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Keep An Eye On The Sky de Big Star

chronique d'album
Les temps changent, comme disait l’autre. Et, au moment de franchir le seuil de ce mausolée constitué de 4 Cd’s abritant pas moins de quatre-vingt dix-huit morceaux (98 !), on ne peut s’empêcher de voir affluer les souvenirs d’une époque pas si lointaine où l’intensité de l’excitation provoquée par l’écoute d’un seul de ces titres était décuplée par l’attente et la rareté, où September Gurls n’était bien souvent accessible que via l’ersatz d’une reprise des Bangles. C’était le tout début des années 90 et la Grosse Étoile de Memphis traversait encore une phase d’éclipse presque totale dans les bacs, ne brillant plus que sous la plume de quelques passeurs avisés (notamment un splendide papier de Nick Kent dans Les Inrockuptibles en juin 1992). À l’heure de la profusion des hommages et même des reformations, alors que déferlent les vagues de réédition successives, l’épiphanie pourrait-elle ne rien perdre de son évidence et de sa force ? C’est possible. C’est même plus que probable, tant l’unicité de cette œuvre touffue, hétéroclite et fascinante semble ici perdurer, au-delà de tous les recyclages.

Ce bilan exhaustif retrace chronologiquement le parcours du groupe dans ses moindres détails, depuis les premiers brouillons bricolés par Chris Bell dans l’ombre des studios Ardent en 1968 jusqu’à l’apocalypse finale des sessions de Third / Sister lovers en 1975, mêlant aux originaux déjà bien connus bon nombre de démos plutôt intéressantes et même un album entier de versions live inédites datant de 1973. Son principal intérêt réside sans doute dans sa capacité à mettre en relief les raisons qui ont fait de Big Star, à l’instar du Velvet, le prototype absolu du groupe culte, celui dont l’influence sur ses pairs (R.E.M., Teenage Fanclub, Wilco, etc. : la liste complète des légataires revendiqués suffirait à remplir plusieurs pages de ce magazine) s’avère inversement proportionnelle, sur le long terme, à la reconnaissance quasi nulle de ses contemporains. Certes, Bell et Chilton ne sont pas les seuls adolescents américains à prêcher l’évangile selon saints Lennon et McCartney, à contre-courant d’une époque plus encline s’abandonner aux dérives complaisantes du rock progressif. Cependant, dans cette première moitié de la décennie 70, ils sont les seuls, parmi les disciples des Beatles, à combiner le respect des canons de la pop song et la recherche de l’innovation, introduisant avec bonheur une foultitude d’éléments stylistiques inattendus et tordus dans des chansons d’une limpidité mélodique parfaite.

Dès le départ, et même avant le départ de Chris Bell en 1972, les chansons qui constituent la trame inaltérable de #1 Record (1972) et Radio City (1974) se caractérisent par un équilibre entre délicatesse et agressivité, entre la douceur des harmonies et les sinuosités biscornues de certaines progressions d’accords. Cette dualité se reflète souvent dans des textes qui capturent en peu de mots l’essence même de la transition adolescente. Ils traduisent à merveille ce mélange de naïveté virginale et de perversité (“I like love but I don’t know. All these girls, they come and go. Always nothing left to say”, déclame Chilton, à la fois romantique et déjà blasé sur What’s Going Ahn), cette nostalgie infinie pour un âge tendre dont on  l’on sait qu’il est sur le point de s’enfuir irrémédiablement. Enregistré plus tardivement, en compagnie de Jim Dickinson, le troisième album ne sortira qu’en 1978, après la séparation complète du groupe reste une œuvre à part. Témoignage des errances stupéfiantes d’un Chilton à la fois junkie et dépressif, ce condensé morbide de noirceur, où les touches de piano semblent imbibées d’un mélange de Xanax et d’héroïne, suscite toujours une intense fascination mais moins de véritable plaisir que ses deux prédécesseurs. Tour à tour astre solaire et étoile noire, Big Star n’a donc toujours pas fini de nous illuminer.
Matthieu Grunfeld
MAGIC RPM  #135


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dok - 16/12/2011 12:33
"dérives complaisantes du rock progressif" Aaaahhh le bon vieux poncif sur le prog... Toujours penser à le placer de temps en temps celui-là.