On se souvient
de la venue du premier LP de Bon Iver comme si c’était hier. Un album austère, Forever Emma, Forever Ago (2008),
enregistré dans une cabane par un inconnu nommé Justin Vernon. Une belle
histoire à la Big Sur (1962) de Kerouac entourait ce disque charmant,
qui s’avérerait peu à peu bouleversant – et sublimé sur scène. Le genre de
recueil qui ne se livre pas de suite mais dont on se souviendrait longtemps,
apprenant petit à petit à en apprécier chaque seconde. Son auteur pourrait
disparaître des écrans radar, on garderait toujours ce témoignage unique.
Pourtant, rien ne s’est passé ainsi, bien au contraire. En quelques mois,
Vernon affolait tous les cœurs et son folk de branchage fit feu de tout
bois : un EP déroutant (l’autotuné Blood Bank, 2009), des
rencontres tombant sous le sens (avec St. Vincent ou The National) ou une
surprenante apparition sur le barnum de Kanye West, My
Beautiful Dark Twisted Fantasy (2010).
Ces vadrouilles prouvaient qu’il ne se contenterait pas de gratouiller sa six-cordes dans la campagne américaine et dévoilaient, pensait-on, des pistes à suivre pour imaginer la suite. C’est pourtant vers un projet parallèle de Justin Vernon, Volcano Choir, qu’il fallait se plonger pour deviner les chemins à venir. Unmap (2009) était finalement l’antichambre de Bon Iver, Bon Iver : des chansons déconstruites, en mouvement perpétuel, dont les répétitions dévoilaient des mélodies en creux. C’est en compagnie de ces amis précieux et, entre autres, de Greg Leisz (dont la guitare slide serpente le long de chansons alanguies) que Bon Iver signe aujourd’hui un chef-d’œuvre à l’immensité finement ouvragée.
Ce deuxième essai (doublement) éponyme délaisse les errances mélancoliques et forestières pour nous laisser comme deux ronds de flan, terrassés par une introduction monumentale. Perth et Minnesota, WI forment un diptyque majestueux : à la mélodie ténue, aux guitares altérés, au souffle sporadique de Vernon, se joignent des cordes et des cuivres, contrepoints parfaits du jeu percussif de Sean Carey, discret et massif, velouté et martial, tout en accès de rage contenue. Cette barrière franchie, on saisit que tout retour est impossible. Derrière, la minutie de Holocene fascine : les éléments apparaissent lentement et imperceptiblement. Délicieusement indolente, cette complainte joue avec le silence, tout comme la rêverie réverbérée Hinnom, TX ou Wash, dont le piano bouclé s’orne de cordes et de chœurs lointains, soutenant l’étrange mélodie du faux ermite. Un chant qui illumine la savoureuse torpeur de Calgary, alternance de moments de grâce électrique et de simplicité boisée. Loin de la contemplation, le bouleversant Towers se pare de six-cordes en carillons et d’un décrochage accrocheur bardé de cuivres mariachi et de guitare slide.
Enfin, déroutant est le final Beth/Rest, dont la production clinquante et léchée détonne. Un caillou laissé à suivre pour un troisième LP ? Inutile de tracer des plans sur la comète. Pour l’heure, ce disque s’impose comme une prise de risque majeure pour son auteur, et une pierre de touche de l’americana. Car aux codes country et folk (le fingerpicking de Holocene, la guitare slide presqu’omniprésente), Bon Iver pose d’autres empreintes de modernité : la brisure inattendue, le field recording et les rythmes entrechoqués de Michicant, les éclats électroniques de Hinnom, TX. On pense évidemment à Timber Timbre (pour les accents soul), au cousin Sufjan Stevens (pour ces constructions alambiquées et cette obsession des lieux parfois fantasmés) mais on discerne aussi, dans ces dédales, dans ces aspérités mélodieuses et, surtout, dans cette place accordée au vide, l’ombre de Spirit Of Eden (1988) de Talk Talk. Un album qui, s’il fut un échec à sa sortie, n’a cessé d’irriguer l’imagination de générations entières de défricheurs. Bon Iver, quant à lui, pourrait gagner sur tous les tableaux. De maître.
Ces vadrouilles prouvaient qu’il ne se contenterait pas de gratouiller sa six-cordes dans la campagne américaine et dévoilaient, pensait-on, des pistes à suivre pour imaginer la suite. C’est pourtant vers un projet parallèle de Justin Vernon, Volcano Choir, qu’il fallait se plonger pour deviner les chemins à venir. Unmap (2009) était finalement l’antichambre de Bon Iver, Bon Iver : des chansons déconstruites, en mouvement perpétuel, dont les répétitions dévoilaient des mélodies en creux. C’est en compagnie de ces amis précieux et, entre autres, de Greg Leisz (dont la guitare slide serpente le long de chansons alanguies) que Bon Iver signe aujourd’hui un chef-d’œuvre à l’immensité finement ouvragée.
Ce deuxième essai (doublement) éponyme délaisse les errances mélancoliques et forestières pour nous laisser comme deux ronds de flan, terrassés par une introduction monumentale. Perth et Minnesota, WI forment un diptyque majestueux : à la mélodie ténue, aux guitares altérés, au souffle sporadique de Vernon, se joignent des cordes et des cuivres, contrepoints parfaits du jeu percussif de Sean Carey, discret et massif, velouté et martial, tout en accès de rage contenue. Cette barrière franchie, on saisit que tout retour est impossible. Derrière, la minutie de Holocene fascine : les éléments apparaissent lentement et imperceptiblement. Délicieusement indolente, cette complainte joue avec le silence, tout comme la rêverie réverbérée Hinnom, TX ou Wash, dont le piano bouclé s’orne de cordes et de chœurs lointains, soutenant l’étrange mélodie du faux ermite. Un chant qui illumine la savoureuse torpeur de Calgary, alternance de moments de grâce électrique et de simplicité boisée. Loin de la contemplation, le bouleversant Towers se pare de six-cordes en carillons et d’un décrochage accrocheur bardé de cuivres mariachi et de guitare slide.
Enfin, déroutant est le final Beth/Rest, dont la production clinquante et léchée détonne. Un caillou laissé à suivre pour un troisième LP ? Inutile de tracer des plans sur la comète. Pour l’heure, ce disque s’impose comme une prise de risque majeure pour son auteur, et une pierre de touche de l’americana. Car aux codes country et folk (le fingerpicking de Holocene, la guitare slide presqu’omniprésente), Bon Iver pose d’autres empreintes de modernité : la brisure inattendue, le field recording et les rythmes entrechoqués de Michicant, les éclats électroniques de Hinnom, TX. On pense évidemment à Timber Timbre (pour les accents soul), au cousin Sufjan Stevens (pour ces constructions alambiquées et cette obsession des lieux parfois fantasmés) mais on discerne aussi, dans ces dédales, dans ces aspérités mélodieuses et, surtout, dans cette place accordée au vide, l’ombre de Spirit Of Eden (1988) de Talk Talk. Un album qui, s’il fut un échec à sa sortie, n’a cessé d’irriguer l’imagination de générations entières de défricheurs. Bon Iver, quant à lui, pourrait gagner sur tous les tableaux. De maître.