsetto de ses chansons, Justin parle de ses trois dernières années avec une saine simplicité, une assurance pleine de bon sens qui tranche avec le récit presque romanesque qui accompagnait son premier album. Mais le romantisme du garçon finit par affleurer çà et là, de manière hésitante et très touchante.

Tu as travaillé avec beaucoup de personnes ces trois dernières années (Volcano Choir, Kanye West, The National ou encore Annie Clark). Est-ce que ces différentes collaborations ont influencé ton écriture ou changé ta façon de concevoir les chansons ?
Oui, bien sûr, dans le sens où chacune de tes expériences a une influence sur ce que tu fais. Mais elles n’ont pas directement changé la façon dont j’ai conçu l’album. Beaucoup de gens pensent sans doute que j’ai fait un long break avec Bon Iver, mais, en réalité, j’ai commencé à travailler sur les nouvelles chansons dès la sortie de For Emma, Forever Ago (2008). Le disque a demandé du temps, mais les chansons existaient depuis un moment. Donc, pendant que je faisais toutes ces collaborations, Bon Iver, Bon Iver était toujours là, en suspens.

Peux-tu m’en dire un peu plus sur ce qui est sans doute la collaboration la plus surprenante : ta participation à l’album de Kanye West, My Beautiful Dark Twisted Fantasy (2010) ? Comment l’as-tu rencontré ?
On m’avait dit qu’il allait utiliser une chanson de Bon Iver pour un des ces morceaux et, un jour, il m’a passé un coup de fil. On a parlé pendant un bon bout de temps, de musique surtout. Il m’a invité à Hawaï pour enregistrer. Ça a été une excellente expérience de studio, beaucoup moins bizarre que ce à quoi je m’attendais. Tout cela m’a paru plutôt normal. C’est quelqu’un de très agréable et gentil, très investi en studio. Il m’a permis d’essayer plein de choses différentes. C’est probablement le plus doué et créatif des producteurs de hip hop et c’est génial de bosser avec lui. Mais le travail en studio n’était pas si différent de ce que j’avais déjà pu faire. Musicalement, oui, bien sûr. Comme mon boulot portait sur le chant, les chœurs et l’écriture de paroles bizarres, ça ne me changeait pas beaucoup de ce que j’avais fait sur l’album de Gayngs, par exemple. Il s’agissait de sortir de ma zone de confort, essayer des choses nouvelles et voir ce que ça donne. Et ça a fini par donner des résultats sur cinq ou six morceaux.

Un mot également sur l’album de Volcano Choir, Unmap (2009). As-tu écrit les morceaux ou simplement posé ta voix sur les chansons ?
On a tout écrit ensemble. Volcano Choir est un groupe, c’est même le projet le plus collectif auquel j’ai participé. C’est comme une démocratie : tout le monde écrit. Nous avons pour point commun un amour pour l’avant-garde, les musiques minimalistes et les compositeurs modernes. J’aime beaucoup le minimalisme et ça a été une très bonne chose de pouvoir exprimer ça au sein de Volcano Choir plutôt que de l’injecter dans Bon Iver de façon artificielle. Et puis c’était marrant à faire, avec des gars qui sont un peu des héros pour moi (ndlr. il s’agit des membres du collectif Collections Of Colonies Of Bees).

En 2009, le EP Blood Bank donnait déjà des indices sur la direction que tu entendais donner à ta musique, avec notamment un côté plus synthétique. C’était ce que tu avais en tête lorsque tu as enregistré et publié ces quatre morceaux ?
Je crois que c’était une façon de donner un aperçu des autres chansons que j’avais sous le coude et aussi de m’assurer que personne ne s’attende à un autre For Emma, Forever Ago. Il fallait que les gens comprennent que la suite, quelle qu’elle soit, serait différente. J’avais ces quatre chansons dont j’étais très fier, qui ont donné la matière idéale pour faire ça.

Tu as donné beaucoup de concerts. As-tu eu du mal à interpréter certaines chansons, très personnelles ?
Pas vraiment. On s’habitue. Bien sûr, il y a eu des moments où c’était étrange, surtout devant des grandes salles. Mais tous les performers que je connais s’habituent à ça et c’est quelque chose qu’il est bon de faire. C’est pour ça que tu écris des chansons. Je monte sur scène depuis que je suis jeune, donc jouer avec Bon Iver ne s’est pas révélé très différent de ce que j’avais déjà expérimenté. Le public était juste plus nombreux. En revanche, ça a sans doute un peu modifié mon approche des nouvelles chansons. Je voulais qu’elles soient plus “pleines”, plus denses.


MAGIC RPM  #153


Réagissez

Votre réaction :

Votre pseudo :

Prévisualiser