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Interview 2007
archive mag février 2008
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À la sortie de The Bird Of Music, magic était déjà follement épris de AU REVOIR SIMONE et de ses chansons electrominiatures. Depuis, David Lynch et le monde la mode sont eux aussi tombés amoureux de ces trois Américaines de Brooklyn.
Par Christophe Basterra, in magic # 107
Une fois la porte d’entrée franchie, on est saisi par un doute. Pas déplaisant, certes, mais un doute quand même. Provoqué par l’étrange impression de se retrouver sur le casting d’un futur long-métrage. Qui pourrait bien être le prochain James Bond. Ou un remake de The Virgin Suicides. Voire un hommage à la nouvelle vague. Longs cheveux qui tombent sur les épaules, visages lumineux éclairés de sourires enjoués, robes miniatures dissimulant à peine des jambes vertigineuses, les trois demoiselles finissent un frugal repas, tout en sirotant un verre de vin. Le temps de reprendre ses esprits et de se souvenir que le lieu de rendez-vous – les bureaux d’un label français – ne laisse plus aucune incertitude quant à la raison de la présence à Paris de nos interlocutrices, l’on dit alors poliment bonjour à Au Revoir Simone. Avant de s’enquérir prestement si tel patronyme est le témoignage d’une francophilie exacerbée. Les dames se regardent, comme pour désigner au débotté laquelle d’entre elles aura la lourde tâche de répondre à la délicate question. “On aime beaucoup votre pays”, déclame Annie Hart, qui semble la plus extravertie du lot. “J’ai même de lointaines origines en Alsace-Lorraine, c’est sans doute pour cela que j’ai une attirance particulière pour la France. J’y suis déjà venue, tout comme Erika d’ailleurs, mais ce nom vient en fait d’une scène d’un film de Tim Burton, Les Aventures de Pee-Wee Herman, lorsque le personnage de Simone décide de réaliser son rêve, celui de quitter sa petite ville du Texas pour partir vivre à Paris. Alors qu’elle est installée dans le bus, Pee-Wee lui lance, dans votre langue, un attendrissant : ‘Au revoir, Simone !’”, explique-t-elle avec un enthousiasme communicatif. C’est bien simple, ces jeunes femmes s’amusent d’un rien et s’émerveillent de tout. En particulier de ce qui leur arrive depuis qu’elles ont uni leurs destins de musiciennes, au crépuscule de l’année 2003. Une chouette histoire, comme celles, justement, qu’on ne pense pouvoir vivre que par le prisme magnifiant du septième art. Où il est question d’un long voyage en train, d’une discussion qui fait naître des affinités, de rencontres inopinées qui scellent des amitiés. Celle qui unit Annie, la susmentionnée Erika – Forster de son nom, réminiscence de la Françoise Hardy des 60’s, ne serait ce petit grain de beauté posé sur le menton – et Heather – D’Angelo, qui peine à dissimuler ses grands yeux et sa frimousse allongée derrière une frange impeccable – semble désormais indéfectible.
CAUCHEMAR
Au départ de l’aventure, elles étaient quatre. Quatre à se retrouver dans la chambre à coucher d’Erika et à passer leurs soirées à reprendre sur des synthés miniatures, entre deux éclats de rires, leurs chansons favorites. Les trois complices étaient alors accompagnées par la dénommée Sung Bin Park, une copine d’Annie. Ces deux-là jouaient déjà au sein des méconnus 64 World’s Fair et avaient même lancé sur la toile un webzine à l’amateurisme confondant, Fear Of Music. Le quatuor va vite se laisser prendre à son propre jeu musical, dont la règle première, n’utiliser que des claviers, ne peut être enfreinte. “Je trouve ces instruments si agréables et faciles à manipuler”, explique Annie. “Je parviens à toujours exprimer mes idées et mes sentiments avec… Ce qui n’était pas le cas lorsque je jouais de la guitare dans mon groupe précédent. Et puis, c’est tellement plus pratique”. Une façon comme une autre, donc, de joindre l’utile à l’agréable. Ainsi armées de Casio et de Yamaha miniatures, elles ont commencé à façonner leurs propres chansons. Puis, on leur a proposé de jouer à tel et tel concert… Dans son quartier, à Brooklyn, Au Revoir Simone commence à se faire un nom. “Pourtant, au départ, les gens, et même nos amis, ne nous prenaient pas vraiment au sérieux”, se risque à avouer Erika, la plus timide, semble-t-il. “Tous pensaient que nous voulions juste nous divertir, que ce projet n’était pour nous qu’un passe-temps parmi d’autres”. Même pas vexées, les filles ont persisté. Jusqu’à prendre la décision d’enregistrer leurs compositions et de les réaliser elles-mêmes, comme des grandes – juste aidées par leur producteur/manager Rob Sherwood –, histoire sans doute de montrer qu’elles n’étaient pas là pour rigoler. C’est quelques semaines avant la sortie en catimini de l’enivrant mini-album Verses Of Comfort, Assurance & Salvation, au printemps 2006, que Sung Bin a laissé choir ses camarades. Mais il en fallait plus pour décourager Annie, Erika et Heather. D’autant que le disque fièrement autoproduit, dont elles conçoivent amoureusement chaque pochette de façon artisanale, suit son bonhomme de chemin, guidé par huit vignettes au charme suranné, touchées par le charme gracile d’une mélancolie bleutée. Ces mélodies pastorales susurrées du bout des lèvres traversent même le Pacifique et l’Atlantique et séduisent labels japonais (Rallye) et britannique (le toujours très pertinent Moshi Moshi), débarquent en Suède, en France et charment tous ceux qui ont la chance de les croiser. “Par le biais de notre site Internet, on a reçu bien plus de mails en provenance d’Europe que des États-Unis”, souligne Heather. Erika met la main devant sa bouche pour étouffer un rire. “Dites, je peux lui dire ?” “Que veux-tu donc lui dire ?” “Qu’on a eu pas mal de demandes en mariage !” Le trio s’esclaffe franchement. “Plus sérieusement, nous sommes sincèrement épatées et séduites par nos fans. Enfin, je veux juste dire que l’on sent qu’ils pourraient tout aussi bien être nos amis”, reprend Heather, le plus sérieusement du monde. “Au cours de notre tournée européenne, on en a rencontré pas mal. C’était amusant de les voir en chair et en os. Et nous n’avons pas été déçues. Ils sont sensés, cultivés, passionnés…”
Á la fin de l’année 2006, Au Revoir Simone a effectivement découvert les us et coutumes de la vie sur la route. Une vie pas forcément conseillée à des filles soignées de leur personne. “On adore ça !”, s’exclame alors Annie. “Et pour tout te dire, je trouve ça moins sauvage que ce que j’avais imaginé. Moi qui m’attendais à une débauche perpétuelle d’alcool et de drogue. Bon, ce n’est pas très bon pour la peau et une nourriture saine nous fait un peu défaut…” “Et on manque aussi de sommeil”, poursuit Erika. “Mais comme les réactions des gens sont souvent excellentes, ça fait passer la pilule”. Heather reprend la main : “Personnellement, je redoutais que ce ne soit un véritable chaos. Nous n’avons pas de tour manager, nous nous occupons de tout nous-mêmes. J’étais terrorisée par l’idée qu’on allait un jour se tromper d’itinéraire, se perdre et rater ainsi au moins une date. Sincèrement, j’avais peur de vivre un cauchemar”.
BICYCLETTE
La musique imaginée par Au Revoir Simone ressemble plutôt à un rêve. Un rêve innocent, ingénu. Éveillé. D’une captivante sensibilité, les chansons de ces dames finissent toutes par trouver leur place dans notre quotidien. Se débrouillent pour pouvoir accompagner chaque instant de la journée. Suggérer ou souligner un sentiment, une sensation, un état d’esprit. Quels qu’ils soient. Une fois goûté aux charmes de The Bird Of Music, que les filles considèrent comme leur premier véritable album – “Verses… tient plus de la démo qu’autre chose”, confessent-elles en chœur –, impossible de s’en passer. Un disque que les demoiselles évoquent non sans une pointe de fierté. Et elles ont bien raison. Une œuvre qu’elles ont conçu à leur façon. Au hasard de promenades, de songes, de discussions. “Oh, je pourrais très bien m’asseoir derrière un piano pour composer”, explique Annie. “Mais je préfère imaginer dans ma tête des mélodies avant d’essayer de leur donner corps. Alors, je pars me balader et je laisse travailler mon imagination”. “Quand elle se promène à bicyclette, elle est particulièrement créative”, précise Heather. La cycliste confirme. “Forcément, à pied, je vais finir par tomber sur une connaissance, me mettre à papoter et perdre le fil de mes pensées. Á vélo, je reste dans mon monde et je travaille mieux !” “Moi, j’ai composé un titre alors que j’étais en pleine jungle avec mon petit ami”, reprend Heather. “Nous étions partis une semaine et j’avais trouvé une rythmique que j’adorais. Alors, pour être sûre de ne pas l’oublier, je demandais à mon copain de la chantonner chaque jour. Il devenait fou, le pauvre. (Rires.) Ça m’a obsédé pendant toutes les vacances. Mais ça valait le coup. Car aujourd’hui, cette idée s’est métamorphosée en une chanson, le dernier titre du disque, The Way To There”. Les compositions d’Au Revoir Simone ont pris de jolies formes et des belles couleurs. Soyeux arrangements à cordes, l’intrusion, ici et là, d’une vraie batterie, le tintement d’un glockenspiel, l’écho de chœurs masculins sont venus enrichir leur palette. Sans pour autant dénaturer l’essence capiteuse de ces symphonies électroniques. “Je sais que nous ne donnons pas forcément cette image, mais toutes nos décisions sont très réfléchies. Les instruments présents sur tel ou tel morceau ne sont pas choisis au petit bonheur la chance”, poursuit Heather, décidément de plus en plus loquace. “Cette fois, nous nous sommes montrées plus critiques envers nos compositions”. “Nous avons énormément discuté entre nous pour choisir les directions que nous souhaitions emprunter, ce que nous aimions ou pas”, confirme Annie. “Nous avons aussi demandé des conseils à nos amis musiciens, pour apprendre et comprendre comment on pouvait parvenir à créer telle ou telle atmosphère”. On imagine bien les demoiselles discutant à bâtons rompus de l’intro de l’exquise The Lucky One, du refrain radieux de Fallen Snow ou des nappes brumeuses de l’entêtant A Violent Yet Flammable World. Mais qui dit discussion dit aussi dissension. Enfin, en général. “Je ne sais pas comment l’expliquer, mais entre nous, on fonctionne presque par télépathie”, assure Annie. Erika sort de son mutisme. “Il nous arrive quand même de ne pas partager le même point de vue. Parce que nous avons chacune des idées et des personnalités bien affirmées ! Mais lorsqu’on tombe d’accord, on sait toutes qu’on a fait le bon choix. N’empêche que l’enregistrement a été émaillé de quelques belles engueulades”. “Ah bon !? Je n’en garde pas le moindre souvenir. Dis, tu es sûre de ne pas exagérer, toi ?”, croit bon de corriger Heather. “Je te rappelle quand même que tu as fini en pleurs, un soir”. L’intéressée hausse les épaules et Annie met les points sur les “i”. “La plupart du temps, nous sommes exactement sur la même longueur d’ondes. C’est d’ailleurs entre autres pour cela que nous avons décidé de faire ce groupe ensemble. Que ce soit musicalement, visuellement ou je ne sais quoi d’autre, nous sommes toujours d’accord. Après, c’est vrai, il y a ces deux pour cent du temps où nos avis divergent. (Sourire.) Et là, ce n’est pas joli joli ! (Rires.) Chacune d’entre nous défend bec et ongles ses positions et se met à parler comme un moulin… Il nous arrive même d’élever la voix ! Mais la raison l’emporte toujours. Et l’on finit à chaque fois par pendre la bonne décision. Il n’y a pas de place pour la frustration entre nous”. Les trois se regardent en souriant, histoire de certifier leur complicité.
BIKINIS
Aujourd’hui, The Bird Of Music va d’abord prendre son envol sur le Vieux Continent. Outre-Atlantique, les demoiselles hésitent encore. Entre la voie du do it yourself ou la signature sur un label établi. Les propositions ne manquent pas. Mais elles ne succombent pas ainsi à de vulgaires appels du pied. “Nous avons le contrôle total sur tous les aspects qui touchent Au Revoir Simone, quel que soit le domaine, musical, visuel, etc. Il s’agit là d’un élément primordial. A fortiori pour un groupe exclusivement féminin. (Sourire.) Nous n’avons aucune envie d’être, comment dire… De donner une image qui ne nous corresponde pas. On a d’ailleurs une anecdote à ce sujet…” Annie fait mine de s’offusquer : “Non, tu ne veux quand même pas qu’on lui raconte l’histoire de la session photo ?” “On va se priver, tiens… Pour les besoins d’un magazine, des gens s’étaient mis en tête de nous faire poser vêtues de bikinis jaunes canari, avec nos corps recouverts d'huile. On leur a bien sûr fait comprendre qu’on espérait que cette requête tenait de la plaisanterie de mauvais goût !” Nos trois amies, d’ailleurs, aimeraient bien qu’on oublie un peu leur sexe. Féminines jusqu’au bout des ongles mais pas féministes pour autant, elles jurent leurs grands Dieux que leur musique, et la sensibilité qui lui semble inhérente, n’est pas liée à icelui. “Je trouve la musique de Air tout aussi féminine que la nôtre”, lance Heather, qui n’a pas la langue dans sa poche. “Pour paraphraser Sleater-Kinney, je dirais que nous ne sommes pas un groupe de filles à synthés, mais un groupe à synthés, ni plus ni moins”, insiste Annie. “En revanche, j’éprouverais une certaine fierté de savoir que l’on donne l’envie à d’autres filles de se lancer à l’eau”. Les trois amies, elles, ne regrettent pas d’avoir fait le grand plongeon. Aujourd’hui, Paris. Demain, l’Allemagne. Puis, la Suède et le Japon. Elles adorent voyager, rencontrer des gens, découvrir de nouveaux horizons. Elles sont fières de confier qu’Ira Kaplan en personne, de Yo La Tengo, leur a écrit un email. “Tu te rends compte !”, s'écrie Heather, visiblement fort fan de cet autre trio américain. Difficile, pourtant, de trouver une affiliation à Au Revoir Simone. Entre le girlgroup 60’s (faussement) ingénu et des laborantines passionnées par les claviers vintage et la découverte de nouveaux sons – “Parfois, on parle entre nous de collectionner toutes sortes de claviers et d’ouvrir une synthétithèque, une sorte de bibliothèque de synthés, où les gens pourraient venir les essayer”, s’enthousiasme Erika –, on ne sait quelle piste privilégier. Alors, on les questionne sur les affinités qu’elles pourraient entretenir avec d’autres formations. “Attends : tu veux dire musicalement ou personnellement ?”, s’enquiert Erika, en pouffant. “Non, parce que je jouais auparavant dans un autre groupe de Brooklyn, Dirty On Purpose. Et il s’avère que leur batteur est désormais le mari d’Annie !” Cette dernière sourit. “Avec eux et quelques autres, on forme une sorte de mini-communauté. On s’entraide, on se donne des conseils. Musicalement, nous sommes très différents, mais nous avons pas mal de points communs dans notre façon d’aborder et de voir les choses. Sinon, j’ai récemment vu sur scène à New York Grizzly Bear, qui sont d’ailleurs des gens adorables. Et même s’ils ne sonnent pas du tout comme nous, ils dégagent quelque chose de sombre et puissant, d’amusant et d’original tout à la fois. J’aime à penser que nous suscitons ce genre de sensations également”. “On nous compare souvent à The Postal Service, mais je ne nous vois pas beaucoup de points communs, si ce n’est au niveau de l’instrumentation. Je me sens plus proche, dans l’esprit, de Stereolab, par exemple”, conclut Heather. Parfois, il ne sert à rien de compliquer les choses. Et mieux vaut se rendre à l’évidence. Atemporel et fragile, troublant et accueillant, The Bird Of Music est avant tout une œuvre originale. Le compagnon idéal des bons et mauvais jours. Un disque où l’électronique, ainsi saupoudrée d’éléments organiques, recouvre un visage délicieusement humain. Ses auteurs n’ont pas encore conscience que leur œuvre risque fort de tournebouler plus d’un mélomane. Loin de là. “Nore motivation principale était d’arriver à faire un disque qui nous rende heureuses…”, avoue Annie, un peu gênée. “Cet album, on l’a avant tout enregistré pour nous. Même si maintenant, on souhaite que les gens l’aiment”. Sincèrement, qu’elle et ses copines ne s’inquiètent pas trop. Car on ne se contente pas d’écouter les chansons d’Au Revoir Simone. On en tombe légitimement amoureux.
Christophe Basterra
article extrait de :
MAGIC RPM #107
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