On a assez souligné l’importance ô combien primordiale de cette troupe qui ne paie pas de mine, on a suffisamment bondi de bonheur à l’écoute de ces chansons à la caisse claire éclatée et tous riffs au vent, on a assez applaudi cette attitude, véritable tornade d’air frais face à la vague tristement passéiste du renouveau britrock. On ne va pas se répéter. N’empêche, en 2005, lorsque Bang Bang Rock & Roll explosa à la face du monde, personne n’imaginait que six ans plus tard, Art Brut signerait son quatrième album. Quoi de neuf aujourd’hui ? Si les balises d’Argos sont toujours visibles (indéfectibles marottes, punchlines en uppercut et gouaille du tonnerre), Black Francis, une fois de plus aux manettes, lui aurait appris à… chanter. Un bien grand mot.
Art Brut - Martin Kemp
La voix proche d’un Luke Haines asthmatique et enroué, Eddie Argos dépeint toujours son petit imaginaire très personnel, entre souvenirs d’histoires d’amour plus ou moins foireuses, élucubrations de fan de comics (l’hystérique I Am The Psychic), regard dans le miroir (Sexy Sometimes) et destruction méthodique des dogmes du bon goût : après avoir clamé sa haine du Velvet, il hurle sa passion pour Axl Rose en trois minutes trente – soit un tiers de solo de Slash. Toujours aussi intertextuels, ces morceaux citent Sinatra (“I’m sorry if I’ve embarrassed you/By saying somethin’ stupid like i love you”) et s’intitulent Lost Weekeend – une énième variation sur la fin de semaine, et un clin d’œil à John Lennon, Lloyd Cole ou au Monochrome Set. Un regret, quand même : dans la lignée de Mysterious Bruises (titre conclusif du finalement sous-estimé Art Brut Vs. Satan, 2009), le groupe ralentit souvent le tempo, pour créer un groove brouillon qui peut ennuyer sévèrement (Is Dog Eared, Ice Hockey). Évidemment, les grincheux trouveront qu’on tourne au rond, que ces thèmes triviaux et quotidiens ne se renouvellent guère – mais personne ne s’est jamais plaint que Johnny Cash, au hasard, évoque uniquement l’amour, la mort et la rédemption.
La dernière plage, une des plus belles pop songs jamais écrite par le quintette, livre (peut-être) la clé du mystère Art Brut, et se nomme Sealand – du nom de cette principauté fantoche installée sur une plate-forme pétrolière, au large de l’Angleterre. Si la micronation est comparée à un couple s’aimant envers et contre tous, on ne peut s’empêcher de penser que les cinq (!) habitants de cette aberration pourraient être les membres d’Art Brut. Soit un groupe qui ne vit que pour lui, publiant les albums à un rythme régulier (tous les deux ans, et toujours au printemps), imperméable aux modes, et doté d’un humour acide pour quelques obsessions bien précises.