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Article 1999 / Midnite Vultures

archive mag décembre 1999
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En 1999, cinq années après son arrivée foudroyante sur le devant de la scène avec Loser, le jeune Beck Hansen brouillait à nouveau  ses cartes maîtresses  en réalisant un flamboyant, Midnite Vultures, hommage décapant aux musiques noires américaines.
Article par Christophe Basterra, in magic # 36


Le jeune homme a déjà tombé la veste, commence à esquisser quelques étranges pas de danse avant de se pencher sur son pied de micro, pour mieux se lancer dans une complainte suraiguë. Puis, il se contorsionne dans tous les sens, finit même par se rouler par terre alors que le morceau, une ballade sexy en diable, touche à sa fin. Cette drôle de scène se déroule en direct à la télévision française où Beck Hansen est venu présenter en avant-première deux chansons de son tout nouvel album, le sixième déjà, Midnite Vultures. Logiquement, on en vient à se poser la seule question qui compte : qui est donc le “vrai” Beck ? Le jeune homme timide et poli, emmitouflé dans une doudoune trop grande, répondant aux questions les yeux rivés sur sa tasse de thé ? Ou ce performer invétéré, digne descendant de cette lignée d’artistes américains qui se transcendent dès qu’ils posent un orteil sur une scène, de James Brown à Iggy Pop ? Les deux, sans doute, tel un Docteur Jekyll et Mr Hyde de l’industrie musicale.

PHYSIQUE
“Cet album m'a volé toute mon énergie…”, soupirait Beck quelques heures plus tôt, juste après avoir achevé un copieux déjeuner en compagnie de ses musiciens et sous la surveillance d’un management un rien omniprésent et toujours sur le qui-vive. On le croit aisément, à regarder ses cheveux blonds filasses qu’il triture infatigablement et son teint d'une pâleur quasi inquiétante. “Pendant un an, je n'ai rien fait d'autre. Je ne pouvais pas. Je n'ai rencontré personne, je ne suis allé nulle part. Seulement en studio. On a commencé en juillet 1998 et l’on a achevé le mixage l'été dernier. En fait, Midnite Vultures aurait dû être un projet de deux ans que j'ai réussi à boucler en une année !” Et pour réussir tel tour de force, Beck s’est contenté d’une équipe réduite, essentiellement accompagné par deux de ses plus fidèles musiciens – le bassiste Justin Medal-Johnsen et le génie des claviers, Roger Manning Jr –, de deux amis spécialistes en programmation informatique et des Dust Brothers, présents sur deux morceaux – la fameuse ballade évoquée plus haut, Debra, et le poisseux Hollywood Freaks. “Au départ, j'ai bien pensé à refaire tout un disque avec eux. Mais je me suis ravisé : je l'avais déjà fait pour Odelay, il fallait donc que je passe à autre chose. Il n’y avait pas volonté de ma part de produire le disque tout seul, mais je n'avais plus d'autres solutions, vu que je ne supporte pas de travailler avec un producteur traditionnel. Je déteste que quelqu'un me dise ce que je suis censé faire… J'ai toujours été comme ça, même tout petit. Bien sûr, c’était risqué car j’avais déjà tellement de choses à superviser en studio que le fait de s'occuper en plus du mixage était un véritable challenge…” Un challenge dont le garçon semble s’être plutôt bien sorti, avec son aisance coutumière. Car Midnite Vultures est, de loin, son album le plus riche, le plus accessible, mais aussi, peut-être, le plus déroutant pour la plupart de ses fans. Un disque baigné dans la grande tradition de la musique noire américaine, de la soul la plus charnelle, symbolisée par Curtis Mayfield, au r’n’b le plus… putassier, celui qui inonde les radios du monde entier. “Ça fait longtemps que j'écoute essentiellement les radios r’n’b aux États-Unis. En général, je déteste les paroles, je n'aime pas la production, mais j'adore les voix. Le fait que ce disque soit autant marqué par ce genre, c'est un choix que j'ai fait avant d'entrer en studio. Je devais avoir plus d’une quarantaine de morceaux à disposition. En fait, j’en avais composé un tiers, les premiers d’ailleurs, qui était plus dans un esprit très rock, un deuxième tiers vraiment tendance hip hop electro, façon Gap Band, et le dernier, donc, plutôt r’n’b. J'aurais pu faire un album entièrement dans ce style, d’ailleurs, mais le résultat aurait été trop unidimensionnel. Et ça ne m'intéresse pas. Alors, j’ai sauvé un titre electro, deux ou trois plutôt rock et un de tendance country folk. L'idée directrice que je m’étais juré de suivre, c'était d’enregistrer un disque sexy, drôle et qui soit aussi agréable à jouer en concert. En fait, je voulais faire une musique physique…”

SURPRISE
Une musique physique ? On pourrait prendre peur, surtout de la part d’un homme aussi frêle. Mais Beck a plus d’un tour dans son sac et le résultat est tout bonnement impressionnant. Midnite Vultures est un disque de fête, parfait pour n’importe quelle surprise partie – aussi bien pour faire danser le rock à votre partenaire que pour en trouver une lors d’un quart d’heure forcément américain –, qui cite aussi bien Mayfield (les cuivres de Sexx Laws) que Prince (une bonne moitié des titres, et en particulier, les prouesses vocales qu’on a du mal à imaginer être l’œuvre de ce petit blondinet). Si Odelay était un album de collages folk hip hop et Mutations, un disque enregistré à l’ancienne, simple, dénudé et touchant, Midnite… est une œuvre minutieusement produite, propre, bien léchée. Comme à son habitude, Beck prend un malin plaisir à dérouter, à se retrouver là où on l’attend le moins. “Je crois que surprendre est une bonne chose. En fait, j’ai eu beaucoup de chance car, après le succès de Loser, les gens ont eu tendance à me sous-estimer. Ils ont pensé que je ne serais capable que de faire ce genre de trucs. Il ne savait pas que je pourrais composer des morceaux aussi différents, que je serais capable d'arriver avec un disque comme Odelay. Je les ai tous eus par surprise ! De toute façon, je n'aime pas les choses planifiées. La surprise est l’une des sensations les plus agréables que je connaisse. Moi, j'adore goûter un plat que je ne connais pas, aller dans des lieux que je n'ai jamais visités. C'est quand même plus intéressant que de te retrouver à chaque fois dans un univers familier… Je ne pense pas être un cas unique, mais le public ne semble pas forcément partager cet avis. Surtout lors des concerts. Dès que tu te risques à jouer un nouveau morceau, il semble déstabilisé. C’est un phénomène étrange, non ? J'aimerais que les gens réagissent à la musique de façon plus spontanée. Si une nouvelle chanson te plaît, tu le sais immédiatement, tu n’as pas à l’écouter dix fois pour savoir si elle te donne envie de danser…”
    De tous les disques de Beck, Midnite Vultures est sans doute celui qui le plus de chance de le dévoiler auprès du très grand public. Bien évidemment, son auteur est à mille lieues de ce genre de considérations. La preuve ? Le fait d’avoir réalisé Mutations (même si ce disque était à l’origine destiné à un micro-label et non pas à sa puissante maison de disques officielle) après un Odelay qui avait transformé le petit génie – sur la foi d'un unique tube, l’entêtant Loser – en star potentielle du prochain millénaire. Il sourit. “J’aime bien Mutations, c’est un disque hors du temps, qui n'a strictement rien à voir avec les musiques actuelles. C'est un bon album, je me vois très bien en jouer les chansons quand je serai vieux… D'ailleurs, plus tard, je ne jouerai que du blues. Mais bon, quoi qu’il en soit, après Odelay, j'avais besoin d'un break, j'avais besoin d'enregistrer des morceaux à la va vite, en deux semaines. Car je savais déjà que l’album suivant me demanderait beaucoup d'énergie”.

RIGOLO
Même si Beck aime à réfuter cette affirmation, il est le prototype de l'artiste cool. Il plaît aux filles, pour des raisons évidentes –  voilà exactement le genre de type qu’elles rêvent toutes de materner – et aux garçons parce qu’il sait tout faire, avec une désinvolture tout bonnement désarmante. Beck, ce serait les Beastie Boys à lui tout seul. Un gars sympa, qui ne se pose pas trop de questions, a toujours réponse à tout, fait preuve d’une culture musicale ahurissante et d’un bon goût incroyable. Et qui ne s’énerve jamais, tant qu'on ne l'empêche pas de se consacrer à son boulot. Ou, plutôt à sa passion. Car Beck ne peut jamais s'arrêter. Il a toujours mille projets en chantier, vient donner un coup de main ici, propose ses services là. Pendant l'enregistrement de Midnite Vultures, il a rejoint les Melvins en studio pour chanter un morceau de The Crybaby, le nouvel album de ce groupe culte, déjà encensé par le regretté Kurt Cobain. Pour Return Of The Grievous Angel, un disque hommage au génial Gram Parsons, il a mis en boîte un duo avec Emmylou Harris, l’égérie country des années 70, appréciée par toute une nouvelle génération de musiciens, comme en témoignent, entre autres, ses apparitions sur les deux derniers albums de Luscious Jackson. On l'a également croisé aux côtés de l'artiste brésilien Caetano Veloso et, en ce moment, il avoue même collaborer à quelques chansons destinées au nouvel album de Air. “Ces gars-là ont un talent incroyable ! J'en serais presque jaloux… Mélodiquement, ils sont très  forts, et au niveau des arrangements, pfui…”, explique le jeune Américain, pour qui les collaborations semblent être devenues une seconde nature. Ainsi, sur son dernier Lp en date, on retrouve les noms de Beth Orton et de Johnny Marr. “C'est une façon pour moi de prendre du bon temps. J'aime bien regarder les gens travailler. Parfois, j'en retire quelque chose. Quand tu fais, comme moi, ta propre musique, tu n'as pas à penser aux autres, tu es complètement libre d'exprimer ce que tu as envie d'exprimer. Quand tu fais partie d'une équipe, tu as toujours des comptes à rendre. Mais j'aimerais faire plus de collaborations”. Des sessions de Midnite…, Beck a décidé d’écarter un titre qu’il a enregistré avec le fantasque Kool Keith, alias Dr  Doom, alias Dr Octagon, alias Black Elvis. “Oh, la raison est toute simple : j’ai décidé de garder ce morceau pour un nouveau projet. J’adorerais faire un album entier avec lui. On travaille très vite ensemble. L’idée se serait de faire un disque exclusivement d’electro hip hop, comme il y en avait au début des années 80, un truc vraiment rigolo. Maintenant, j’espère avoir le temps. Je manque toujours de temps. Les journées passent beaucoup trop vite. Il y a tant de trucs que j'ai envie de faire encore. Mais avec Kool Keith, je sais qu’il nous suffirait de deux ou trois semaines pour réaliser quelque chose qui soit vraiment bien !”

EXPÉRIENCE
Beck a fini son thé et doit rejoindre ses musiciens – ils sont onze à l’accompagner, formant une mini-revue soul dans la plus pure tradition des années 60 –, qui sont déjà en train de se préparer pour la prestation destinée à Nulle Part Ailleurs. Pourtant, le petit homme blond avoue qu’il ne tient pas cette fois à passer la vie sur la route. “J’adore donner des concerts, jouer live, avoir un contact physique avec le public, mais je ne veux plus repartir pour trois ans… C’est vraiment une perte de temps, même si tu peux toucher encore plus de gens. Mais trois années, dans la vie d'un musicien, c'est énorme. Surtout quand tu es entré dans tes années censées être les plus créatrices. Je préférerais rester en studio pour écrire et développer mes idées… Dans les dix prochaines années, je veux essentiellement me concentrer là-dessus. D'ailleurs, pendant la prochaine tournée, j'aurai un studio mobile, pour pouvoir bosser dès que j'en aurai la possibilité. Mais je vois ça plus comme une expérience. J'ai très peu écrit sur la route. Car j'ai besoin d'être seul quand j'écris et tu es rarement seul sur la route…”
    Beck
est aujourd’hui excité par les derniers morceaux qu’il a composés. Il aimerait pouvoir se projeter dans le futur, les faire écouter, car, même s’il n’est pas peu fier de son nouvel album, il reconnaît qu’il est difficile, pour lui, d’évoquer les compositions de Midnite Vultures avec passion. “Pour moi, elles appartiennent déjà au passé. La plupart ont été écrites il y a un an et demi, deux ans. Et encore… Imagine, Debra date des sessions d’Odelay. Je suis effectivement beaucoup plus excité par les chansons qui ne sont pas encore sorties ! J'ai un nouvel album déjà écrit, j'ai même commencé à l'enregistrer. Le résultat m'intéresse car le style est moins défini que Midnite Vultures. Tu ne peux pas dire exactement d'où ça vient… Ce n'est pas inspiré d’un genre précis. C'est ce dont j'ai envie de faire maintenant. Je veux utiliser moins de références”. Beck a d’ailleurs une théorie bien précise et aime s’y tenir : pour lui, il n’y aurait eu aucune musique vraiment nouvelle depuis l’émergence du punk et de la new-wave, soit depuis vingt ans… Alors, on se risque bien à évoquer la naissance de la techno ou de la house, mais le garçon réfute l’argument d’un revers de la main. “Mais non, enfin ! Même s’il y a des trucs vraiment bien, ils se sont juste contentés d’adapter et de moderniser le funk et le disco. Ce qui n'empêche pas que ça peut être intéressant… J’adore des trucs comme Aphex Twin ou Fatboy Slim. Tu
vois, en général, tu composes certains morceaux pour une raison précise, pour atteindre un nouveau palier, pour
pouvoir ensuite aller plus loin. Ils ne représentent qu’une étape. Les Rolling Stones ont dû reprendre des classiques blues pendant des années avant de pouvoir développer leur propre identité, d’arriver avec quelque chose de neuf, d’être capable de composer Satisfaction, puis Honky Tonk Woman. Il faut toujours prendre le répertoire d'un artiste dans sa globalité plutôt que de n'en retenir que quelques chansons… Si jamais tu veux vraiment comprendre son parcours, bien sûr. Voilà, moi, j’avais besoin d’évacuer certaines chansons, de me confronter à certains styles déjà existants, de me les approprier pour mieux les assimiler. Aujourd’hui, je n’ai plus besoin d’écrire un morceau comme Sexx Laws, d’enregistrer un album patchwork comme Odelay. Tout ça, c'est déjà du passé, je n'ai plus besoin d’y revenir. Ce serait une perte de temps et je risquerais de devenir une parodie de moi-même. Il faut avoir de l’ambition, surtout au niveau artistique. Nous allons entrer dans un nouveau millénaire. Il faut donc proposer une musique nouvelle. Pour cela, il faut que j’arrive à me protéger de tous les plaisirs faciles. Regarde, en musique, je ne vois pas comment on ne peut pas être séduit par les gros riffs de guitare d’AC/DC, ou par une rythmique du Gap Band. Voilà, c’est comme lorsque tu as envie d’aller au Mc Do. Maintenant, pour mener à bien mes prochains disques à bien, il faut que je sois assez fort pour résister à ces tentations. Et je sais que j’en suis capable”.

Christophe Basterra

magazine num 36 article extrait de :
MAGIC RPM #36


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