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Shotter's Nation de Babyshambles

chronique d'album

Quel sombre crétin, empêtré qu’il est à jouer, pour une cohorte de fans transis (et atterrants dans leur propension débile à s’enamourer des clichés les plus éculés) et quelques tabloïds ou hebdomadaires sensationnalistes, ce rôle pathétique du rocker ultime. Il ne manque plus grand-chose, maintenant, pour que Pete Doherty ne se fasse définitivement rattraper par le personnage de dandy décadent décapant qu’il est tenu de (sur)jouer. Qu’il ne soit plus qu’une bête de foire, que l’on observe du coin de l’œil comme l’on regardait antan Quasimodo ou Joseph “John” Merrick. Qu’il coche la case Sid Vicious en lieu et place de l’option Johnny Rotten, encouragé dans cette issue “no future” par cette cour internationale prête à tomber en pâmoison au moindre de ses battements de cils, de ses fixes ou de ses incartades de clochard même pas céleste. Oui, Pete Doherty est un pauvre type. Parce qu’on ne comprend pas pourquoi il dilapide ainsi ce talent de songwriter qui tient chez lui de l’inné.
    Depuis la fin des dispensables The Libertines – une poignée de chansons convenables sur chaque album et puis s’en vont –, on sait que l’unique moteur un tantinet créatif de cette aventure météorique, c’était bien lui, tant Carl Barât a étalé au grand jour sa médiocrité à l’aune des disques de ses Dirty Pretty Things. Pendant ce temps, le malingre Pete a donc surpris. Agréablement. Bien sûr, l’album inaugural de Babyshambles, Down In Albion, se perdait dans trop de verbiages, aurait tant gagné à être amputé de quatre ou cinq titres, mais il dévoilait quand même, derrière le stuc junk et hip, un type habile à l’heure de composer des chansons brinquebalantes à l’urgence communicative. Il lui manquait, se disait-on, une personne sensée, capable de le guider, de canaliser ce talent à l’état brut, de le débarrasser de toutes les scories qui polluaient cette écriture pétrie d’un classicisme turgescent. Alors, on est presque tombé à la renverse, en apprenant que le garçon, ou quelqu’un de son entourage, a eu l’idée de faire appel au producteur Stephen Street, un homme qui, en matière de pop british, en connaît un rayon et est souvent parvenu à en tirer la substantifique moelle. Un homme qui fait passer ses compétences avant un statut quelconque de légende vivante. Qui n’hésite pas à aller au Clash pour servir au mieux les chansons qu’on lui confie. Comme par enchantement, sur Shotter’s Nation, les quatre Babyshambles ont salement resserré la garde, ont gardé la main ferme et avancent en bloc. Dès Carry On Up The Morning, on devine que Doherty a laissé ses errements au vestiaire. Riff insidieux sur refrain aveuglant, équilibre précaire et break vertigineux lancent un disque où l’on se dit que tout est possible. Même la présence de Delivery, hymne urgent et incisif, digne rejeton d’une pop amphétaminée dont on pensait que seuls Ray Davis ou Steve Marriott avaient l’apanage – ah, et Paul Weller aussi. Ballade automnale (Unbilotitled), rockab’ dégingandé (Side Of The Road) croisent le chemin des Stone Roses et de Blur le temps d’un impérial Crumb Begging Baghead, machine psyché au groove lascif. Curieusement, There She Goes ne renvoie à aucun de ses deux homonymes mais évoque plutôt les tribulations d’un Robert Smith à la recherche de Lovecats égarés quelque part entre St Germain des Prés et Montmartre, lorsque Deft Left Hand affiche un air goguenard et une mélodie impeccablement ondoyante. Tant et si bien que la contribution en baissée de rideau du légendaire prince du folk Bert Jansch sur le crépusculaire The Lost Art Of Murder (tout un programme…) tient plus de l’anecdote que de la sensation, tant Doherty n’a plus besoin de recourir à des invités de luxe (et autres expédients) pour se démarquer. Ou se faire remarquer. Et l’on se prend à rêver qu’il se contente juste d’imaginer, dorénavant, des albums de cet acabit, où le terme de morgue n’évoque plus irrémédiablement cette salle mortuaire à laquelle le gamin semble (encore) promis, mais bien cette arrogance dont seuls les songwriter d’exception peuvent se draper. À la fin de ce disque en guise de rédemption, le jugement tombe sans appel : “Same player, shot(ter) again”.

Christophe Basterra
MAGIC RPM  #114


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